La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

mercredi 8 décembre 2010














Il est des jours de travail ordinaire qu'il convient d'offrir
à la nature,
afin que l'invisible prenne le pas sur le réel...




à Richard Shilling.

Pratiquer le land art en cette saison, c'est pas toujours agréable car la météo est rarement clémente, mais c'est le jeu en même temps. Internet, le travail de bureau, ça va un certain temps mais il me faut la vie au grand air pour retrouver toutes mes sensations. Il y a quelques jours, je suis parti en direction des plages, la neige ayant fondu et la pluie cessé de tomber. Il fait un bon zéro degré au thermomètre et l'arrivée au bord de la mer me surprend, bien que je me sois habillé en conséquence. L'air est vif, humide, le vent, du nord. Il faut vite se mettre en marche, pour se réchauffer. La plage a beaucoup changé depuis ces dernières grandes marées. Le sable s'est damé naturellement. Le froid l'a rendu plus compact, gris, difficile à travailler. En plus, je suis la marée descendante et le sable n'a pas eu le temps de s'essuyer. Après une demi-heure de marche, je découvre un espace qui me parait pouvoir accueillir une spirale. Je tâte le sol de mon talon droit. C'est celui qui trace. Il s'enfonce moyennement. Le sable résiste bien. Mais après avoir bien observé cette étendue, je pense que je ne trouverai pas mieux et je décide de tracer, sur cet ilot de sable gris. Les cinq premiers tours tracés, j'ai la mesure de mon travail dans la tête. A 20 centimètres près, je sais ou il se terminera. Le froid me prend malgré cet exercice très intense. Les crampes viennent assez vite dans l'arrière des cuisses. De temps en temps, je m'arrête pour faire des moulinets avec les bras, puis je me frotte les jambes, histoire de récupérer un peu de chaleur. Je reprends mon tracer. Je me concentre sur mon travail. Il avance bien.
Vers le 17ème ou 18ème tour, je prends une première photo. Cette spirale grise, malgré son peu de profondeur, est très belle, bien inscrite dans un paysage qu'elle ne dénature pas. La plage est déserte. Il y a bien des travaux le long de l'épi rocheux, qui sépare la plage du canal d'accès au port de Ouistreham, car j'entends des bruits de moteur, mais je ne vois personne. Il est question d'allonger le terminal qui reçoit les ferries. A propos, en voici un qui passe, non loin de moi. Il rejoint l'Angleterre.Lorsque je vois un bateau, grand ou petit, je m'arrête, je le regarde passer. Je pense aux marins. Dur métier. Dans la famille, on connait un peu. Une fortune de mer, ça ne s'oublie pas même 45 ans après. C'est là.
Une histoire sans fin. Voila ce que j'ai marqué auprès de ma spirale. Mémoire de sable, parole de mer, histoire de pierres. Je me dirige vers l'est pour rejoindre l'estran. Il y a des pierres à profusion. Bien qu'il soit tard, je décide d'élever un cairn. J'ai enlevé mes gants de laine, c'est tout ce que j'avais pris, et travaille à mains nues. Les petites roches ont beaucoup d'aspérité et je me blesse assez vite, même avec l'habitude du travail manuel. Le cairn s'élève bien et j'ai déjà fait le vide autour de lui. Plus il grandit plus je dois aller chercher les pierres au loin. Le soleil s'est couché depuis un quart d'heure, la nuit commence à tomber et la côte s'allume de mille feux. Très beau spectacle. Je suis obligé d'arrêter la construction car je ne vois plus assez pour me déplacer sans risques sur l'estran. Je termine de coiffer le cairn avec de petites pierres. Il atteint ses 1,80 mètre. Il me tient compagnie dans cette solitude marine. Les bouées de balisage du canal d'accès au port, se sont allumées à leur tour, lumières verte et rouge. Je prends quelques photos et rejoins la côte dans le noir. Je pense aux miens. Ils sont toujours présents lorsque je travaille seul. Lorsque j'arrive à la voiture, je suis transi de froid. Demain, je travaillerai côté campagne.
Autre jour.
Je prends la direction de l'est, traverse le canal et rentre sur le plateau désert qui s'étend entre le pont de Callix et la colline de Colombelle. Friche industrielle,aux herbes gelées, zone désertique. Je ne suis pas venu ici depuis très longtemps.
Je tombe sur un gynerium qui n'a poussé ici que par miracle. Plus de quatre mètres de haut, sur ce terrain où rien ne prospère sauf les mauvaises herbes. J'y installe un nid, aux creux des feuilles, à l'aide de branches mortes, recouvertes de lichen jaune d'or, pour trois pierres qui passeront au moins leur nuit, ici à rêver qu'elle sont des oiseaux.
Je me dirige vers la voie ferrée et je marche en direction du nord. Je trouve un passage sur la droite et installe à mi-pente d'une sorte de terril, un cercle de terre noire, dans la mousse, couronné de graines, puis, un peu plus haut, un tout petit cairn, qui forment avec une pierre moussue, un ensemble harmonieux qui me convient. Puis je reprends ma marche vers l'est jusqu'à l' étang. Je trouve une pierre noire que le gel des dernières semaines aura éclaté. Je me sers de ces morceaux pour élever un dernier cairn de marche. Il marquera le point ultime de ma sortie. Le soleil vient de basculer derrière l'horizon. Il faut que je rebrousse chemin et rentre par la voie ferrée. Elle est pratiquement abandonnée. L'an dernier, le ballast a été rechargé de pierres blanches. Il me vient à l'idée de faire une spirale au milieu de la voie, en les utilisant. Une fois le travail terminé, je prends quelques photos et remet les pierres à leur place.
Mon travail est terminé pour aujourd'hui. Je traverse le plateau dans le noir et vraiment seul. J'ai reçu un mail de Richard Shilling, c'est un artiste de land art d'outre-Manche,dont j'apprécie beaucoup les créations.. Je pense à ce qu'il m'a dit.Je suis très touché par ses mots. Il connait, lui aussi, ces solitudes et ce questionnement des personnes sur notre démarche, notre art de vivre, notre façon d'exprimer la vie. Pour ma part, je suis bien incapable d'expliquer ce qui me met en route chaque jour, ce qui m'inspire, profondément. Je pense qu'il faut préserver cette part de mystère. Elle est le feu de la vie et lorsque ce feu s'éteindra, alors, beaucoup de choses auront déjà été faites sur cette terre et il faudra songer à céder la place. En attendant, je vais dédier ce billet et ces deux jours de travail ordinaire, à Richard Shilling, bien amicalement.


