La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

vendredi 15 octobre 2010











à Raymond, le voyageur de l'autre rive.
..


Il y a plus de morts que de vivants,
ce sont les morts qui dirigent les vivants.

Auguste Comte





Le land art est aussi une sorte d'écriture, pour raconter des histoires, pour lier les éléments entre eux, pour rechercher la poésie de l'instant, pour se perdre aussi afin de mieux ressentir toutes ces émotions. Je ne suis jamais sur de mes mots, de la syntaxe et je vis dans cette perpétuelle recherche de la phrase juste qu'il me faut inventer en parcourant le monde. C'est quand même curieux de vivre ainsi. J'aurais imaginé que rendu à cet âge, nous n'avions plus besoin de cette recherche et c'est tout le contraire. La nature est elle même imaginative et c'est que se font les échanges entre elle et moi. Dans ces semaines où je ne peux pratiquer le land art, j'ai compris combien cela m'était nécessaire pour vivre complètement. Le dialogue reprendra bientôt,sans idée de rattraper quoi que ce soit, mais dans l'intention de retrouver ces sensations par les gestes de faire, installer, cueillir, creuser, amasser, coudre, assembler et par les marches journalières qui n'ont d'autre but que de me faire entendre, écouter, voir, toucher et goûter la nature. Je ne serai jamais déçu de ne pas avoir d'idées, je me dirai que ce sera pour demain. J'aurai aperçu et approché tant d'oiseaux de mer, avec leurs danses curieuses quand leurs pattes en transe dessinent des runes sur le sable mouillé. J'aurai vu filer le renard ou bien un lièvre, avec un peu de chance , un chevreuil. J'aurai vu le jour se lever, avec ses promesses de lumières fabuleuses. Je serai revenu crotté, sous la pluie, par des chemins creux. Je me serai perdu à la tombée du jour dans un bois, et ressenti ce pincement au cœur, cette légère angoisse du noir. Tout cela s'inscrira dans ma mémoire,comme dans une source pour en resurgir, au bon moment et me donner l'inspiration nécessaire, le mot juste, la phrase à inscrire dans le paysage, sans paroles, avec respect.



Roger Dautais







LES CHEMISES DE L'AU-DELÀ.

Je frappe à la porte et entre sans plus attendre.
- Vous m'avez appelé ?
- Oui. Vous êtes Jean ?
- C'est ça, je suis Jean.
- Le journaliste ?
- Exact. Vous deviez me parler de quelqu'un, me semble-t-il ?
Il murmure "Pinter". Je ne connais rien sur lui.
L'homme est agité. Il parle d'un monde. Il décrit ce monde. Il tire le rideau blanc qui sépare la mansarde en deux. Derrière lui la fenêtre est ouverte sur la cour. Je me penche. En bas, une tache rouge sur le sol me rappelle un saut de trop. Je me souviens de son coup de téléphone.
- Allo, Jean, venez,c'est le bon moment.
On entend une tourterelle roucouler sur le toit. Une pluie fine commence à diluer la tache rouge sur le sol. Il continue à me parler du monde de Pinter. Il tire le second rideau blanc de la petite chambre et ouvre une porte qui donne sur un escalier de bois ciré.
Il défait ces lacets et enlève sa ceinture. Il dit que c'est comme ça en prison et que rien n'a changé depuis sa sortie. Il dit que " l'œil"le regarde toujours. Il dit aussi qu'il voudrait être un oiseau. Il regarde la fille d'en face. Elle est brune avec des yeux très noirs. Elle repasse des chemises d'homme, toute la journée. Il ôte sa chemise. Je vois une ancre de marine tatouée sur sa poitrine, avec une date en dessous : 1974 et le nom d'une ville écrit juste au dessous : Saint-Malo.
Il voit mon regard et pose sa main sur le tatouage.
- C'est privé, dit-il.
Il s'approche de la fenêtre ouverte sur le vide et monte sur le rebord. Il bat des bras comme s'il était un oiseau, comme s'il avait des ailes.
Je pense à la tache rouge coquelicot sur le carrelage de la cour , avec la pluie fine dessus. La fille d'en face, aux yeux très noirs, ferme sa fenêtre. Elle n'aime pas la pluie. Elle n'aime pas le rouge coquelicot, elle n'aime rien. Elle repasse des chemises d'homme toute la journée parce que c'est son métier.
L'homme regarde le vide. Il n'a pas peur du vide car il ne le voit pas. Il est jeune. Il ne sait pas voler comme les oiseaux. Il vole simplement dans les grands magasins. Il vole des chemises, beaucoup de chemises. Il range ces chemises dans une armoire sans porte. Tous les deux jours, il fait des colis de chemises. Il les envoie parla poste à la repasseuse d'en face.
C'est le premier jour de l'été et il pleut. Maintenant l'homme regarde la fille qui repasse ses chemises. La fille regarde un peu la pluie tomber, mais pas l'homme qui vient de sauter.
J'attends un cri, quelque chose au moins, pendant la chute.
Rien...juste le bruit mat du corps s'écrasant sur le carrelage. Je me penche dans le vide. La tache rouge coquelicot grandit. L'homme oiseau est dans son lit de silence. Plus de chemises pour lui ni pour la fille brune aux yeux très noirs.
Je referme la fenêtre, éteint la radio et la lumière. Sur la table, un dernier colis de papier kraft, avec une ficelle de chanvre, attend d'être posté. Je lis l'adresse:

Mademoiselle Musha
135 rue de Belleville
( 3ème étage gauche, au fond de la cour)
75 Paris

Je prends le colis sous le bras , sort de la pièce en fermant la porte et laisse la clé dans la serrure.
Dans quarante huit heures, Musha, la repasseuse, recevra ses chemises de l'au-delà.




Roger Dautais


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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.