La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

dimanche 4 juillet 2010










à Morgane*...




Depuis quelques semaines, j'ai vu l'été se pointer en douce. Ici, les saisons basculent rarement d'une à l'autre, de façon brutale. Il faut être en immersion permanente pour en découvrir les signes avant-coureurs. Chaque je jour, je prends la route. Chaque jour différente, pour des marches au hasard, à la rencontre de cette nature qui m'appelle et m'attire. Je vous ai montré des spirales et des installations sur les plages mais elles se sont alternées avec d'autres réalisées, le long des chemins de traverse, longeant une voie ferrée, au fond d'un marais, dans des carrières, au bord du fleuve. J'ai sillonné ce pays de long en large, quittant la ville et ses bruits. Ici commence mon territoire. Il n'y a ni parole, ni bavardage, juste le bruit de mes pas pendant la marche. Je suis aux aguets, à l'écoute, prêt à recevoir le signe qui va me déclencher l'idée et faire naître le travail. J'avance dans une sorte d'anonymat . Qui relèvera mes traces, qui me suivra dans cette" itinérance", lorsqu'elles se seront fondues dans le grand tout.
Je me souviens, cette marche sur le ballast d'une voie ferrée désaffectée. Elle devait m'amener jusqu'à un petit marais que je n'ai jamais atteint. Je marchais, rêvant à Kérouac et Wooddy Guthrie, comme à chaque fois, à cause du chemin de fer, lorsque j'ai aperçu une mare d'eau en contrebas dont la couleur tranchait avec le blanc éclatant des pierres. Je me suis arrêté là et j'ai travaillé à genoux, sous un soleil ardent, avec tant de plaisir. J'avais tout sous la main, le rêve, les pierres blanches, l'eau, les fleurs, et la compagnie de trains improbables qui ne passeraient sans doute jamais. J'ai fait un puits, réalisé une langue de pierres, noué trois fois l'herbe devant la couronne blanche et fleuri la mare entre deux bois flottés. Cela m'a pris tout mon temps.
Je me souvient d'un marche, un peu avant les grandes chaleurs où j'étais descendu dans un autre marais pour y retrouver le cours d'une petite rivière. Je n'y étais pas revenu depuis longtemps et al végétation rendait ma progression difficile. J'y avais travaillé longtemps autour de diverses installations. De petites flottaisons toutes simples, captant un rayon de soleil me comblaient autant que de grosses installations. J'avais détaché d'un tronc d'arbre une très grosse liane morte, qui s'était révélée ressemblant à un miroir rococo et je l'avais orné de quelques fleurs. Je passais d'une installation à l'autre avec un vrai bonheur d'être là et d'y inscrire ma vie.
Je me souviens d'une autre marche, c'était hier. En route vers une carrière de la région, j'avais levé deux superbes lièvres aux oreilles dressées. Ils étaient sortis d'un friche, à cinq mètres de moi, détallant chacun de leur côté. Je m'étais réjoui de ce spectacle en leur souhaitant bonne route et bonne chance. De l'autre côté de la haie, sur une très haute butte de terres et de pierres, j'avais trouvé une souche de coquelicots d'un rouge carmin si inhabituel que je les ai honorés de trois petits cairns dans la pente, avant de reprendre ma route.
Et puis, je l'ai vue, là, sous des milliers de marguerites, suivant les traces au flair. Morgane, revenue, une fois de plus, m'accompagner ici, comme avant le grand départ. Je suis allé cueillir de coquelicots et je les ai semés en direction de l'ouest qu'elle avait forcément rejoint, un jour, vers Ploudaniel, non loin de Brest.
Puis j'ai rejoint la carrière, mais le charme était rompu. Les cairns s'écroulaient les uns après les autres. J'aurai dû rester sur sa mémoire et terminer ma journée avec elle. Une prochaine fois je saurai.


Roger Dautais

* Morgane a été ma dernière petite chienne. Elle m'accompagna pendant 11 ans.







Hantise



Le désert prescrit
Le poème
L'éphémère
Le feu
Le sang lesté d'éther.

Propice à l'espace absolu,
Aux syllabes mouvantes
Il désavoue le livre.

Le désert
Nous arrache à nos fatalités
A l'alchimie de de notre verbe
Et nous redressant
Sables médiateurs
Visions belliqueuses
Vagues silhouettes en quête de forme.

Le désert
Grand lac de mémoire
Vent bruissant d'un cadavre.


Abdul Kader El Janabi ( Né à Bagdad en 1944 )

jeudi 1 juillet 2010










Car il faut que chacun compose le poème de sa vie.

