La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

jeudi 11 novembre 2010












Ne cherchez pas le spectaculaire,
dans mon travail mais plutôt l'émotion vraie...



.../mais le temps qui passe aussi dans ces longues marches d'approche des différents sites, sont devenues partie intégrante de ce processus de création. Par le rythme extérieur imposé au corps, naît un rythme intérieur propre à me libérer l'esprit de toutes tensions, dans un premier temps, puis vient un enchainement d'idées, une volonté de faire corps avec le paysage, le choix de s'arrêter et de dire: "ici", puis d'entreprendre l'installation.
C'est aussi ma façon de " matérialiser" le temps qui passe.
De mes travaux éphémères effectués sur les plages, j'ai souvent l'occasion d'expliquer aux gens les trouvant curieux et inutiles, puisque la marée les effacera, que la mer par son mouvement perpétuel, me prépare des sables vierges pour demain.
C'est une manière d'expliquer que je me situe toujours en de ça de l'œuvre de la nature et qu'abandonner l'idée de possession de l'installation achevée est contenue dans ma philosophie du land art voué à l'éphémère.
C'est pourquoi, je voyage de façon permanente, parfois très loin, même si en règle générale, mon territoire est restreint et proche d'où je me plait à vivre. Il reste suffisamment varié avec des paysages très différents( Plages, enrochements, rivières, fleuve, sous-bois, plaines bocages, carrières, friches industrielles, squats, chemins, terres cultivées, marais, dunes, espaces urbains, squares etc.) de façon à me projeter dans un futur possible à parcourir, plutôt que dans l'abandon, le regret et le replis sur soi.

Il me faut, dans ces expérimentations " tout terrain", travailler les "frontières" de mon imaginaire, comprendre cet appel de l'intérieur de mon être qui me pousse à créer. Ressentir les flux "intérieur-extérieur", être ouvert, perméable aux émotions nées de la marche, du rythme, de l'attente, du paysage, jusqu'à en faire partie, procède de la mise en condition nécessaire pour que jaillisse l'idée d'une nouvelle création.
Actuellement, pour moi, le land art est une nécessite de vie, un art de vie, une façon de vie équilibrante.
Mes forces, mes faiblesses, mes failles, sont confrontées journellement à ces expériences multiples. Dans cette avancée solitaire, je suis souvent découragé, envahi par le doute, mais je reprends goût à la vie dans mes paysages. J'y retrouve la force de créer. Cela me prouve, pour l'instant, que ma place est là et non entre les quatre murs de mon atelier.
Je n'imaginerai pas cette activité me coupant du monde, surtout en ces années difficiles, et c'est dans ce monde dont je fais parti que je nourris mes créations.
Par cet art, établir des passerelles avec des gens en difficulté, cassés par la vie, prisonniers, brisés dans leur élan vital, malades très âgés, est un des prolongements possibles et naturels de mon activité.
C'est leur apporter du rêve, parfois, leur proposer une autre vision du monde, différente de celle si souvent offerte: " un vaste super-marché ou un champ de bataille". C'est tenter d'amorcer un dialogue en leur laissant le libre choix de prendre ou de laisser.../


Roger Dautais






Carnet de route

Bien se garder
D'ouvrir les yeux
Et devenir sourd
Au chant des sirènes
Avant que d'embraquer
Dans un rêve
Majeur.

Ici, commence l'interdit
Ici, ma route
De pierres
Et de limons
De cris
Et d'abandons
De bras lascifs
Et de mémoire
Amnésique...
Ici, quelques traces
Et là, une ombre
Encore une parole
Et je viens.

Elle m'attend,
Cette fin
Commedia del'Arte
Fin du spectacle
Demain
Sera
Le néant.
Bien se garder
d'ouvrir les yeux,Devenir sourd au chant des sirènes
Et rejoindre mon destin, sans regret.



