La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

mercredi 22 janvier 2020

L'avant-dire :  pour Anne Perrin



À Marie-Claude.


Le juste moment du basculement…
Mes assemblages de granit perçaient le ciel, devant une mer assouvie.Quelques marcheur avaient emprunté le chemin des douaniers, cherchant dans leur mémoire comment définir ces cairns rencontrés, dans les falaises, depuis quelques centaines de mètres. : «  tas de cailloux ».
Le mot «  tas « , ils le reprenaient pour qualifier les chômeurs  : « tas de fainéants ». S’il était normal pour un artiste de s’effacer devant l’œuvre, être effacé par le premier venu, catalogué, mis de côté, ne me convenait pas.
Si le land art pouvait être pris pour un infirme du verbe, convenant aux primitifs, aux marginaux,
rien n’empêchait mon cœur de le vivre, autrement.
Signifier avec des pierres, s’éloignait de la sémantique ordinaire, passant par des mots. Cela ne conservait pas moins, toute la force d’expression et sa légitimité. Un langage en soi, qui gardait le silence.
J’étais donc porteur d’une langue apprise hors des écoles, où j’étais passé en courant sans trop apprendre. L’apprentissage,sur le tard et sur le tas, me valait encore d’être tancé dans ma vieillesse.

A cinq ou six ans, j’étais déjà mort pour le système. Saisissez-vous de cette image et comprenez, comment j’avais été poussé vers les marges et pourquoi, les chemins de traverse m’étaient devenus, itinéraires familiers.
Mon cœur avait battu, aimé,brûlé,failli. Il avait été ouvert, recousu, pendant que la terre tournait. Aucun tas d’or, dans notre maisonnette. Aucun tas d’ordures. Les uns, s’accumulaient chez les cupides. Les autres se mêlaient à la foule.
Le plaisir orgasmique ressenti dans l’ élévation d’un cairn, suggérait aussitôt, un autre nom  aux passants : phallus. Les gnomons se répétaient au pied des falaises, ensemençant le paysage marin. La nuit, ils s’occupaient des étoiles.
La fulgurance de l’hésitation qui précédait la naissance d’un cairn, était le juste moment du basculement. Mon corps immobile acceptait l’invite. Tous les sens convoqués, se rassemblaient pour vivre et servir au mieux, un cœur à cœur avec les pierres, au pied des falaises. Mes « tas de cailloux  » entraient en vibration.
Puisque j’étais mort, à leurs yeux de bourgeois, je devenais, l’inutile, le marginal, le toxique. Rien ne coulait plus dans mes veines desséchées.
J’aurais dû la quitter, quitter, parce que je ne méritais pas cet amour.Quelle erreur du jugement ! Il me portait. Nous faisions la route ensemble depuis lus d’un demi siècle
Probablement tourmenté par la mélancolie tatoué sur mon corps entier, je résistais en criant dans le désert. La sensualité naturelle de ma nature, s’exprimait dans tous mes cairns. Elle faisait peur.
Épouser le vide, le silence était le contraire de m’y jeter pour périr. L’espace n’était pas que devant mes yeux, mais dans toutes les directions, y compris, sous mes pieds. Le point d’équilibre se trouvait dans cette station qui faisait aussi une place à la mobilité.
Le mouvement et l’arrêt, assemblés.Une mort qui animait l’entropie.
Qui avait la prétention d’effacer mon enfance, ma vie en marge, la guerre, la famine, le froid, les privations, les coups ?Pour ne garder que le beau, dans la jolie nature, partagée dans un entre-soi égoïste ? Rayé des listes, le petit homme aux cairns . Les mondanités auxquelles je résistais, en refusant d’y participer, me condamnaient à la solitude.
Je voulais comprendre seul, pourquoi ma vieillesse se passait d’un hôpital à l’autre. J’avais fini par accepter mon corps couvert de cicatrices, comme étant le mien.
Jamais le land art ne m’avait donné l’occasion, au bord du gouffre, de discerner honneurs, leurs paillettes et le prix de la vie, quand elle s’échappe. On n’emporte rien, vous savez. La solitude, elle m’avait choisie. Je l’avais acceptée. Je continuais à apprendre,chaque jour, sur le «tas », avec mes frères de misère, ne faisant plus cas du mépris. Aimer, serait ma dernière volonté.
Roger Dautais.
 Route 78. Notes de land art.

Photo : création land art de Roger Dautais.
" l'avant-dire " pour Anne Perrin.
Côte sud du Morbihan - Bretagne

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.