Youenn Gwernig







J'ai donné rendez-vous au réalisateur Patrice Gérard, sur le parking situé à proximité de la halle aux poissons de Ouistreham. A l'heure dite mon téléphone sonne. C'est lui. Il m'appelle depuis l'hôtel du phare où il a passé la nuit. Je le rejoins à la porte. Il est en compagnie de Yoann Martineau son caméraman. Le contact s'est pris grâce à un réalisateur de France 3 Normandie, pour qui j'ai travaillé dans le magazine Littoral. Patrice Gérard a été marin pêcheur et il en a gardé l'allure. L'homme est direct, sympathique, avec une voix éraillée qui raconte un peu son parcours, certainement, rude. Auteur et réalisateurs de nombreux documentaires , dont plusieurs de 52 minutes, il privilégie l'humain, le vécu, le témoignage et veut montrer un monde du travail bien mal en point en dénonçant les abus de la société face à l'homme exploité.
Cela me va assez bien même si cela n'est tout a fait le propos. Yoann a bien trente ans de moins que moi. C'est un homme dans la force de l'âge, qui parle peu mais juste. Il est discret et me donne quelques indications sur son parcours professionnel commencé au Brésil. Les bretons, on en trouve partout dans le monde. Le courant passe entre nous trois bien que je leur aie refusé un petit déjeuner avec eux. Je préfère, qu'ils me découvrent, au travail sans trop de préparation avant. Ils sont un peu déçus.
Je les conduis sur un autre parking où je me change puis nous partons en direction de la plage. Ils ne savent pas grand chose de ce que je vais faire. Je vais donc réaliser une installation de mon invention qui s'appelle le temps qui passe . Au centre, une spirale de 45 mètres de circonférence, entre parenthèses, puis un axe orienté, perpendiculaire à ces lignes parallèle, de part en d'autre, se terminant par une flèche indiquant le chemin de la mer.
Je plante mon bâton de marche dans le sable, pose mon sac à dos et leur dit : c'est ici que je vais travailler. Pourquoi, ici, sur cette immense plage qui recevra plus de 20 000personnes au coeur de l'été, pourquoi près du chenal d'entrée dans le port, pourquoi sur le sable mouillé et pas sur le sable sec ? Pourquoi à cette heure là ? Travailler pour un tournage,demande un minimum de réussite. Il faut être sûr de son coup même si,par exemple, un claquage musculaire ( c'est arrivé) mettait fin au travail. Je pense à ces deux homme,qui auront fait pas loin de 700 kilomètres aller-retour ( ils viennent de Nantes) pour me voir et par respect pour eux, je me dois d'être à la hauteur.
Bien sûr, travailler devant une caméra ( cela m'est arrivé de le faire devant une équipe de 9 personnes) change un peu la donne. On est plus tendu. Ce n'est pas trop la peine d'apprendre un texte à débiter et d'ailleurs, avec Patrice Gérard, pendant les phases d'interview, les questions sont courtes, directes, incisives, parfois déstabilisantes( mais pas trop). Je m'efforce de faire des réponses courtes et de laisser de côté le beau jargon de l'art contemporain,dont les spécialistes se délectent. Je parle bien sûr de ceux qui le " pondent" pas de ceux qui le déchiffrent avec un dictionnaire ! Le travail se déroule bien, mon corps courbé, la t^te vers le sol, les yeux rivés sur le sillon, tout mon poids pèse sur la jambe gauche dont le pied fait office de soc, pendant que la jambe droite, sert de moteur. j'essaie de trouver , rythme, une fois l'ivresse des premiers tours passés, quand la tête tourne et qu'il faut quand même rester debout.
Avant de quitter le parking, Yoann m'a équipé d'un micro HF car, économies obligent, il n'y a pas d'ingénieur du son comme d'habitude. On oublie très vite que l'on est ainsi relié en direct aux oreilles du cadreur et il me dira, plus tard, comment il avait été surpris par ce souffle qui rythme l'avance . Il me faut cette régularité entrecoupée de pauses, si je veux obtenir une régularité géométrique. Ma perception mentale durant ce voyage d'une heure et demi est celui d'un chemin ligne droite alors que je trace une courbe d'ailleurs. Cela se comprend par le fait d'avancer 30 centimètres par trente centimètres à la fois. Il faut lever les yeux pour voir la réalité. Je trace ensuite mes parenthèses. Parfois je vois le cadreur entrer dans mon champ de vision, parfois, j'entends les deux hommes se déplacer, puis plus rien. Pendant les pauses d'instants très courts où je reprends mon souffle, je les vois, plus loin, vers la mer à 50mètres réaliser des plans de coupe, puis revenir.
L'heure est venue de rendre un hommage à la Bretagne, avant d'offrir mon travail à la mer. Et je choisis, une fois de plus d'écrire ce vers CAR IL FAUT QUE CHACUN COMPOSE LE POÈME DE SA VIE... quécrivit un jour, le poète, breton d'origine, Youenn Gwernig, dont je garde au delà de la mort, un besoin d'ensemencer les sables de ses mots, car je sais, que d'une façon ou d'une autre, ils lui reviendront, avec mon amitié.
J'ai calculé l'heure de ma performance pour que la mer suit présente à la fin et vienne couronner le tout de ces instants magiques que je veux leur offrir à voir et vivre. Car le land art n'est pas un art photographique, mais bien une expression, une création " in situ"" qui intègre le mouvement, surtout ici, au bord de la Manche, et à Ouistreham ou le marnage est conséquent et les mouvements d'eau, rapides et importants. Patrice qui est marin l'a aussitôt compris, mais il reste très étonné de cette communion entre les éléments qui se rencontrent, se complètent, dialoguent autour et dans la spirale. J'ai vu beaucoup de cadreurs mais c'est le premier que je vois prendre autant de plaisir à filmer cet instant et je suis content pour lui. Car à cet instant, mon installation m'échappe et ne m'appartient plus. Tant de paramètres entrent en jeu dans ces moments là qu'il me serait impossible de reproduire deux fois le même spectacle. Il y a une part de rêve à provoquer dans ces installations mais la scène finale ne sera jamais rendue par une simple photo. . Avec le film, on se rapproche plus de la réalité, bien sûr, mais rien ne vaut de le vivre comme nous l'avons fait tous les trois, hier.
Dans cette chronique, je tiens à rendre hommage, à travers Patrice Gérard et Yoann Martineau au métier de réalisateur et de cadreur, à mes amis réalisateurs que sont Jean Jacques avec qui je travaille actuellement sur mon documentaire, à Claudy, André et Michel, Valentin,tous dans cette profession, qui œuvrent dans l'ombre pour servir des causes , montrer le monde tel qu'il est ou faire découvrir un artiste. Qu'ils en soient remerciés, ici.