An Eostig


***



Fruits secs

à Serge Cornillet



Elle était assise et cassait des noix sur le pas de la porte. Ses doigts fins et graciles portaient à sa bouche de petits cerneaux gris qu'elle croquait, gourmande, en jetant un regard sombre vers la rue des Trois Frères. Sous une jupe de lin rouge et fendue très haut, deux jambes, longues et blanches s'accrochaient au sol comme un compas de maître d'école. De l'autre côté de la rue, je la dévorais des yeux et rêvais de devenir élève pour apprendre la géométrie de son corps parfait.
Mais bien qu'elle fût, comme toutes les femmes, très intuitive, ayant probablement découvert mes envies adolescentes, elle ne me prêta, ni son attention, ni son compas qu'elle qu'elle gardait pour ses clients et je dus me contenter de rêver en la voyant déambuler sur le trottoir, grignottant des fruits secs pour attendre ses habitués et garder la ligne qui lui permettait de les ferrer comme des gardons.
Plus tard, lorsque je devins adulte, je repassais rue des Trois Frères et demandais de ses nouvelles. Toutes ces dames connaissaient Mado et sa triste fin. Par respect pour son souvenir, je me jurais de ne jamais mettre les pieds dans son ancien bordel, et de m'asseoir sur le pas d'une porte pour déguster des noix.


Roger Dautais


jeudi 4 novembre 2010












à Marie-Claude...




Six semaines d'attente, six semaine sans pratique, un petit désert à traverser. Il m'est arrivé de traverser des hivers de solitude, alors, six semaines. Je prends la direction des plages. Je traverse la plaine nord et arrive bientôt, près du chemin creux aux arbres couchés par les vent de mer. Il sont au nord et je l'entends. Je descend vers la plage. Un souffle mêlé d'embruns me prend le visage. Le temps est clair, et j'aperçois le Havre à 60 km sur ma droite. L'angoisse qui m'étraignait en partant, se clame. Je suis auprès d'elle. Je suis avec elle, je vais travailler pour elle. La mer est presque haute. Pas de spirale de sable possible. Ce sera des cairns, encore des cairns, jusqu'au bout de mes forces.
Le premier se dresse sur une base assez lourde que j'ai du mal à porter. Ce travail de force me plait . Il sera suivi d'un travail de recherche d'équilibre, plus fin, plus subtile. La mer déroule de petites vagues blanches qui viennent me mouiller les pieds. Il y a beaucoup de pierres, des milliers, mais chaque cairn est particulier. Les pierres me parlent, je les sens, les choisis, à l'oeil, puis les tourne, les retourne, les palpe, les lave, les essuie, une à une. Il faut qu'elles se plaisent, qu'elles s'accordent, qu'elles s'entendent. Et puis, elles 's'amourachent, vivent leur vie de cairn, et m'oublient. On dirait qu'elles sont la à pour une éternité. Et c'est long une éternité de cairn. Elle se terminera dans l'éphémère d'une volonté suprême et finira par enlacer la loi universelle de l'entropie, rejoignant la foule des pierres anonyme qui jonche la plage.
Je suis heureux comme un enfant qui retrouverai un peu de liberté après l'école. Les cairns se succèdent et je termine par une " échelle des jours", c'est le nom que je donne à cette construction comprenant 7 niveaux, comme les 7 jours de la semaine. Je l'élève en deux fois, le premier ayant perdu les 3 derniers étages. On peut dire, en dehors du fait que c'est très lourd et assez dangereux à réaliser, que c'est également, un corps à corps avec les pierres. Par certains moments, c'est l'ensemble que j'appuie sur mon corps pour recaler les équilibres. Chaque " bascule" doit être calée par de petites pierres, sous peine de voir l'ensemble s'écrouler. Une fois réussi, c'est un bonheur que de le voir sous fond de mer, avec ces petites fenêtres qui découpent l'espace et laissent passer la lumière.
Quelques jours plus tard, direction la plage de Ouistreham. C'est ce jour même. Particularité de ce lieu, désert et à marée basse. Je n'ai pas réalisé de spirales depuis plus de 6 semaines. Angoisse pendant la marche d'approche. Vais-je encore savoir. Dire que l'on m'a soufflé d'innover. Chaque spirale est différente et oh ! combien, innovante. S'ils savaient ce que j'y laisse de ma vie, qui elle ne se renouvellera pas. Les mots, parfois, ça nous dépasse, ça peut blesser. C'est fragile un artiste, trop, sans doute. Je pense à tout cela, mais l'air est si doux, la lumière dorée. Mes pensées s'envolent vers Marie-Claude. Son regard bleu.
Je sonde plusieurs endroits pour trouver le meilleur sable.
Ce sera là. Pour la mer : " To The Sea ". Car elle est là, présente qui déroule d'autres vagues bien ourlées et que j'entends prendre possession du sable" Fchhhh. Fchhhh " à l'infini. Je plante mon talon gauche dans le sable et c'est parti pour un heure un quart. Oui, c'est long. Un jour, un homme m'avait demandé comment je pouvais tracer de telles figures géométriques, sans outil de traçage.Il ne m'avait pas vu à l'œuvre. J'aurai dû lui répondre : eh! bien voila, monsieur : j'ai un GPS qui me dit: tournez à droite...tournez à droite...Tournez à droite, et puis j'arrête quand je n'ai plus d'essence. J'ai pensé à ça, ce midi en traçant ma spirale, et je me suis dit que toutes les pensées ne sont pas bonnes à dire, c'est pour cela que je l'écris.
J'ai bénéficié d'une lumière exceptionnelle, jusqu'à la fin, avec ces tons mordorés. Des moments rares que j'ai offert à la mer.Comme elle était très basse et encore loin de la spirale, je suis allé vers elle, pour la saluer et pour lui faire un autre cadeau. J'ai écrit dans le sable

