La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS

Un voyage étonnant au cœur du land Art

dimanche 22 mars 2020





à Marie-Claude 



La mécanique des jours anciens.

Je pouvais imaginer, malgré moi, à n’importe quel instant, n’importe où, ce qu’il me restait à vivre Parce que les lieux aussi, avaient une mémoire, capable de surgir et de me provoquer des émotions. Certes, le land art m’apportait la paix de l’esprit et, malgré tout, il me déplaçaient, en pleine création, brutalement, jusqu’à mon enfance.
J’avais eu faim, dans les premières années de ma vie, peur, très souvent. J’avais été élevé dans la douleur, les punitions, l’enfermement , au point de revivre toutes ces scènes, très souvent. Un enfer qui m’avait détruit.
Mais ce rien me transportait aussi, dans ce paradis perdu, rejoindre Edith et Maud, dans le ruisseau de la rue Sébillot. Mes seules petites amies juives et orphelines de guerre, capables de me comprendre et de m’aimer un peu, avec leur cœur d’enfant.
Nous volions au temps tout ce que la vie ne nous accordait pas. Sans heures, presque, sans repères, nous passions des heures dans la rue, le ruisseau, à jouer, à chaparder, comme des enfants de la guerre, livrés à eux-mêmes, toujours habités par cette même peur que nous ne savions pas née d’une guerre vécue et subie. C’était dur à décrire.
Me venait, soixante quinze ans plus tard, cette mise en demeure d’écrire, cette injonction de la vie passée qui pesait dans ma vie, sans savoir exactement pourquoi j’aurais à le faire, puisque le premier mot de l’histoire me manquait.
Je pouvais diviser par dix, ce temps qui me restait à vivre, le multiplier par cent ou mille, c’était inutile. Il m’échappait, se coulait dans mes veines, me faisait avouer cette impossibilité d’échapper au destin.
Que devais-je faire de cette mémoire affective qui me jetait dans les bras de ma mère, elle qui avait vu ces maltraitances dont j’étais la victime, pendant des années, sans avoir jamais rien dit à son mari .
Étais-je devenu un vieux trop sensible, noyé dans des émotions inutiles ? Impossible de le savoir. J’avançais sur mon chemin, ayant perdu et enterré, beaucoup trop de monde. Je pensais souvent que c’était à mon tour de partir, de laisser la place. Le coronavirus me tendait les bras.
Alors, j’avais fini par abandonner ce calcul et continué à charrier des pierres jusqu’à mes dernières forces pour élever des cairns dont personne ne savait évaluer le prix de l’effort
L’orage avait laissé des traces dans mon cerceau et sur le sable. Des rivières pourpres, quittaient le trait de côte et rejoignaient la mer. Dans le bois de pins maritimes, une dizaine de corbeaux jouait avec le vide et l’écho de leurs cris renvoyés par la mer. Tu étais allée marcher, sur le chemin des douaniers, seule. Où avais-tu trouvé refuge, pendant l’orage ?
Pourtant, je n’étais pas inquiet. Je te savais vivante et revenant bientôt dans mes bras, pour m’embrasser avec tes lèvres douces.

Roger Dautais
Route 78
Cairn  : Ile de  Stuhan le Men Du

dimanche 15 mars 2020

«  Transparence ». pour Ariane Callot


 