Roger Dautais








Il faut que mon esprit
ait son espace libre de rire d'être vague
sur le sol tendre de cette vie
contre les sueurs de quêtes inutiles
Vaines
Un lit d' unique paresse
Douceur sommeillante reine d'une heure
contre mots blessants maux profonds stupides.


Aurélien Onnen

samedi 26 juin 2010








To the sea...





Préparer une performance land art pour la TV coupe le rythme de mon travail mais reste acceptable de temps en temps. Je vais donc me retrouver une fois de plus devant une équipe de télévision française qui réalise un documentaire regroupant des artistes du littoral. Vaste programme. J'ai donc repris le chemin des plages et je travaille mes tracés de spirales sur différents sables, plus ou moins compacts, essayant de repérer des endroits propice à cet exercice demandé. Quitte à faire déranger une équipe technique venant de loin, je me dois de réussir et je m'entraine un peu comme un sportif. Tracer une spirale de 45 mètres de circonférence demande des bonnes jambes. En ce moment, avec la chaleur, les sables découverts par la marée, s'essuient très vite et sont compacts. Hier j'étais dans l'estuaire de la Dive, rivière qui sépare deux petites villes Normandes, de la côte de Nacre, Dive sur Mer et Houlgate. J'avais choisi cet endroit pour son cadre et parce que j'aime bien les estuaires. Lieu d'échange entre les eaux douces et salées, mouvement des eaux, présence d'un grand nombre d'oiseaux de mer, horizon dégagé avec vue sur Le Havre, cet estuaire assez modeste, reste un endroit intéressant pour pratiquer le land art, car un peu à l'écart des foules. J'avais déjà tracé des spirales sur la rive gauche, il y a quelques années, jamais sur la rive droite. Je me suis un peu planté quant à la souplesse du sable. A mi-parcours du tracé, je suis tombé sur une couche sableuse, très compacte qui m'a donné énormément de mal, pour la suite. Mais quelque soit les difficultés rencontrées, je trace toujours mes spirales jusqu'au bout. Vous en voyez le résultat sur les deux premières photos.
Cet après-midi, changement de lieu et, retour à Ouistreham. Il fait très chaud et le soleil a ramené un peu de monde sur cette immense plage qui peut accueilli plus de 20.000 personnes en plein été. J'ai choisi l'extrémité Est de la plage, celle qui est interdite aux baignades, et qui n'intéresse que les pêcheurs. Jusqu'au 1er juillet, je suis assez tranquille, après, il faudra venir de très bonne heure le matin ou très tard le soir, pour éviter la foule des touristes. La mer descend et je dispose d'un espace assez vaste, sorte de glacis en pente douce, bordé sur le flanc Est, par un très long épi rocheux qui borde le canal d'accès au port. Aujourd'hui, je verrai passer quelques vieux gréements dont les propriétaires sont des amoureux de " la marine en bois" ce qui me réjouit toujours, car j'aime beaucoup ces bateaux.
Encore une fois, le tracé de la spirale va être très dur à réaliser, pour les mêmes raisons, un sable qui s'essuie trop vite , une eau qui s'évapore sous un soleil très chaud et une couche sableuse compacte, difficile à travailler. Sans maîtriser la technique, impossible d'arriver à un bon résultat. Je diminue la vitesse du tracé. A chaque pas, je souffre des jambes et il me faut faire de nombreuses haltes pour arriver aux 24 tours, ce qui est mon objectif. Une fois terminée, elle a fière allure et je suis content, pour une fois, de ne pas avoir apporté mon appareil photo. L'acte est entièrement gratuit. Cette spirale sera , comme tant d'autres, offerte à la mer, qui la prendra à marée montante. Elle restera anonyme et sans autre trace que dans ma mémoire.
