La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

mardi 3 novembre 2009







à Sylvie, Lilia et Emmanuelle



INSOMNIES




Le soleil déclinait. Le petit homme se pencha sur Ana, allongée dans l'herbe, les bras ramenés sous la tête. Elle attendait la nuit.
L'homme consultait un carnet. Il tournait les pages.
_ tiens, écoute ça.
" car je sais qu'il n'allonge ni ne raccourcit la vie,. Je parle du sommeil, de ce que tu m'as écrit, hier sur ta carte de visite. Je me suis permis d'ajouter " du sommeil, tu as fait ton ennemi".

Ça te vas , comme ça, Ana N'ké?
- Enfin, disons, ça ira.

Lyon, était si loin, pour lui, de la Bretagne et Ana, de sa vie Tunisienne.
Il riait à l'idée de ces rassemblement de pies. Sur les berges de la Rance, près de Dinan, en hiver, il en comptait par dizaines à la fois.Toujours à se battre pour un morceau de cadavre. Médecin légiste, il était devenu pie, à son tour.

La logorrhée maniacodépressive, d'Ana, l'emportait comme les eaux d'un fleuve. D'une simple rivière, elle en faisait le Gange, mais il l'aimait tant, cette femme. Rien ni personne n'arrête les eaux d'un fleuve, très longtemps.

- Des siècles, tu me dis...mais, croyants que vous êtes tous, des siècles, n'est-ce pas une goutte d'eau dans l'éternité ?
-Assieds-toi sur le bord du fleuve, regarde passer les cadavres et compte les gouttes. Tu viendra me voir lorsque ton travail de comptable sera terminé.

Ana N'ké vomissait son enfance. Elle se vidait d'un diarrhée de mots .Sidi Bou Saïd, ses ruelles chaudes , les bougainvilliers au parfum entêtant, c'était la carte postale pour les touristes en mal d'enfant à baiser pour pas cher.
Ana haïssait les blancs et ce n'est pas sa condition de médecin de campagne en Avignon qui pouvait arranger quoi que ce soit. S'asseoir sur le bord du fleuve, regarder passer des cadavres, mais, bon dieu, c'était sa vie, tracassée, brisée, agitée. Elle rêvait de faire l'amour au monde entier, pas avec des porcs! Pourquoi tombait-elle toujours sur les mêmes salauds.
Un homme n'était-il qu'un sexe, un tire bouchon ?
Pourquoi, ce pécher originel, pourquoi cette honte, pourquoi cette fille menteuse... sa propre fille.
Ana, dans sa folie avait changé trois fois de nom, d'identité. Rien n'y faisait. Elle dégueulait la lâcheté du monde, le crime, le viol, l'enfance pourrie par ces gros porcs débarqués en Tunisie, pour baiser, baiser, et encore baiser des enfants, avant d'aller retrouver les leurs, épargnés, en Europe. Mon Dieu, qu'elle avait pleuré toutes les larmes de son âme si belle.
Des ruelles de Kairouan aux bas fonds de Tunis, des Montagnes de Matmata, à l'ile de Djerba, elle expiait, elle délirait , elle écrivait, elle dégueulait son enfance.

" dis, mon frère, cette fuite dans la nuit, cet adieu à Sidi bou Saïd, nos bourreaux, était-ce le début de l'histoire. Pourquoi nous, pourquoi expier, se prosterner devant un Dieu qui n'existe pas. Pourquoi tous ces fous, pourquoi Sabra et Chatila. Ô, Liban déchiré comme un chiffon rouge sang.
Sa beauté attirait les hommes, son intelligence aussi . Sa bi-polarité l'emportait dans des délires luxurients. Elle consommait la vie. Elle brûlait sa vie, n'appartenant qu'à elle même. Trois tentatives d'autolyse et trente ans plus tard, en avaient fait un médecin d'exception qui se laissait dévorer par sa profession. Ele était restée malgré tout, la petite Lilia aux pieds nus de Sidi Bou Saïd, avec ses blessures, son chagrin, ses larmes comme la pluie en Bretagne.