«  étrangement, l'étranger nous habite: il est la face cachée de notre identité, l'espace qui ruine notre demeure, le temps où s'abîment l'entente et la sympathie ».
Julia Kristeva
Étrangers à nous-mêmes
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Marie-Claude.
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La route aveugle et cathartique.
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J’étais né, oisif et hyperactif. Inclassable pour mon entourage. Cette agitation de l’âme, m’avait sauvée.
On passait, à cette époque, trop peu de temps à comprendre « l’erreur » et trop à corriger, redresser..Mais mon corps d’enfant, mon esprit, ma personne témoignaient d’une vitalité insoupçonnée, dans cette grande marée de incompréhensible, où personne, paraît-il ne pouvait survivre. Dans mon esprit, il y avait des îles, des oiseaux, des êtres lunaires qui échappaient au flot d’un peuple soumis et traumatisé par la guerre.
Ni l’école, lieu de sévices, ni la maison autre lieu de maltraitance, n’étaient faits pour moi.
A dix ans, après de terribles années, j’aimais la lecture et la solitude habitée entre deux fugues, hanté par les enfers. Chien perdu sans collier, j’avais rongé tous mes liens, physiques et affectifs.
Aussi, revivre à 55ans, une autre échappée belle qui me conduirait au bout de ma vie,en découvrant puis pratiquant le land art, était à nouveau condamnable. Aux yeux de mes juges, ce n’était qu’une imposture, un affront à la vie, aux ancêtres, une trahison, une histoire singulière et équivoque.
Habillé pour plusieurs hivers, cette étiquette avait alerté les instances culturelles et administratives.
«  Rien, aucune reconnaissance pour ce «  facteur cheval », cet impressionniste égaré du land art, simple artiste de l’urgence qui se consumerait vite ». Le public en décida autrement en me soutenant largement., au-delà de la France
Alors, j’avais fait mon trou, mon tunnel, en apnée. Sans haine pour ces porte-tampons, qui accordaient des fortunes s de subventions à qui se soumettait au système. L’art contemporain,
développait un dogme et hors de cette chapelle, point de salut, ni d’argent. Un jeu de dupes pour lequel je n’avais aucun talent.
J’explorais le néant qui m’était proposé, un monde à l’envers du leur.
« Te souviens-tu, femme aimée, de notre monde ouvrier, où tu faisais des prouesses pour nourrir nos enfants, sans qu’ils souffrent de manque, et gardait encore un peu de forces pour me soutenir dans cette route aveugle ? Personne ne pouvait nous donner de leçon de pauvreté ni d’humilité. Surtout pas les méprisants.Nous avions vécu des tempêtes et failli sombrer devant ces chanteurs de Crédo et Kirie eleison, repus et imprécateurs, mais sans pitié, aussi, pour le monde qu’ils détruisaient à leur profit..Tu étais la femme de l’olibrius lorsque se déclenchaient les moqueries de la parentèle où les hommes d’argent tenaient le haut du pavé.. Je n’avais pas su faire comme eux.
Mon corps devenait un lieu de vie expérimental et mettait en place pour l’avenir, trois infarctus et une opération à cœur ouvert. Et ils avaient dit «  tu as ce que tu mérites ! ». Probablement.
Si je n’étais de nulle part, j’étais au moins, bien dans ton cœur, pays d’épousailles, et pour le reste, partout chez nous, sans frontières, sans autorisations.
Je n’échappais ni à la mélancolie ni à la goualante que pouvait faire naître, une bouteille vide et séchée jusqu’à l’os, dans un rade de Saint-Malo.
Mais je gardais pourtant, l’amour de l’idée naissant d’une belle émotion, qui bouleverse, la beauté aussi d’un regard, d’un visage qui passe, le « très lumineux » d’un instant fugace que le ciel te lâche sur un paysage, à le transformer jusqu’à l’irréel.
Ils me disaient Prince du vent et de la guenille, pousse-cailloux, sans valeur.Je leur répondais à tous ces profiteurs se gavant de bonnes choses, être plus près de Francois Cheng, que de Paul Bocuse. J’essayais de vivre libre sachant que cela me marginaliserait, et que cela nous vaudrait pour nous deux, une belle solitude dans notre vieillesse.
Lorsque les âmes circassiennes entraient dans la danse , je les suivais, quitte à rebattre les cartes du grand jeu et de me fier aux étoiles, pour retrouver ma route.
Un fil d’Ariane m’avait été donné à ma naissance. Nous ne faisions qu’un. Il n’avait pas son pareil pour pour m’indiquer un lieu, un lac, des eaux dormantes, une forêt moussue et profonde où je serais en osmose avec le paysage.
Ma patience était grande au travail, sans désordre dans mes pensées. Qui pouvait juger de l’état des routes de mon inconscient, de mes blessures et défauts, ou de mon amour pour toi, femme aimée ?
Mes gestes qualifiés de dérisoires, dans la cueillette des fleurs étaient plus proche de la délicatesse féminine, et non une faiblesse d’esprit. C’était ma façon de résister à la masse des pensées collectives assénées. L’infini découvert dans le détail, permettait de déposer, intentionnellement, chaque chose, chaque couleur, à la bonne place, pour créer une installation éphémère dans le paysage, jusqu’à en bouleverser la lecture. Qui pouvait, sinon moi, juger de l’effet feedback sur ma personne ? Il me reconstruisait.
Mes carnets de route étaient vides. Le vent avait arraché, une à une chaque page, pour ne garder que des spirales métalliques
Tout était sorti du cœur, sans traces sur le terrain, éphémère. Tout avait été offert au monde tel que mon cœur recousu me l’avait demandé. Je n’étais qu’un passeur d’idées. Je n’avais pas inventé l’amour.
A l’heure où nous apercevions tous les deux, la possibilité d’une fin, tout te revenait de droit, femme aimée. Tout ce que j’avais fait, t’appartenait, toi, qui de ton côté m’avait offert ta vie entière., faisant fi des moqueries et humiliations du clan si croyant.
Je n’avais besoin de nulle reconnaissance officielle, ni breloque ni prix de je ne sais quelle académie pour m’en vanter.
Non rien. Rien que toi, et ce besoin de dire ce que beaucoup trop de gens avaient enterré, avec moi, de mon vivant, ma propre histoire, maintenant jointe à la tienne depuis mille neuf cent soixante cinq..
Roger Dautais
La Route aveugle 78
Photo : création land art de Roger Dautais
«  Transparence ». pour Ariane Callot
Normandie. Il y a très longtemps