D' ici mercredi, je referai cette même installation sur une autre plage et je serai prêt., physiquement. Je reprendrai ensuite ma pratique du land art, répétant de simples gestes, recherchant l'épure, le brut, oubliant ce que je sais, alternant, les matériaux, les végétaux, les couleurs, les formes, les endroits, bientôt, les régions, sans jamais ressentir d'ennui dans cette vie si proche de la nature, sur laquelle je m'interroge,mais que j'accepte comme étant le chemin sur lequel je dois avancer, sans calcul, sans regrets, parce qu'il semble être mon destin. Cette intime conviction qu'une fraction de seconde, m'enlèverait à tout jamais, si je savais la suite de l'histoire, avant le grand saut dans le vide. Éphémère, je suis né, éphémère, je partirai lorsque viendra mon tour.



Roger Dautais










On dirait un silence à l'aine du feuillage
la brise interrompue
presque à hauteur des oiseaux

On dirait chez l'enfance une trêve de jeu
pour une feuille à lire
et sa nervure sous les doigts

Car lui l'enfant patienterait un demi-
siècle
à guetter quelque chose de brutal et
d'infime
une petite fêlure comme un cri
l'instant où l'arbre meurt

Et se dirait soudain Il n'y a
que la foudre pour.


Bruno Berchoud

L'ombre portée du marcheur

lundi 21 juin 2010






à mon père...




C'est l'été, enfin, sur le calendrier. Bienvenue à cette nouvelle saison et que la vie continue. Je me souviens avoir pris tellement de fois la route, sac au dos, traversé tant de saisons et pratiqué le land art pendant de longues années à ne plus savoir, justement ce qu'il me restait à faire. Je me souviens d'avoir ouvert un blog pour montrer mon travail parce que j'étais lassé de toutes ces expositions auxquelles je ne croyais plus trop. Alors j'ai reçu des visites, lu des commentaires élogieux ou critiques, pris des leçons de petits maîtres qui d'ailleurs donnent des leçons à tout le monde pourvu qu'on les vénère et les appelle : maître. J'ai reçu la visite d'artistes, photographes, peintres, écrivains, d'autres qui étaient simplement des êtres vivants et aussi respectables. J'ai tout lu et j'ai essayé de comprendre ce que voulaient dire leurs mots, parfois leur fidélité au Chemin des Grands Jardins. Cela m'a appris des choses mais je reste toujours dans la même incertitude par rapport à ce que je devais faire demain. Alors, je vagabonde au travers de mes routes parcourues, une sorte d'école buissonnière d'où je ne sortirai ni indemne ni meilleur mais qui me permet un choix aléatoire de petites installations a vous présenter pour fêter l'arrivée de l'été. Comme j'avais eu du mal à travailler sur cette mare couverte de lentilles d'eau, presque autant que de plaisir, pour ouvrir une fenêtre triangulaire et poser quelques fleurs de pois de senteur sauvages, parce que le vent me dérangeait mes plans. Mais comment lui en vouloir, au vent, il était chez lui ! Et cette ponctuation de marrons sur la route, l'été, entre solitude et solitude, avec des rêves de retrouvailles qui m'embrouillaient les idées. Plus tard, cet arc de pommes miniatures, offert au fleuve et ces trois cercles réalisés pour orner la roselière du plateau. L'oiseau de pierre, je l'avais fait, tombé, bec au pied de la falaise pour ne pas oublier tous ceux que j'avais trouvés morts sur la plage et enfouis, a chaque fois, par dignité par amour pour les oiseaux. D'où tenais-je donc tous ces rituels ? Et puis une fois, dans ce petit parc aux bambous de la grande ville voisine, j'avais transformé des chatons en mygale, pour le geste, pour les frissons aussi, pour le jeu, tout simplement. Il me fallait terminer cette série par un choix parmi ces milliers de photos et je me suis arrêté sur la dernière en lui donnant une légende : souvenir pour un printemps défunt. J'avais organisé une sépulture pour cette saison, sur une ile imaginaire dont j'avais tracé les contours avec des fleurs de gynerium cueillis non loin du marais, pour donner du panache à cette dernière demeure. Et j'ai vu cette île s'éloigner dans mon rêve. Lorsque je me suis éveillé ce matin, une autre saison l'avait remplacée. Comment oublier aussi que pour une première fois, de ma vie, je ne pouvais plus appeler mon père pour lui parler de l'été, comme je l'avais toujours fait jusqu'ici.

