La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

dimanche 26 juillet 2020

" Solitude  en Mor Braz "  pour Christian Cottard
À Marie-Claude
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Inventaire…
avant fermeture possible.
A force de soulever des pierres, de monter des cairns, de tracer des spirales géantes dans les sables, mon corps s’était abîmé et je souffrais souvent.. Mais il m’arrivais certains jours, d’avoir mal nulle part , d’avoir vingt temps dans ma tête, sans pour autant en chasser cette idée fixe d’être programmé pour une existence courte.Certains de mes amis, avaient réussi leur suicide. Pourtant, jamais dans les dangereuses falaises maritimes de Ty Bihan, je n’avais pensé au grand saut, ni à la chute fatale.
Voilà que j’allais bientôt avoir 78 ans. Une provocation que de l’avouer , de nos jours, dans une société qui ne rêvait qu’à nous enfermer pour cause de vieillesse constatée, afin de nous protéger du Covid19. C’était trop irréel.
Aucun oiseau de mer ne me le faisait remarquer et j’aimais leur compagnie. Non, çà venait en douce, dans la conversation de mes semblables, en pleine rue, au moment où je m’y attendais le moins.
- Je me demandais en vous regardant, qui était ce petit vieux voûté qui sortait du brouillard en approchant vers moi, lentement .
Toujours bien appuyé, le propos, pour faire mal. Un coup de poing verbal dans l’estomac, pour te remettre à ta place et te déstabiliser.
Concernant mon âge, si quelqu’un me le demandais, j’avais quelques trucs à servir au curieux. Je portais sur moi, une ancienne boussole en laiton, offerte par Billie, en 1958, dans notre première course en montagne, dans les Alpes. Elle était guide de haute montagne et moi, novice. En montrant ce bel objet au curieux, je précisais que j’avais juste 16 ans, Billie, dix de plus. Avec ça, le curieux trouvait facilement mon année de naissance, puis mon âge actuel, s’il le voulait. Je ne livrais rien d’autre pouvant le mettre sur la piste.
Chantier.
Question réparations nécessaire durant cette longue route, j’avais confié le gros du rafistolage, à quelques chirurgiens habiles : 18 centimètres en travers du cou, 25 cms sur le thorax et 26 cms, sur la colonne vertébrale. Je ne comptais ni la fracture du crâne qui n’avait pas laissé de traces, ni la paralysie. Une fois fermé, mon corps tenait encore un peu et ne prenais pas l’eau.
J’avais aimé et voulu, une vie marginale, ne craignant ni d’être mis à l’ombre ni les barreaux.
Et pourtant, pendant tout ce temps, ce que j’avais pu aimer, ma brune aux yeux bleus. Nous avions un cœur pour deux et la grande envie de faire de beaux enfants. Ceux qui ne le comprenaient pas, décampaient vite.
Les gens en bonne santé qui se sentaient éternels sur leur tas d’or flattant leur cupidité, ne se lassaient pas de consommer, au détriment de notre planète et je les fuyais. Qu’aurais-je eu à leur offrir ? Rien.
La santé, je ne l’avais jamais eue, ni la fortune. Juste la rage de vivre. Pour être aussi vieux, j’avais dû passer en maille, plusieurs fois. Trouver le filon pour ne pas crever de faim. J’avais déjà profité dans ma jeunesse sacrifié, d’un temps extraordinairement libre pour apprendre un peu,quelques tours de main, en la matière. Si souvent battu et enfermé que je me disais ‘ tout ça n’existe pas. La douleur, le chagrin,mais si, elles envahissaient ma vie.
Plus tard, j’avais tellement de souvenirs à oublier que je devais faire le tri. Je ne pouvais pas me la raconter ma vie, elle était suffisamment riche en incidents et il fallait l’assumer, même devenu vieux. Que veux-tu, c’était comme ça.
Les autres, les riches avec leurs matelas de fric, ils faisaient des conneries, aussi, ils tombaient, mais ils se relevaient, facile, les poches pleines.
Moi, à chaque fois, j’y laissais ma place, quittais le patron, pour lui avoir demandé trop.
Un peu raturé le petit homme, mis en marge de la société, automatique et sans regrets. Par ici la sortie. Des multiples entrées par la case prison, sans jamais y habiter, ils ne comprenaient pas , les bourges. Les taulards, selon eux, il fallait qu’ils pourrissent, au trou, au mitard de la zonzon. Aux oubliettes pour toujours.
Je pensais le contraire et j’agissais.
Les emmerdes n’avaient pas traîné. Coupées, les subventions officielles. Je m’en foutais, j’existais ailleurs, en land art, pour mon aimée, pour eux, les bannis, pour moi, un peu. Le reste importait peu.
Les falaises de Ty Bihan, faisaient face au Mor Braz. Pleines de danger, et pour moi, un lieu d’inspiration. Ici, je n’étais jamais tombé, protégé par une putain de chance. Çà compensait la poisse qui me collait ailleurs.
J’élevais des cairns dans ce territoire, devenu mien. Des petits, des minuscules, des solitaires, guetteurs de marée, des grands, avec leurs feux de solitude, des très grands qui provoquaient le ciel. Des familles de cairns, en multitude. Au départ, c’était pour vivre une nouvelle expérience. Et puis en Mor Braz, la lumière n’était jamais la même. J’aurais voulu, ne pas dormir. Au milieu de ces cairns, je me sentais en sécurité. Et puis, je pouvais leur parler de ma belle aux yeux bleus sans qu’ils se lassent. Allez donc trouver meilleure compagnie.
Roger Dautais
Route 78
Photo : création land art de Roger Dautais
" Solitude en Mor Braz " pourChristian Cottard
Morbihan - Bretagne

6 commentaires:

  1. Quelle sagesse. Que vos mots sont vrais et beaux.
    Je me reconnais dans certains d'entre eux, votre histoire.....
    Cette distance établie entre la vie, les autres, vous-même !
    Hé, pas de fermeture !
    Merci Roger.
    A bientôt de vous lire.

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  2. L âge dans la tête prévaut tant que l amour est présent
    Le matelas d or ne suivra pas le corbillard
    Tes cairns parlent au ciel et dialoguent avec l océan...

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  3. Hola Roger!!! J'espère que vous êtes en très bonne santé et bien protégé contre le covid-19 ... je vous souhaite un bel été ... paix et amour dans votre cœur...

    Ana...

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  4. Sur vos chemins de pierre, je viens marcher souvent...
    Pas de commentaires car parfois les mots ne dessinent pas les émotions...
    Aujourd'hui, je fais une pose que ces quelques mots soient de pauvres galets ajoutés aux rives des océans de vos écrits...
    marie

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  5. Oh Merci Roger pour la dédicace... (Je remercie tard car j'ai eu du mal à écrire ce commentaire!) Amitié

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  6. Le hasard des « clics » m'amène chez vous.
    Une découverte et une émotion
    un merci, peut-être aussi.

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.