dimanche 8 mars 2020

« Le chant des cupules » à Edith et Maud



 Les graines semées dans l’enfance développent des racines profondes.
Stephen King.
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À Marie-Claude.
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Hiver 47
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.Les cupules piétinées par nos galoches a semelle de bois, n’avait plus qu’à attendre la relève en juin prochain, et nous aussi.
Finalement l’enfance, ce n’était pas grand-chose. Un ramassis de traumas qui tenait dans la main. Et la faim qui tenaillait. Nos yeux de petits pauvres, ne s’étonnaient plus de côtoyer un rat, dans le caniveau. Ni Édith, ni Maud, ni moi ne pouvions lui en vouloir de sa condition, ni de manger notre m pain sec. Nous étions de sa race.
Nos yeux ne s’écarquillaient même plus, de le voir chaque jour, enfin, pas plus que ça.
Non, celui qui s’émerveillait au-dedans de nous, c’était le mauvais riche que nous serions sans doute devenus, nés, sein d’une des familles prospères de la ville, malgré les temps difficiles, chassant la vermine, quand on aurait grandi dans de beaux habits, pour ne pas qu’elle bouffe notre blé.
A cette époque, j’avais cinq ans, comment pouvais-je comprendre la mort et un destin aussi court pour Édith et Maude ? Comment imaginer pour moi de vivre dans un tel chaos de maltraitance, sans elles pour me consoler ? N’étais-je qu’un animal nuisible ?
Quelle prose étrange que celle qui ne s’usait pas, ne disparaissait pas aussitôt imaginée, dans le pain que j’achetais avec mes quatre sous.
Notre poésie de vie, sur le bord du trottoir, c’était exactement la même chose que ces dessins en noir et blanc, griffonnés sur du papier journal et qui finissait en bateau sur l’eau grise et sale du caniveau. Elle transformait notre vie en petits rêves, mis bout à bout, pour rattacher nos trois cœurs d’enfants, perdus d’avance.
Pas de couleurs comme vous auriez pu croire , pas de ciel bleu, pas de belles retouches non plus. Notre rue qui montait vers les casernes à troufions avec ses bordels à soldats, dont l’un portait le nom magique de Café de l’Étoile, c’était notre ordinaire, notre école.. On aurait dit que l’histoire nous collait aux talons.
Avec nos cœurs qui saignaient, nos mémoires en bataille, la faim au creux du ventre et le nez morveux, nous étions le la graine de rue. Le futur, c’était quand le soir on se disait à demain. Jamais rien de plus.
Perros avait écrit quelque part qu’un poème « c’était comme une prose de travers ». Comme un arête de poisson, en somme, en travers de la gorge. Quelque chose qui ne passe pas et qui résiste à l’ordinaire des jours.
Nous, on savait l’odeur de l’absence éternelle. On faisait comme si. On vivait avec ceux qui ne reviendraient jamais des camps, dans notre caniveau, en compagnie des rats.
À soixante-dix-sept ans passés, que faisais-je d’autre, aujourd’hui, que de résister à l’oubli.