CAR IL FAUT QUE CHACUN COMPOSE LE POÈME DE SA VIE puis j'ai signé
Youenn Gwernig

J'aime bien ce poète Breton. Dommage qu'il ne soit plus de ce monde. Cette phrase, je la pense souvent et j'essaie de la mettre en application. Je trouve que c'est un bon programme.
Après, j'ai regardé le Ferry s'éloigner vers l'horizon avant de quitter la mer. Le soleil basculait derrière les sapins, il était dix sept heures quarante cinq. J'ai pris mon téléphone pour appeler Marie-Claude. J'aime l'entendre. Je suis remonté vers le haut de la plage sans me retourner, sans angoisse, avec l'envie de reprendre le land art, maintenant que l'alerte était passée.

Roger Dautais






à Guy Allix


Je suis si loin du rythme intérieur, freiné par la langue, la main, l'oreille, la bouche.
Il faudrait des étincelles d'esprit.
Feu d'artifice, mais au niveau atomique.
Atomiser l'intention du paraître, oublier le spectateur. Être seulement, l'instant poétique lde la nuit, seul lieu physique de mon refuge,
halte laborieuse mais obligatoire reprise du souffle pour ce corps qui souffre et ne rend pas ce que je voudrais qu'il rendît.
Bien sûr, il est trop tard, mais c'était déjà comme ça, le jour de ma naissance.
Les dés sont pipés
La mort est gagnante.
J'accepte d'être provisoirement vu, puisqu'après la disparition, on acceptera pour moi, d'être " provisoirement absent", et dieu sait s'il est des absences qui durent une éternité. Nous sommes tous des gardiens de cette éternité, perpétuée, perpétuel écho des échos.
Mes pensées vont d'abord aux miens, proches, qui acceptent, bien sûr, mais ressentent chaque jour l'étranger s'installer dans leur vie.
J'aurai voulu plus beau matériellement, moins pauvre, moins dépendant.
Je n'ai jamais pu entreprendre autre chose qu'une longue marche, une interminable route.
C'est ce que j'appelle "être".
C'est ce que les autres nomment, marginalité.
A qui la faute.


Roger Dautais

vendredi 29 octobre 2010










Le ciel était si bas
Que je me suis demandé un instant
Ce qu'il restait aux oiseaux pour voler...