Roger Dautais






Haïku



Seulement ce chemin
où je marche seul.

Taneda Santôka





Vague à l'âme_
je bois un peu d'eau
et je reprends ma route.


Taneda Santôka



Le matin commence -
mort d'une mouette
qui pique dans l'océan

Kanedo Tôta




Juin coule en pluie -
la solitude
suinte des murs

Hoshinaga Fumio

jeudi 17 juin 2010






Le cairn de Jacques...






Depuis une semaine le temps ne connait pas d'accalmie et le vent souffle tellement fort qu'il m'oblige à me réfugier, loin des côtes. Je me dirige donc plein sud, pour rejoindre un endroit où j'ai tourné mon premier documentaire sur le land art, en 2002." Portrait d'artiste ".
J'ai beaucoup travaillé sur les rives de l'Orne, ce petit fleuve côtier qui arrose la ville de Caen. L'endroit choisi, aujourd'hui est sur la rive gauche qui borde un grand déversoir amenant l'eau jusqu'à un ancien moulin. Cet hiver, l'eau recouvrait les berges et je n'aurai pu y travailler. Maintenant que le niveau est plus bas, je dispose de quelques mètres carrés de plat pour y élever un cairn dédié à mon frère Jacques. Le problème se trouve dans l'accès de ce site. Une pente artificielle à quarante cinq degrés, sans végétation, rend le terrain dangereux et glissant. En cas de chute, c'est l'arrivée, vingt mètres plus bas sur un matelas de roches, puis, dans le lit de fleuve, de quoi faire une bonne sieste !
Je descend la côte en biais, comme on fait en montagne.J'atteins le méplat sans trop de mal, et j'évalue la quantité de pierres dont je disposerai, suffisante, pour me lancer dans mon travail. Quelques grosses pierres ont dévalé la pente, et certaines se sont arrêtées avant l'eau, mais ce n'est pas assez pour bâtir la base et je dois en retirer quelques unes du fleuve et aller en chercher d'autres à un dizaine de mètres de là, de part et d'autre du site. Une partie de la base sera dans l'eau ce qui me gênera un peu pour tourner autour du cairn en le construisant, mais je ne peux faire autrement. Lorsque celui-ci a atteint un mètre de haut, je procède au rituel habituel qui consiste à le " lier " au paysage. Je cueille quelques feuilles d'érable et les dépose au cœur du cairn avant de les recouvrir de pierres et de continuer mon travail. Je procède pratiquement toujours, ainsi, pour que pierres et végétaux s'acceptent.. Il ne ferait pas bon de tomber à l'eau , ici, car le courant est très puissant. Je ne peux m'empêcher d'avoir un pensée pour les victimes des inondations du Var. C'est vrai la Nature, est autre chose que les jolies fleurs et les petits oiseaux. Il faut y vivre à longueur d'années pour comprendre ce qu'il y a d'éprouvant à le faire. C'est pour moi, aussi, dans la pratique du land art, " in situ", une manière de me sentir vivant. Ici, nous ne connaissons pas de chaleurs extrêmes comme j'ai pu les connaitre dans le sud Marocain, bâtissant des cairns, sous une chaleur harassante de cinquante degrés, dans la région de Tafraout, et même, dans le sud sud Tunisien, en pleine montagne désertique de Matmata. Avoir vécu ces expériences m'avait rapproché des populations vivant et travaillant sous des cieux, certes bleus, mais éprouvés par la chaleur et le manque d'eau.
J'aime bien, ici, retrouver cette compagnie de l'eau et je dois dire que ce cairn isolé, a fière allure, érigé en gardien du fleuve. Hormis le vandalisme, il pourrait rester en place ici, au moins jusqu'aux prochaines crues. Mais, pour moi, une fois terminé, ce cairn ne m'appartient plus, il fait partie du lieu, du paysage et je dois le quitter pour qu'il vive sa vie. Ainsi, lorsque je circule dans la région, me reviennent par bribes,des souvenirs d'installations réalisées, ici et là. Il ne me reste que ça et quelques photos. C'est bien dans la pratique journalière et dans rien d'autre que je veux inscrire ma trace éphémère, sans attaches à ce que j'ai créé, sans regrets de ce qui va disparaître, acceptant la loi naturelle de l'entropie comme un phénomène inéluctable. Carpe diem.