Roger Dautais
Notes pour un avenir incertain.
Photo : création land art de Roger Dautais
« Le chant des cupules » à Edith et Maud.
Bretagne.

dimanche 1 mars 2020

pour Farzanel Salam Arel.
et pour les victimes civiles des guerres du Moyen-Orient.






À Marie-Claude.
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Square d’Ornano.
Le gardien du square d’Ornano, Jean Ozanet, que je connaissais depuis au moins dix ans, m’avait confie une très émouvante histoire, un samedi matin, à la terrasse du bar Le Grillon. Il s’agissait de celle d’une femme, aujourd’hui disparue, portant le nom de Farzanel Salam Arel. Elle venait, m’avait-t-il dit, plusieurs fois par semaines, depuis deux ans, seule et quelque soit le temps, pour chanter au pied d’un arbre.
La dernière tempête du vingtième siècle, en mille neuf cent quatre vingt dix neuf, avait abattu la plupart des platanes géants du square d’Ornano, dont beaucoup avaient plus de deux cent ans. Les derniers en place, témoignaient de leur esprit de résistance et de leur pouvoir..
J’avais voulu en savoir plus sur cette histoire. Jean connaissait ma curiosité.
Il me raconta la suite.
Cette femme, Farzanel Salam Arel, âgée d’une cinquantaine d’années, habitait la ville depuis 4 ans, dans un hôtel du quartier de la gare, accueillant des réfugiées, souvent sans papiers. Elle parlait un peu le français. Suffisamment pour expliquer à Jean, son histoire.
Pendant la seconde guerre du golfe, plus de 500000 Irakiens, avaient perdu la vie. On y dénombrait beaucoup de civiles , dont la famille de Farzanel. Elle était la seule rescapée du bombardement, dans son village. Après avoir erré quelques mois, des amis l’avaient mis en contact avec un réseau de passeurs. Elle ne savait trop expliquer plus en détail, commente elle était arrivée en France, craignant sans doute pour sa sécurité.
Jean Ozanet l’avait mis en relation avec une association d’aide aux sans papiers ( dont je fis partie, quelques années plus tard). Elle lui faisait confiance à cause de son aide, mais craignait à peu près tout le monde.
Farzanel était une femme triste et solitaire. Elle venait dans le parc d’Ornano, toujours seule. Installée face au platane géant, elle posait son front sur le tronc et enserrait l’arbre géant de ces deux bras, mains à plat sur l’écorce. Puis elle chantait. Elle chantait une sorte de mélopée que Jean avait appelé, la prière des morts. Jean l’avait entendue plusieurs fois.
. Farzanel lui avait confirmé qu’elle entrait ainsi en communication avec ses morts, avant de repartir, une fois terminé, comme elle était venue, seule.
Je savais les arbres capables d’une telle médiation, entre l’esprit et la matière vivante.
Quinze ans plus tard, cette histoire me revenait, alors que la grêle tombait dehors, me rappelant l’hiver bien présent. Par la force de l’esprit, j’étais revenu dans ma ville, en plein été. J’entendais le chant de Farzanel, , pénétrer dans le platane, traverser la canopée et s’élever jusqu’au ciel, auquel je ne croyais pas.
Cela valait bien cette couronne de land art, ce bijou de verdure, pour honorer Farzanel, aujourd’hui partie rejoindre les siens.
Roger Dautais
Route 78 Notes de land art.
Photo : création land art de Roger Dautais
« Mélopée Irakienne « pour Farzanel Salam Arel.
et pour les victimes civiles des guerres du Moyen-Orient.