Suis-je encore dans les gestes compréhensibles, dans des actions se rattachant à la société de consommation ?Cette société qui nous demande de vivre pour travaille, puis de consommer tout ce qui peut se vendre. Le long de quelle frontière inconnue suis-je à me promener dans cette pratique du land art, certes, artistique, aux yeux de certains, mais considérés par beaucoup comme plus proche de la folie que d'un conventionnel et classique mode de vie acceptable.
Suis-je" étiquetable" et classable dans la case "artistes" ? Est-ce à moi de répondre. Est-ce à moi de répondre à toutes ces questions, au risque de perdre toute liberté, toute spontanéité, toute force de création? Non, car il me faut vivre ma vie d'errance qui s'accroche au paysage comme les rayons du soleil aux eaux vives d'une rivière. Non, encore une fois, car il me faut
" vagabonder ma vie", la brûler en de longues marches dans cette nature qyui m'attiredepuis ma petite enfance. Il me faut libérer les énergies contenues dans les pierres et les sables chauds des déserts parcourus, les branches de saule ou de cornouiller et les roseaux verdoyants. Il me faut avancer, pour comprendre la voix de la Terre, les craquelures de soif, les gelures d'hiver, les cicatrices béantes à panser. Il me faut assembler les végétaux, les relier, les tresser, les courber, trouver d'autres formes.
La solitude n'est là que pour capter d'autres solitudes, des ombres furtives, des silhouettes dont la mémoire ne peut se défaire. Sous les sorbiers ployant de fruits rouges, la palce n'est plus qu'une grande plaine où j'entends ta voix, le Dimanche matin. Il n'y a plus personne au bout du fil et le numéro est aux abonnés absents pour l'éternité. Je retournerai dans ces chemins creux remplis de feuilles, pour retrouver tes gestes de jardinier, Papa, nos gestes d'avant, lorsque tu étais bien vivant près de moi et que nous rentrions fourbus par ce travail, mais heureux d'avoir œuvré dans le silence de cette nature.
Le soir tombe et la pluie commence à mouiller la terre. Mes pieds s'alourdissent dans les sillons. Je m'enfonce et la terre m'appelle. Je relève la tête et regarde l'horizon. Derrière la crête, entre les peupliers agités par le vent d'ouest, j'aperçois la ville qui s'allume. Je pense à celle qui m'attend. J'imagine ses yeux bleus, son sourire. Je chasse ma peine. La vie est par là et je serai bientôt dans ses bras.


Roger Dautais




Le ciel étai si bas que je me suis demandé un instant ce qu'il me restait aux oiseaux pour voler et pourquoi je m'étais laissé envahir par une mélancolie insoupçonnée. Une irrésistible envie de n'être nulle part me poussa vers ces feuilles blanches, comme pour fuir, encore une fois, une solitude trop pesante. De ces instants, sont nés ces textes griffonnés à la hâte sur des feuilles mortes pour que le vent les emporte jusqu'à vous.


Je voudrai chanter
L'espérance des coquelicots
Leur sang rouge
Dans les blés
Mûrs
Nos corps enlacés, insouciants
Roulant vers eux
Comme des pierres chaudes
Dévalant les pentes...
Leur mort, enfin
Écrasés
Par les ébats
De nos vingt ans
Échevelés, insensibles au chant
Des alouettes dérangées au creux des sillons.

Roger Dautais



Les autres textes, vous les lirez une autre fois car je préfère laisser ma place et publier ici, trois poèmes de Marie-Josée Christien, dont la renommée n'est plus a à faire dans le monde de la poésie.
Je la remercie vivement de cet envoi qui je l'espère vous donnera l'envie de mieux la découvrir par la suite, par exemple sur le site de mon ami et poète Guy Allix(Anthologie subjective).





L'espace
s'organise
en une étrange abstraction

un remuement
de matière et de glaise
dans l'air blanc
du matin.


*


J'écris
comme on creuse dans le sol

une mémoire
qui s'agrège
à d'autres mémoires.


*


La surface de l'eau
éraflée par un vol d'oiseau
tressaille
de lourds secrets


Est-ce l'infini de la mort
qui remue et apaise
les lisières de l'aube ?


Marie-Josée Christien *

* Née en 1957 à Guiscriff, dans la Cornouaille morbihannaise, institutrice dans une école maternelle, ses textes poétiques, ses collages et ses chroniques sont publiés régulièrement dans une quinzaine de petites revues. A cofondé en 1991 une publication annuelle, Spered Gouez/L'esprit sauvage. Son recueil Lascaux et autres sanctuaires (Jacques André, 2007), dédié à la mémoire d'André Leroi-Gourhan notamment, interroge « la pierre caverneuse où soufflent les esprits énigmatiques de nos ancêtres millénaires » écrit dans sa préface José Millas-Martin.

vendredi 22 octobre 2010












à ceux qui cherchent...