Roger Dautais









Admiration




J'ai été devant les maisons de la ville
Et j'ai dit C'est admirable
J'ai été devant les roues et les machines
Et j'ai dit, C'est admirable
Et j'ai été devant les monts immobiles
Et j'ai dit C'est admirable
J'ai été devant les mers bleues les mers vertes
Et j'ai dit C'est admirable
J'ai été devant les arbres des forêts
Et j'ai dit, C'est admirable
Et j'ai été devant les grosses bêtes
Et j'ai dit, C'est admirable
Et j'ai été devant les petites bêtes
Et j'ai dit, C'est admirable
Et j'ai été devant les femmes
Et j'ai dit, C'est admirable
J'ai été devant l'ombre
Et j'ai dit, c'est admirable
Et devant la lumière
Et j'ai dit, C'est admirable

Parce que j'ai regardé.

Pierre Albert-Birot
(1876-1967)



lundi 14 juin 2010







L'échelle des jours...





J'ai la chance de pouvoir alterner entre mer et campagne et après une série de travaux consacrés aux coquelicots, je me dirige vers la côte. Le temps est couvert, il ne fait que douze degrés. Je sais qu'avec le vent de nord-ouest, il va faire frais sur les plages. Lorsque j'arrive sur mon lieu de travail, la mer est basse. Au loin, quelques pêcheurs, mais ici, personne, pour le moment. La configuration de la plage a changé depuis mon dernier voyage, toute la partie haute qui borde les falaises, montre habituellement un amoncellement de très grosses pierres qui, aujourd'hui sont pratiquement toutes recouvertes de sable. Je décide de descendre vers l'estran.
Un tapis d'algues vertes le recouvre, rendant le sol très glissant. Je vais construire quelques " guetteurs de marée. Le vent est bien établi, maintenant et va m'abattre cinq fois mon travail. Si le bas est constitué de pierres lourdes, le haut reste très fragile, au point de le voir osciller. On dirait que les pierres sont vivantes, respirent. C'est très étonnant et cela marque aussi la limite à atteindre en hauteur, avant l'écroulement. Pendant que je travaillais, un homme est arrrivé sur la plage et me regarde. Il es emmitouflé dans une grosse veste d'hiver. Il s'approche.
- fait pas chaud, hein ?
- non, comme vous dites.
- vous faites quoi ?
- des cairns.
- ???
- ça vous intrigue ?
- non, de loin, je croyais que c'était des gens.
- on me le dit parfois.
- ça sert à quoi ?
- à rien. Et vous, vous faites quoi, ici,
- rien. J'habite en ville. tous les jours, depuis la retraite, je prends le car, pour voir la mer et puis je repars le soir.
- Ce n'est pas rien de voir la mer !
- ça s'est vrai. Hier, j'ai eu l'orage, ici, je me suis réfugié dans les falaises. Je me disais, si ça s'écroule, je serais enfouis sous les pierres et ma femme ne saura jamais où je serais passé. Bon, je vous laisse, il faut que je continue.