mercredi 19 février 2020

" L'échelle de Jacob " pour Maria-DoloresCano





Ce qui donne un sens à notre comportement à l’égard de la vie, est la fidélité à un certain instant et à notre effort pour éterniser cet instant.
Mishima
Le pavillon d’or.
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À Marie-Claude.
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Parenthèses bretonnes.
Le tout ne devait pas se résumer à une pratique du land art, sans convictions, mais bien de le mêler, intimement à ma vie.Il m’avait ensuite fallu inventer un langage singulier. Il ne devait pas trahir ma pensée. Le cœur restait le maître du jeu. Si le partage s’avérait possible avec quelques-uns de mes semblables au début, mais dont le nombre grandissait, c’est qu’un passage existait bien entre la matière et l’esprit. Quelque soit le résultat, sans amour, le jeu se serait vite arrêté.

Entre deux absences de toi, un grand vide entourait ma vie.
Je marchais, ce jour là, droit devant, face à la mer, pour rejoindre une partie de l’estran, dominée par de beaux rochers. La journée s’y usait, après le tour de l’île de Bréat. La lumière aussi. Me restaient des quantités de pierres libres. De quoi monter une échelle de Jacob.
L’hiver de ma vie, je le partageais entre toi et la marche. A chaque départ sans toi, je te quittais, emportant ton sourire en mémoire.J’ose le blasphème, un viatique.
Le land art, surgissait ou pas, selon les idées, les rencontres avec le paysage, la lumière, mon humeur aussi. Labile, disaient les langues bifides.
Le soir, en rentrant, , nous avions ce même rituel de nous asseoir à la table de la cuisine, se racontant notre journée. Fatiguée par ce voyage ou je t’entraînais à pratiquer le land art, comme sur les immenses plages normandes, tu avais décidé, ce matin, de m’attendre à Paimpol, dans notre gîte provisoire.
Mon destin faisait de chaque absence, un homme perdu par le passé d’une jeunesse détruite, dont je ne pouvais guérir.

L’estran respirait, racontait son histoire. Ici, à gravage, dans les siècles passés, de lointains ancêtres naufrageurs, se nourrissaient mal, des restes de naufrages. Tout était en mémoire dans ces pierres libres. La terre bretonne sur laquelle je marchais, avait accueilli des familles de marins-pêcheurs, de paysans, tous plus pauvres les uns que les autres, dociles ou révoltés, croyants ou athées. Ils s’étaient aimés, avaient fait des enfants que la mer parfois leur enlevait. Un passé de plomb qui ne deviendrait jamais, dentelle précieuse. Le pain dur ne se couvrirait pas de caviar. Mais, la pauvreté se vivait fierment.

Chaque pierre levée représentait cette fierté de mon peuple dont le sang bohémien, avait essaimé sur tous les continents. Youenn Gwernig l’écrivait, la chantait, cette fierté bretonne, la partageait avec Jack Kerouac. Tous cousins, on disait, chez nous. Mon sang bohémien, mon sang noir, puisé au plus profond de nos terres de la même couleur, ma peau halée, affichaient mes origines.
De quelles bouches sortaient les mensonges, trompant tout un petit peuple, pour nous enrôler. La misère existait toujours, aujourd’hui, sous d’autres masques. Mais également, cette joie de vivre populaire que j’exprimais dans cette échelle de Jacob, triomphante

L’estran désertique chanterait jusqu’au recouvrement total de l’échelle de Jacob, par les eaux salées de la Manche. Puis, le faux silence, régnerait, dans cette marée montante. Pas de harcèlement. Un combat à la loyale. Le futur serait vécu, ensemble, dans la chute et dans le bruit mat des pierres qui s’entrechoquent pour rejoindre le fond de l’eau. Sans rancune.
Elles rejoindraient la saignante multitude des vies brisées, dans le grand silence.
Je serai déjà loin, marchant seul sur mon ombre pâlotte.
Ah ! l’affreuse mort que de disparaître seul !
Mais, je n’y étais pas encore et ma nostalgie me rapprochait de toi, femme aimée.
Je n’étais pas une légende. Les légendes ne marchent pas.
J’étais un vieil amoureux perdu sans toi., n’attendant qu’une chose : tes bras.
Roger Dautais
Route 78
Dernières notes pour le chant final.