L'homme s'était éloigné d'elle. Ana N'ké défit ses longs cheveux noirs, les ramena devant ses yeux et s'assit en tailleur, à l'orientale, dans l'herbe humide de la rive gauche du fleuve.
Elle se mit à peigner longuement et soigneusement ses cheveux noirs. Elle se fit une raie au milieu de la tête. Elle écarta ses cheveux comme on écarte un rideau de théatre.
Sa bouche gourmande s'entr'ouvirt laissant passer un murmure. Ses lèvres bougeaient à peine. Elle se mit à compter.
-Un, deux, trois,quatre,cinq, six sept, huit, neuf.
Sa peau mate, son regard noir, ses cheveux d'ébène, son corps enveloppé, sa voix chaude, composaient sa mélopée.
Petite Juive, elle avait aimé, malgré le drame, la compagnie de ses amis Arabes. Pour Ana, seule la fraternité pouvait sauver la mise de ces peuples ennemis, non la religion qui les séparait.
Elle revoyait Pégase, petit cheval de bois, marionnette accroché à la fenêtre de son enfance. Elle revoyait Moshé, son père. Ce doux géant qui tirait de la langue lorsqu'il écrivait. Comme elle n'avait pas su l'aimer assez.
Pour Ana N'ké, le fleuve n'était que son désir insatisfait des hommes. Elle le savait. Les secondes à compter, les minutes, les heures, les gouttes, des cris d'amour dans sa nuit.
Elle vit passer le premier cadavre vesr onze heurs trente.
- Mon dieu, mais c'est mon père, se dit-elle.
perdant la cadence, elle arrêta de compter. Elle se mit à pleurer, à vomir, encore une fois.
Ana N'ké se précipita dans les eaux du Rhin et coula àpic.
Lorsque Moshé revient sur les lieux du compte, il trouva une misbaha abandonnée dans l'herbe, un petit foulard bleu nuit qu'elle ne quittait jamais et la trace de son corps dans l'herbe foulée.
- Elle est partie, cette fois, bien partie. J'espère qu'elle aura compris la leçon... Toujours ausi tête en l'air avec ses affaires !
Ana N'Ké descendait le fleuve depuis deux jours, livide. Ses cheveux flotaient comme un drapeau de deuil.

Dans le cimetière qui surplombait le village de Sidi Bou Saîd, le petit homme, devenu vieux, chercha la tombe d'Ana N'ké. Une femme se pencha à la fenêtre de sa maison bordant le carré des morts.
- Vous cherchez quelqu'un ?
- Oui, Ana N'Ké.
- Retournez-vous, la deuxième tombe sur votre gauche.
- là ?
- exactement.
-Mais...il n'y a pas de nom.
-Pourquoi voulez-vous qu'il y ait un nom, ma mémoire suffit.
-Je ne comprends pas.
- je m'appelle Fatma. Je suis une amie d'enfance de Lilia. Avant, vous savez, Arabe ou juive, pour nous, enfants, c'était pareil. Elle avait eu une enfance terrible, ne l'oubliez pas. Il ne faut pas lui en vouloir de son geste désespéré. Elle était devenue un très bon médecin. La France, ce n'était qu'un péripétie, pour rejoindre un homme. Elle se sera noyée par accident, mais vingt ans après, qui s'en souvient. Qui se souvient encore de la petite Lilia aux pieds nus...

L'homme se pencha sur la tombe blanche et l'enveloppa de ses deux bras.
Derrière les cyprès, la Méditerranée qui les avait rassemblés, n'avait qu'un bleu d'azur à leur offrir en souvenir.

Roger Dautais
Déjà...

LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS


Photos et installations Roger Dautais

: Le land art... parfois, comme une écriture pour accompagner l'amitié, les sentiments, la vie comme elle va. Désespérer du monde ne veut pas dire être passif.J'ai besoin de retrouve ma respiration, mon souffle, ma liberté et certaines rencontres trop brûlantes, trop passionnées me détournent du chemin des grands jardins. Du miel, je fais des tartines, je m'en nourris. De souvenirs, je garde le meilleur et l'amitié continue à être présente. il suffit parfois de s'écarter un peu.
Le soleil reviendra.
Nous reverrons la Tunisie bien sûr. C'est juré, sur les tombes de Matmata depuis 2008.




à Marie-Claude...


Make love
tu dis
mais love

( Lilia ...)

Tu tires le

rideau
noir

( Folie...)

Cessez pluies

d'or
cassez
le rythme
de chevaux ailés

( Cassiopée ... )

tirez

le petit charriot
de feu

( Matmata...)

Elle est revenue

l'amante
religieuse

Elle sépare
l'inséparable
jusqu'à
demain.


Roger DAUTAIS

La nuit reste éternelle jusqu'à l'aube. Nous irons ensemble, mon amour, au pays du soleil. Matmata nous attend.


Land art : installations May sur Orne, Roche d'Oetre, Caen et photos R.Dautais

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.