Je l'ai vu remonter vers le haut de la plage, lentement, poussant du pied un cailloux, en ramassant un autre. Que pouvais-je lui dire de plus ? Il reviendra plus tard et découvrira la dernière colonne dans la grotte en me disant
- ah ! ça, c'est beau, c'est du beau boulot.
Et puis il repartira, sans doute pour attraper le dernier car dans le village qui le conduira à la ville où il attendra probablement le lendemain pour revenir ici, voir la mer !

Cet intermède passé, je remonte vers le haut de la plage pour me mettre un peu à l'abri du vent
Je réalise quelques petites installations sur le thème de la fêlure, en éclatant quelques petits galets qui me servent à réaliser des figures géométriques.
Puis je vais entreprendre de monter un cairn à deux colonnes, qui pourrait ressembler à un Inuksut, comme me l'avait dit, Peter Irnick, un Inuït rencontré en Normandie à qui j'avais montré des photos de cette réalisation. Je l'appelle "l'échelle des jours "et comporte rituellement 7 niveaux qui représentent les sept jours de la semaine. De tous les cairns que je réalise, c'est la plus difficile et la plus dangereuse à réaliser, car le poids des pierres et la configuration même, font qu'il peut s'écrouler à tout moment. Celui-ci atteint 1,80 mètre.
Je vais terminer ma journée par la réalisation d'un très haute colonne, de deux mètres, que j'installe à l'intérieur d'une grotte marine. Les pierres constituant la base sont très lourdes et je dois les riper une à une pour les approcher du lieu avant de les empiler, une à une.
Je suis bien loin de ces installations végétales de ce matin, mais je les réalise avec d'autant plus de plaisir que j'ai le sentiment de me renouveler, d'élargir la palette de mes possibilités d'expression, d'aller chercher en moi, au bout de mes ressources physiques et de les mettre au service de mon imagination. La nature me comble, m'enchante, me guérit, m'appelle, me rejoint, m'ouvre la route, me trace le chemin, j'y trouve l'écrin naturel à déposer mes installations de land art, même si cette vie est rude, parfois compliquée, à réinventer chaque jour. Elle est ma vie de tous les jours et ce blog, un témoignage que j'aime à faire partager.

Roger Dautais






Tout se passe entre la mer et moi, sans intermédiaire.
Il s'agit pour elle d'être à l'heure, toujours, devenant ainsi le temps par qui nous mesurons nos limites.
Elle a elle-même ses limites intérieures, ses falaises, ses côtes, mais elle est aussi infinie que la ligne d'horizon, qu'elle pousse au devant, et que de nombreux marins passèrent leur vie à atteindre, y aboutissant sans y a aboutir


Etel Adnan ( Liban).





Mille et une morts vécues
Pour combattre la Mort
et les morts m'ouvrent
la mer de fonte.



Esther Nirina ( Madagascar )