Photo : création land art de Roger Dautais
«  L’échelle de Jacob »
Côtes d’Armor - Bretagne
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Tout juste ici laisser un peu de traces errantes
dans la terre. Un peu de poussière dans
le vent.
Humblement.
Guy Allix *

Survivre et mourir
Éditions Rougerie - 2011


lundi 17 février 2020

« Elévation » à la mémoire de Graeme Allwright.



A Marie-Claude
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ces « dits de vie ».
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C’est sur une plage de la Manche où j’avais vécu mon premier abandon, vécu comme tel. J’avais 5 ans. Après avoir joué sur le sable, avec mon, pendant quelques instants, mon père était parti, sans me dire où, ni pour combien de temps. J’étais paniqué.Il m’avait confié à la garde d’une tante, venue me récupérer plus tard. Trop sévère pour être aimée, entraînée par l’ambiance familiale, elle punissait et frappait aussi.
Cet arrachement authentique, était lié pour toujours, à l’image d’une plage déserte, au bord de la mer. La conscience tragique de cette inanité, s’était vitrifiés e dans mon cœur. Dans les années qui suivirent, je n’avais jamais accepté aucune raison qui puisse justifier la maltraitance d’un jeune enfant. Même si j’avais pardonné très tard dans ma vie d’homme, je n’avais jamais oublié.
Enfant blessé, je devenais imprévisible et mon côté sauvage se développait, qui habitait encore mon esprit de vieillard.
J’étais un fugitif, orphelin avant l’heure, mendiant de l’amour.J’avais déjà une âme enfeu, le suicide toujours à portée, pour échapper aux violences.
Tant d’accroc sur ma peau, préparaient de longues errances mélancoliques où rien ne paraissait être viable. Mon sang noir parlait sans cesse. La mélopée circassienne se faisait, enjôleuse. Dans la rue des amours enfantines, quelques moments de tendresses complices, dans le ruisseau, entre les averses de coups sur mon corps d’enfant, m’avaient fait croire qu’un jour, cela cesserait.
Chiens perdus sans colliers, graine de rue en galoches à semelles de bois, nous inventions une loi de meute dans les gravats des destructions de guerre. On y jouait encore, aux soldats à fusils de bois, lorsque, revenant des camps, rescapés, les nôtres, plus zombies que rebelles.
La belle société des vainqueurs, tous héros, se gavait, s’enrichissait, profitant de tout.
Affamés, , nous étions de la graine de voleurs, pour manger. Jours funestes de ma jeunesse qui plombaient encore l’ombre de mémoire.Tant de cadavres entassés, tant de disparus sans raison que j’allais bientôt rejoindre, suivant la loi de l’entropie.
Vers 1995, je rompais les amarres d’une vie de douleurs, prête à me laminer. Je commençais à parler de tout cela, non par écrit, mais dans le silence du land art. Tout pouvait être abordé par thèmes qui s’empilaient en strates de l’inconscient.Le mugissement permettait des affleurements de l’âme. J’osais, aller plus loin de ce qui m’avait été interdit. L’association libre de mes idées, ouvrait des portes à l’infini. Rien ne m’avait quitté de cette peine profonde que certains relevaient en me lisant. Et l’image d’un monde indifférent à la pauvreté, à la misère, au profit des dominants, m’inquiétait toujours autant.
Aujourd’hui, en Grèce, existait, organisé par la communauté européenne, le plus grand
camp concentrationnaire, d’Europe, où des migrants, mouraient, dans des conditions insoutenables, sans beaucoup de considération humaine
Autre abandon humain, à grande échelle, d’un peuple au détriment d’un autre peuple
Quitterais-je cette terre sans avoir changé grand-chose à ce chaos qui me blesse ? Au moins, aurais-je essayé d’adoucir ce monde, à mon niveau, développant un don offert, par la pratique et le partage du land art. Ma façon personnelle de remercier aussi , la nature.
Le 16 février 2020, j’étais vraiment triste, lorsque dans la soirée, mon fils m’apprit la mort de Graeme Alwright.
Roger Dautais.
Photo : création land art de Roger Dautais
« Elévation » à la mémoire de Graeme Allwright.
Côte de Nacre - Normandie