La mémoire est simple comme le clic-clac d'un appareil photo.Elle enferme une image dans un cadre et oublie le monde qui est autour. La mémoire range nos souvenirs dans un grand album photos. Un jour, nous ouvrons cet album et la mémoire nous revient. Nous disons, en regardant une de ces photos, ceci est la vérité et nous oublions qu'autour, il y avait un monde oublié pour la deuxième fois.
Ne jamais oublier , pour ne pas connaitre des hommes qui prétendront être notre mémoire. Falsificateurs, ils effaceront, effaceront, effaceront sans cesse pour dire leur vérité et dans mille ans, ils seront la mémoire d'un peuple amnésique, prêt à les adorer.



***



J'ai joué avec des cadres pour enfermer des certitudes, mais la Nature a eu raison de ma folie, à vouloir ainsi l'enfermer.
Partout des ombres sont venues à moi...
J'écoutais vos paroles dans le vent, mais l'absence me tordait le ventre.
Je suis allé plus loin que ne peut aller votre pensée, et le pays d'où je viens, personne ne peut l'imaginer.
Y vivre, c'est pour toujours, être attaché à des souvenirs de cris, de larmes, d'amnésie et de feu, de trous blancs, de béances, de camisoles. Ce n'est pas l'art qui peut calmer le jeu, juste raviver les cendres encore chaudes en attendant le brasier. Comment voulez-vous que je vous explique cette course en avant, vous qui n'avez pas encore pris le départ. Je ne peux, maintenant, qu'attendre, mais je sais déjà que la paix ne reviendra pas.


Roger Dautais 18 juin 2008







Yeux de silence.


J'écoute tes yeux de silence
Brandir ce que tu n'oses dire
Brave espoir
Tu exerces ta profession
En intimidant les audacieux
Pour comprendre l'importance
De la couleur des eaux inaccessibles
De la foudre corporelle
De la création d'un cosmos
Où se pavane la liberté
Comme les doigts entremêlés
Regardant un dialogue confidentiel
Argenté de thèmes édifiants
De soleil brûlant
D'essence étincelant la mesure
Pour que ravive le printemps
Royaume des soucis impuissants
Que le sourire pervenche
Écoute avec des yeux de silence.


Mohamed Attaf (Algérie)

vendredi 15 octobre 2010











à Raymond, le voyageur de l'autre rive.
..


Il y a plus de morts que de vivants,
ce sont les morts qui dirigent les vivants.

Auguste Comte





Le land art est aussi une sorte d'écriture, pour raconter des histoires, pour lier les éléments entre eux, pour rechercher la poésie de l'instant, pour se perdre aussi afin de mieux ressentir toutes ces émotions. Je ne suis jamais sur de mes mots, de la syntaxe et je vis dans cette perpétuelle recherche de la phrase juste qu'il me faut inventer en parcourant le monde. C'est quand même curieux de vivre ainsi. J'aurais imaginé que rendu à cet âge, nous n'avions plus besoin de cette recherche et c'est tout le contraire. La nature est elle même imaginative et c'est que se font les échanges entre elle et moi. Dans ces semaines où je ne peux pratiquer le land art, j'ai compris combien cela m'était nécessaire pour vivre complètement. Le dialogue reprendra bientôt,sans idée de rattraper quoi que ce soit, mais dans l'intention de retrouver ces sensations par les gestes de faire, installer, cueillir, creuser, amasser, coudre, assembler et par les marches journalières qui n'ont d'autre but que de me faire entendre, écouter, voir, toucher et goûter la nature. Je ne serai jamais déçu de ne pas avoir d'idées, je me dirai que ce sera pour demain. J'aurai aperçu et approché tant d'oiseaux de mer, avec leurs danses curieuses quand leurs pattes en transe dessinent des runes sur le sable mouillé. J'aurai vu filer le renard ou bien un lièvre, avec un peu de chance , un chevreuil. J'aurai vu le jour se lever, avec ses promesses de lumières fabuleuses. Je serai revenu crotté, sous la pluie, par des chemins creux. Je me serai perdu à la tombée du jour dans un bois, et ressenti ce pincement au cœur, cette légère angoisse du noir. Tout cela s'inscrira dans ma mémoire,comme dans une source pour en resurgir, au bon moment et me donner l'inspiration nécessaire, le mot juste, la phrase à inscrire dans le paysage, sans paroles, avec respect.



