La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

mardi 17 juin 2014

Le tambour de Brec'h :  pour Gwenola Guernic
Entre les deux  mondes  :  pour Youenn Gwernig
Sasa 's song  : pour Sasa Saastamoinen
Les âmes en peine de Lampedusa : Pour Rick Forestal
Boîte  à  mémoire en ria d' Auray : pour Leeloo
Les cinq raisons d'être ici : pour Marie-Josée Christien
Le guetteur de marée : pour Grégory Goffin
La pierre blanche : pour Florence Arrighi
Le solitaire de Carnac :  pour Karine Maussière
Le rappel de la Jegado : pour Isabelle Jacoby
Le solitaire du Loc'h  pour Ana Minguez Corella

Fenêtre sur Loc'h :  pour Mémoire de silence

Ty  Bihan song : Pour Fumiyo Suko
L'annexe de Kerplouz : pour  Moun B.

Le  monde ne vous attend  plus
il a pris le large
le monde ne vous entend  plus
l'avenir lui parle.
Gaston Miron



à Marie-Claude


Lundi...
Le printemps s'effiloche, j'en ai fait autant ces dernières semaines. Au creux de la vague  ! J'ai fini par poser ma vie devant l'atlantique pour qu'il me répare. Lorsque je regarde  l'océan, impossible de  l'imaginer souffrant de quoi que ce soit, parcouru de frontières, cousu comme un corps d'opéré. Et  pourtant ...

Les hommes s'occupent  bien de lui faire des misères, de le convoiter, de l'occuper, de le vendre et il s'en sort  bien. Je me dois d'en faire autant.
Vers  l'ouest s'étend  une grève gorgée de  pierres toutes plus belles les unes que les autres. Elles deviendront  un alphabet entre mes mains pour de futurs  poèmes de  pierres à composer sous un ciel indifférent  à mes  mouvements.L'avenir ,  il me faut  l'inventer dès aujourd'hui, dans le peu qu'il  me reste et la machine repartira. Cairn après cairn, je délivre ma vie.
Mardi
L'ombre la  plus banale est impossible  à fixer et reste  libre de son mouvement.Il faudrait attacher le soleil pour  y arriver, mais décrocher la lune est déjà si difficile. Je ne suis pas fait pour les exercices de style, trop rebelle. Je dois savoir et ne pas  oublier qu'aux yeux des critiques,  on est réduit  à presque rien.C'est dans ce rien que je dois trouver mon territoire, ma raison de vivre et la garder  bien vivante jusqu'au  bout. L'esprit de rébellion  jusqu'au bout et comme le terminus est en vue, ce devrait être possible.
L'incessante arrivée des jeunes vagues rythme mes gestes. J'aime ce silence habité de roulements de  pierres, d'éclats d'eau de mer quand elle rit, complice.
Au travail, sans trop me noyer dans les détails. Mes yeux font le tri sur la grève. Ils estiment le volume, le poids, la complémentarité des formes de chaque pierre devant être  posée sur l'autre. J'entre dans le chant, je deviens  musique et l'immense  océan reçoit ces cadeaux-cairns, satisfait.
J'aime composer l'unique et  l'éphémère.Devenu  pierre, je me fonds dans la nature, suis mon inspiration et la traduis en silence avant de me retirer.
Mercredi
Les routes cardinales et paysannes m'ont ouvert la voie d'une mémoire qui s'enmauve. Comme si la Jégado avait prévu de  baliser le pays tout entier de hautes digitales accrochées sur chaque talus, en signe de...
Jeudi
Un merle présent et caché, chante le printemps finissant. Il me fait penser  à l'enterrement de mon  père, inondé du soleil froid hiver, sous  un ciel immense et trop  bleu tandis qu'on le descend dans sa tombe. Je me suis toujours dit qu'il avait aimé ce chant du départ.
On parle trop de la mort comme  une éventualité alors que chaque jour, elle est notre plus fidèle compagne. Ce va et vient ailé entre les deux  mondes n'est qu'une répétition  générale, un appel  à bien s'entendre. Mon  père st maintenant présent dans chaque chant du  merle.
Jeudi
à Serge Mathurin Thébault

Lorsque j'ai quitté les alignements de Kermario,  à la sortie de Carnac, les menhirs dansaient autour du "Grand". J'ai pris  à droite dans la forêt et sur la route de Gouyanveur faisant halte près des étangs jumeaux,  protégés du soleil par les châtaigniers et les pins maritimes. L'herbe est drue. Sur cette herbe du printemps qui  borde  l'étang aux grenouilles, je n'ai rien fait. Ni marché, ni  posé la main pour cueillir quelques  fleurs. Rien !
Je n'ai fait que vivre dans ce bonheur de contempler son  incomparable couleur se reflettant dans l'eau, comme  le chant du merle. Je me suis éloigné avec  l'impression d'avaoir vécu le meilleur de ma journée.

Vendredi
Le temps s'étire. Foisonnement de mémoires vertes au méristème des fougères en crosse qui  me parlent d'avant.Une cavale blanche traverse les brouillards épais de mes pensées  obscures, surgie de  l'autre  monde.Sabots ailés, couverte de voiles aux couleurs de  lune, irréelle et  présente, l'inconnue est passée comme  l'éclair en forêt de Baud.
L'apprentissage de la nature demande toute une vie et plus, pour  peu qu'on ouvre la porte au merveilleux du rêve éveillé.
 Sous chaque feuille le début d'un songe.

Samedi
Je remonte, pieds dans l'eau, la rivière du  Loc'h dont les eaux retenues par le barrage d'amont ont retrouvé un chant apaisé. Je suis en territoire des truites. Sans les voir, je les pressens, je les respecte. Au cour de ces instants vécus en immersion qu'aucun  bruit né de la vie moderne, n'atteint, je  trouve l'essentiel de ma recherche  :  l'équilibre.

Dimanche
Se nourrir d'un regard échangé avec le merle, la grive. Écouter le chant de la  pluie qui bat les terres noires. Manger les nuages avec appétit. Caresser l'herbe mouillée. Entendre le silence du temps qui  passe et décompte les secondes de ma vie,  puzzle de petits bonheurs qu'il faut vivre intensément
Je marche dans les  pas du grand Youenn * et me répète sa  phrase "Car  il faut que chacun compose le  poème de sa vie ".

Lundi
 Salut au soleil du champ des martyres, le tambour du monde a battu la chamade. En écho, le bodhran de Keneig vibre sur les rivières du Loc'h et emporte les âmes en  peine dans une transe païenne. La mémoire amnésique s'enmauve. Le souvenir de la Jégado n'est plus qu'un cercle  immortel.
Au centre,  l'étoile retient cinq gouttes de sang remontées d'une terre noire, gorgées des cris étouffées des suppliciés.

Mardi
Mon pays s'ébroue, respire entre deux spasmes, devisant du passé, rapiéçant le futur. Des plus épaisses forêts jusqu'aux rivages découpés en passant par les brandes piquantes sous le soleil ardent, une colère sourde se répand. La nature complice refuse de se soumettre à  la décision Jacobine. Bretonne elle était, Bretonne elle restera. Cinq nous étions cinq nous serons.


Roger Dautais

*Youenn Gwernig,  à découvrir  pour ceux qui ne le connaissent pas encore :
http://gwernig.com/


Lieux communs

Personne  n'y  peut rien
mais les objets mais les choses
personne  personne
mais  il était une fois toutes les fois
jamais toujours et  pourtant

océaniques

le nous de toi
le nous de  moi

Gaston Miron
L'homme rapaillé
Éditions François Maspéro 1981

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.