mercredi 12 février 2020

En  hommage  à Youenn Gwernig




À Marie-Claude
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Au croisement des impossibles,
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Ce sentiment d’étrangeté que j’éprouvais dans certains paysages, était souvent lié à une disparition. Celle d’un être cher, d’un animal proche de moi, d’un souvenir tenace. Alors, je sentais monter en moi, une mélancolie si souvent reprochée et intimement liée à mon enfance. Si je m’étais tant perdu, pendant cette longue et douloureuse période de ma vie, c’était, avant tout, pour fuir. Je n’avais pas les armes pour me défendre.
Très souvent livré à moi-même, c’est dans la rue que je grandissais, avec mes amis, Titi, Édith et Maud. On naviguait à vue, sans grand repère, dans les parages du bar de l’Étoile. Je payais le prix fort pour mes bêtises, certes, nombreuses. Je n’avais rien appris des coups, des enfermements, des privations, des humiliations que mon père croyait nécessaires à mon éducation. J’en avait tiré une profonde haine pour l’injustice.
A gueule ouverte, je criais ma peine et la détestation de ma vie, dans les docks situés derrière la gare ferroviaire. Le noir, absolu, était seul capable de m’entendre sans m’en vouloir.
Je me trouvais vivant, au croisement des impossibles, espérant les beaux jours qui ne viendraient jamais durant cette enfance maltraitée.
Le monde sortait de la guerre. La soldatesque accédait à la parentalité, élevant sa marmaille, , à la dure. Je connaissais la faim, la tourmente. Une tristesse égayée par des fugues.
J’étais rebelle à toute autorité brutale. Je préférais la douceur de Maud, qui savait ce que voulait dire, consolation. J’aimais cette petite juive, orpheline de guerre, à peine plus âgée que moi. Son destin lui offrit une vie courte et moi, un profond chagrin d’enfance.
Soixante dix ans plus tard, sa présence se faisait régulièrement sentir dans mes pensées.
Elle vivait, là.
Je croyais entendre sa voix, des bribes de conversation, nos rires, de la rue Sébillot.

Les hivers s’étaient répétés, ouvrant des portes béantes, sur la rue des souvenirs. Les voleuses d’âmes qui s’emparaient des vies en dés-errance, avec leurs bouches voraces et détruisaient l’alentour en déversant l’injure sur leurs têtes, dépérissaient puis allaient disparaître dans l’oubli.
Dans l’errance, les âmes sœurs se rencontraient en toute saison, sans rien demander à personne. Aimer sans accepter le mystère de l’autre n’était que foutaise.
Sphère en main, arrêté dans cette marche qui allait m’amener vers les rives mortelles de l’Orne, j’étais incapable de donner une raison à cette situation qui me dépassait. Il n’y avait, ni soleil brûlant, ni marée menaçante, ni vagues audacieuses, encore moins de pluies mordantes, qui auraient pu menacer ma personne.
Non, nous étions bien, un jour de septembre, mais de quelle année, à quelle heure ? Je ne savais le dire.
Une insurrection subite de mon cerveau, une mutinerie de mes idées, m’avaient désarmés.
Mon sang inaudible circulait lentement dans mes artères. Mon cœur imaginait le pire pour l’avenir. Mes mains se taisaient, crispées sur le ciel vide et gris plombant l’estran. Au fond de cette vallée grise, qu’était le lit du fleuve, serpentait sa fin de vie, sans gloire, de petit fleuve côtier.
Les naufrageurs de morts, planqués sur les crêtes de la rive gauche, attendaient les premiers cadavres des péris en mer, arrivant à la marée montante.
Le temps des rixes macérées dans le gwin ruz, sur les pavés du port, s’éloignait. Ma jeunesse aussi. Les frères de la côte, rue de la soif, cognaient sec à Saint-Malo et j’étais des leurs.
Je vieillissais dans mes secrets de sang caillé et d’œil au beurre noir
A son heure, le grand Youenn Gwernig avait du connaître aussi, ces jeux de comptoir, qui se terminaient parfois, par une tournée générale, en compagnie de Kerouac, aux Etats Unis.