Roger Dautais







LES CHEMISES DE L'AU-DELÀ.

Je frappe à la porte et entre sans plus attendre.
- Vous m'avez appelé ?
- Oui. Vous êtes Jean ?
- C'est ça, je suis Jean.
- Le journaliste ?
- Exact. Vous deviez me parler de quelqu'un, me semble-t-il ?
Il murmure "Pinter". Je ne connais rien sur lui.
L'homme est agité. Il parle d'un monde. Il décrit ce monde. Il tire le rideau blanc qui sépare la mansarde en deux. Derrière lui la fenêtre est ouverte sur la cour. Je me penche. En bas, une tache rouge sur le sol me rappelle un saut de trop. Je me souviens de son coup de téléphone.
- Allo, Jean, venez,c'est le bon moment.
On entend une tourterelle roucouler sur le toit. Une pluie fine commence à diluer la tache rouge sur le sol. Il continue à me parler du monde de Pinter. Il tire le second rideau blanc de la petite chambre et ouvre une porte qui donne sur un escalier de bois ciré.
Il défait ces lacets et enlève sa ceinture. Il dit que c'est comme ça en prison et que rien n'a changé depuis sa sortie. Il dit que " l'œil"le regarde toujours. Il dit aussi qu'il voudrait être un oiseau. Il regarde la fille d'en face. Elle est brune avec des yeux très noirs. Elle repasse des chemises d'homme, toute la journée. Il ôte sa chemise. Je vois une ancre de marine tatouée sur sa poitrine, avec une date en dessous : 1974 et le nom d'une ville écrit juste au dessous : Saint-Malo.
Il voit mon regard et pose sa main sur le tatouage.
- C'est privé, dit-il.
Il s'approche de la fenêtre ouverte sur le vide et monte sur le rebord. Il bat des bras comme s'il était un oiseau, comme s'il avait des ailes.
Je pense à la tache rouge coquelicot sur le carrelage de la cour , avec la pluie fine dessus. La fille d'en face, aux yeux très noirs, ferme sa fenêtre. Elle n'aime pas la pluie. Elle n'aime pas le rouge coquelicot, elle n'aime rien. Elle repasse des chemises d'homme toute la journée parce que c'est son métier.
L'homme regarde le vide. Il n'a pas peur du vide car il ne le voit pas. Il est jeune. Il ne sait pas voler comme les oiseaux. Il vole simplement dans les grands magasins. Il vole des chemises, beaucoup de chemises. Il range ces chemises dans une armoire sans porte. Tous les deux jours, il fait des colis de chemises. Il les envoie parla poste à la repasseuse d'en face.
C'est le premier jour de l'été et il pleut. Maintenant l'homme regarde la fille qui repasse ses chemises. La fille regarde un peu la pluie tomber, mais pas l'homme qui vient de sauter.
J'attends un cri, quelque chose au moins, pendant la chute.
Rien...juste le bruit mat du corps s'écrasant sur le carrelage. Je me penche dans le vide. La tache rouge coquelicot grandit. L'homme oiseau est dans son lit de silence. Plus de chemises pour lui ni pour la fille brune aux yeux très noirs.
Je referme la fenêtre, éteint la radio et la lumière. Sur la table, un dernier colis de papier kraft, avec une ficelle de chanvre, attend d'être posté. Je lis l'adresse:

Mademoiselle Musha
135 rue de Belleville
( 3ème étage gauche, au fond de la cour)
75 Paris

Je prends le colis sous le bras , sort de la pièce en fermant la porte et laisse la clé dans la serrure.
Dans quarante huit heures, Musha, la repasseuse, recevra ses chemises de l'au-delà.




Roger Dautais


samedi 9 octobre 2010












aux aveugles...