jeudi 10 juin 2010









Malgré les orages de la veille qui ont purgé le ciel, le temps reste encore très lourd lorsque je prends la direction des marais. Pour y parvenir, je dois emprunter un petit chemin de terre battue qui serpente entre les champs d'orge et de lin. J'ai connu ici des mois de juin caniculaires, mais ce n'est pas le cas, cette année. Je suis attiré par une grande tache rouge, sur le côté droit du chemin. Voici les premiers coquelicots. Quelques centaines de fleurs qui ont colonisé le bord du champ de seigle. En face, un champ de lin, avec ces millions de fleurs bleu pâle. J'ai l'idée de cueillir ce rouge pour le mêler au bleu en réalisant de petites installations flottantes. D'abord, un triangle puis une trainée de fleurs de coquelicots, en ligne, qui pénètre ce champ bleu comme pour indiquer le point de fuite. Je dois m'y reprendre à plusieurs fois car le vent est de la partie et me complique la tâche. L'effet obtenu est néanmoins, très intéressant.
Je reprends ma route. L'avantage d'un temps humide c'est qu'il a beaucoup moins de poussière et la marche se fait plus aisément. Je pense à Kérouac dont je relis souvent les livres.
Je descends un petit raidillon qui me mène à la croisée des chemins, une sorte de patte d'oie que je dois quitter pour longer un bois en marchant à la lisière d'un autre champ d'orge, dans lequel, cette fois encore je retrouve quelques coquelicots. Je les cueille avant de m'enfoncer dans un petit bois qui couvre le marais. J'ai rarement vu autant de moustiques et de moucherons dans cet endroit. Autant ce lieu est très sauvage et beau autant il reste inhospitalier par temps d'orage. C'est pourquoi, je me couvre de la tête au pied pour venir y travailler. Les iris d'eau sont défleuris, encore quelques uns, ici et la, et puis leurs touffes de feuilles généreusement étalées et épanouies. Je m'arrête un instant et constate que le sol est couvert de plantes rampantes dont je vais me servir pour réaliser quelques travaux de tressage, un cercle, puis une sorte de filet entre deux branches. Ces installations s'intègrent bien dans le paysage. Je continue à marcher vers la rivière. Quelques arbres morts à demi couchés dans son lit me servent de cadre pour un autre travail. Ici, avec un apport de quelques fleurs, je veux souligner la beauté des courbes de deux branches mortes par trois fleurs de coquelicot fixées sur deux petits morceaux de bois, installés à l'horizontal. Tout naturellement mes yeux suivent ces courbes et j'ai l'idée de déposer une autre fleur à l'extrémité de celles-ci, comme une sorte de papillon dont l'envol prolongerait cet instant de bonheur.
Je m'avance un peu dans la rivière mais dois battre retraite car le fond est vaseux et je risque bien de m'y enfoncer dangereusement. C'est entre deux autres arbres morts et abattus sur la rive droite que je me réfugie pour réaliser une autre installation ( non présentée ici) sur un radeau de feuilles d'iris, flottant et de quelques fleurs de coquelicot. Mon travail s'arrête ici. Cet après-midi, je serai sur la côte pour retrouver un terrain plus à l'air avec l'intention, cette fois, de faires des installations de pierres.
Pratiquer le land art peut paraître un luxe au yeux de beaucoup. C'est aussi un choix de vie, un art de vie qui demande en contre partie, beaucoup de sacrifices. Je ne serais pas arrivé à ces résultats sans y avoir consacré beaucoup de temps. Vivre cette expérience à long terme, y intégrer mon vieillissement, continuer la route, contribuent à me faire vivre ce que personne en dehors de moi-même, ne m'aurait sans doute permis. C'est le prix de la liberté.


Roger Dautais






Haïku



Entouré de branches mortes
il se redresse_
le printemps

Osawa Minoru




Bras croisés
le printemps médite
sur la vitesse des racines amères

Fuyuno Niji




Dans le secret du cœur
le printemps me manque_
j'ai vieilli.

Awano Seiho





Par-delà
le grand auvent du temple zen_
un papillon de printemps

Tkano Sujû

lundi 7 juin 2010







La semaine passée étant consacrée au tournage des dernières scènes de mon film consacré à la maladie d'Alzheimer, en présence des comédiens, j'avoue ne pas avoir eu beaucoup de temps pour me consacrer au Land art. Je vais tâcher de l'animer à nouveau. Je dédie cette page à toute l'équipe du film:

à André, Jean-Jacques, Valentin, Claudy, Marie-Claude, Yvon, Cendres, Bass




" Au cours de ces milliers d'installations de land art, grandes ou petites, de ces instants intenses, consacrés au travail de "ces mémoires instantanées" aussitôt disparues pour laisser place à d'autres créations, j'ai continué à tisser la trame d'une histoire, la mienne, oubliant qu'elle aurait une fin. Tout s'est accumulé au cours des dix dernières années, en strates colorées. Au hasard de ce blog, je vais à la rencontre des photos qu'il me reste et vous propose de découvrir cette longue suite de documents, infinis, indéfinis, commentés ou non et qui trouveront une place auprès de mes travaux futurs. Pour le moment, cette histoire continue".

Il y a un an, j'écrivais ce billet dans les premières pages de ce nouveau blog, ne sachant pas s'il durerait quelques semaines. C'est pourquoi, je suis si étonné de le voir, toujours présent et en belle progression de lecteurs. Je dois vous en remercier chaleureusement, ici. De mon côté, j'ai découvert de nombreux blogs de qualité, des artistes, des créateurs que je ne connaissais pas. J'ai découvert aussi, ces échanges de commentaires qui servent à humaniser ce monde virtuel.
Mais je reste viscéralement attaché à la Nature, au land art et j'y consacre une grande partie de ma vie, sans pour le moment, pouvoir m'en passer. Ce que je vis, en réalisant mes installations sur le terrain, est difficile à raconter, à partager et la photo m'y aide une peu. Merci encore une fois de votre présence fidèle qui je l'espère,durera longtemps.


Roger Dautais







Le fond de l'eau est clair
Comme les autres disent
Mais je ferme les yeux
Pour mieux sentir
Mon bleu translucide
tout entier


Les mains posent
Dans l'eau
Comme une pensée
S-y déforment-elles
Par la transparence ?



Marie Sunahara ( Japon)

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.