J’aimais sa vie, sa poésie, l’homme aussi, ses filles, excellentes chanteuses, comme leur père.
Du recueil trilingue An Diri Dir, j’avais extrait cette phrase
« Car il faut que chacun
compose le poème de sa vie  ».
Et depuis 1981, je m’appliquais à réaliser ce beau rêve.

M’étant avancé sur la rive droite du fleuve, j’écrivis cette phrase, dans la vase, avec la pointe en fer de mon bâton de marche. La vase me renvoyait la force de Gwernig. Elle effaçait ma peur de tomber. Il me restait à déposer ma sphère à côté et à reprendre mes esprits.
Roger Dautais
Route 78
«  Le voyage de la sphère » en hommage à Youenn Gwernig.
Estuaire de l’Orne - Région Nord de Caen - Normandie


Les filles de Niobé  : to Modjica Jurcer






Ce que j’espère écrire de plus juste se situe , sans doute, à la jointure du familial et du social, du mythe et de l’Histoire.
Annie Ernaux
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À à ma femme aimée.
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Le Grand Rêve

Cette nuit là, en plein sabbat de la nouvelle lune, j’avais laissé de côte, la crainte de l’inconnu qui parfois, me tourmentait. Le chiffre sept m’était apparu dans ce grand rêve, au milieu du jeu, comme étant le numéro du jour. Dans Sept étages superposés de l’univers où les femmes enfantaient le nouveau monde, je courais à ma perte lorsque les énergies spirituelles ont agi.
Il existait en moi, une terra incognita que je n’atteindrai qu’au dernier jour de ma vie. Une profonde circonvolution, marquait dans mon corps, une fin de cycle de sept ans. Mon cœur prenait rendez-vous avec les coutures, pour plus tard. Le passage dans l’inconnu futur se ferait par une pensée chamanique, incarnée, dans un cours d’eau.
Ainsi- le vivais-je dans le grand rêve.
Je marchais vers un ailleurs onirique, étranger, et je me devais de trouver de petites escales, pour installer mon campement, puis attendre de rencontrer le lieu idéal Au land art.

Sept fils de Niobé, avaient été tués dans ce rêve, dont les corps échappaient à ma vue. Puis, les sept autres filles, avaient vécu cette terrible fin.. Il me restait à incarner les corps des sept filles de Niobé, ayant subit le même sort, sauf une,, qui semblait vivre, et à les rassembler dans une installation symboliques.
Le bruit de l’eau courante dans le bief, auprès duquel j’avais installé mon campement provisoire, m’indiquait la marche à suivre. Le grand rêve permettait de conclure le rituel sacrificiel. Ma mémoire en solitude me souffla les gestes.
Je coupais sept poignées d’herbes souples que je nouais, en tête. Apparaissaient du grand rêve, sept
«  Niobides » six assassinées par flèche et une rescapée,Mileboéa .
Je ne pouvais séparer les sept sœurs, quel qu’aient été leur sort.
Une fois assemblées, les représentations des sept corps étaient offerts à l’eau du petit fleuve qui se chargerait du dernier convoi..
Je ne pouvais réaliser et vivre de telles installations que nourries des légendes de la mythologie Grecque, dans la solitude, au cœur d’une nature accueillante.
Cet acte libératoire, me permettait de passer à des installations plus communes, mais faisait partie de la réalité de ma vie poétique.
Il rejoignait en cela, le côté sacré donné à mes gisants.

Roger Dautais
Notes de la land art sur La Route 78
*
«  Les filles de Niobé » to Modjica Jurcer
Sur le cours du fleuve Orne.
Normandie – Région de Caen

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.