La route me tend les bras. Il me serait bien impossible de dire vers où j'irai demain, tant ma vie de land-artiste s'inscrit dans l'aléatoire, l'éphémère, l'inconnu. C'est comme ça depuis tant d'années, depuis que je pratique le land art. Je peignais une mauvaise toile inspirée par la vie d'Ana Mendieta, prêtresse du land art Américano-Cubaine, trop vite disparue, lorsque j'ai ressenti cet étrange appel vers l'extérieur, vers la nature. Nous étions en 1999 et je décidais de changer de cap, d'abandonner la peinture pour suivre cette inspiration. Mes vrais premiers pas en land art ( je ne compte pas ceux réalisés sans conviction quelques années avant) datent de cette année là et je pourrais encore vous emmener sur cette plage où j'ai réalisé, devinez quoi...un gisant . Depuis, sans jamais oublier, ni le parcours, ni la terrible histoire de cette femme, je me suis affranchi de cette inspiration première pour trouver ma voie et tracer une route personnelle sur laquelle je chemine toujours, onze ans après.
Après avoir pas mal exposé, fait des interventions publiques, je me suis fatigué de ces pratiques et, si elles existent encore, je ne les provoque pas systématiquement. C'est très différent pour ce qui est de pratiquer le land art, devenu pour moi, aussi indispensable que de respirer, parler ou écrire.
Chercheur d'ailleurs, coureur d'estran, marcheur impénitent, fabricant d'étoiles, monteur de cairns, tisserand d'instants précieux, ravaudeur de rayon de soleil, dompteur d'écume, tourneur de spirales, voyageur né, , ami des fleuves et des rivières, passant des déserts, enchanteur de coudrier, découvreur d'onde pure, rêveur à la belle étoile, ami d'Orion et d'Horus, artisan des matins glacés, il me semble, de plus en plus, ne pas connaitre grand chose dans ce lien qui me rattache à la nature. La poésie de ma démarche est sans doute dans ce questionnement, cette partie de mon enfance, si présente, qui me fait, chaque jour, plus étonné du jour qui se lève. Je pense avoir besoin de cette naïveté pour être en mesure de jouer encore ma vie dans ces installations. Ceci ne veut pas dire que je vois la vie, naïvement, non, bien au contraire, mais j'espère de transformer cette crainte de l'avenir que l'on nous propose, et prépare en instants "vivables", autrement. Il est vrai que j'y arrive assez facilement, avec cette capacité d'oubli qui est la mienne, au moment de la création, non pas que je sois dans un état second, mais simplement, occupé et croyant au travail que je fais, sans d'ailleurs essayer de lui donner une valeur de qualité, une note. Nul besoin de cultiver ce détachement , il est naturel et je pense, inspiré par la finitude de l'homme.Les photos, lorsque j'en prends, me permettent souvent de découvrir plus justement ce que j'ai réalisé.
Malgré tout, je n'ai pas débarqué là-dedans, comme un nouveau né. J'avais vécu une longue expérience de vie et lorsque j'ai décidé de changer de mode d'expression pour pratiquer le land art, je savais que le reste de ma vie serait, beaucoup plus court que le chemin déjà parcouru. Ceci m'a donné, dès le départ, un peu plus de sérénité, sachant que de toute façon le temps ne se rattrapait pas, il ne s'agissait pas de rêver à une carrière extraordinaire.
Actuellement privé de ma passion pour des raisons de santé, encore pour quelques semaines, je contemple la nature avec une envie d'aller la rejoindre et de m 'y fondre. Je sais que les idées reviendront, mais je ne sais pas comment, quand et pourquoi faire. En attendant, je cherche dans mes archives pour vous présenter quelque travaux, comme je l'ai encore fait ce soir, pour vous dont j'aime aussi découvrir l'univers..



Roger Dautais







Nue
Frileusement venue,
Devenue elle sans raison, ne sachant
Quel simulacre de l'amour appeler en image
(belle d'un doute inachevé
vague après vague,
et comme inadvenue aux lèvres), ici
d'une autre qui n'est plus
que sa feinte substance nommée


Miroir, abusive nacelle,
eau de pur silex.


Roger Giroux
L'arbre le temps.

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.