Roger Dautais

J'ai voulu apporter un peu de couleurs d'automne à cette série de photos, par des travaux de saison, ajoutés au dernier moment.







Donne toi à l'espace
Il est ta nature

Qu'il te déchante
Ou te reprenne dans les airs

Il est de pluie tu es de rêve
Tu danses sous la mer
Au doux chant des baisers

Quel regret a porté ta mémoire.



Brigitte Maillard

à découvrir et fréquenter http://www.mondeenpoesie.net/ ainsi que les autres blogs créés et animés par Brigitte Maillard avec talent et humilité !




Le chant des naufragés


A la santé des cieux du large
Dans les calices et les ciboires
Nous buvons goulûment la mer
Aucune eau ne nous désaltère
Nous avons soif de sel
Nos lèvres sont avides
Dans l'au bleue, c'est toujours dimanche
Quand s'agenouillent les poissons d'or

Jean Michel Maulpoix
Dans l'interstice 1999.

jeudi 2 décembre 2010











à Marie-Claude...



Deux jours que j'ai tourné le dos à la mer ! J'ai pris la route, plein sud pour rejoindre les rives du fleuve où je croyais, un peu naïf que j'aurais réussi à travailler sur les berges. Mais non, de l'autre côté du ont de fer, franchis pour atteindre la rive gauche, je n'ai trouvé que ses eaux jaunâtres et tumultueuse qui m'interdisaient toute approche des enrochements où j'avais imaginé travailler. Je suis resté longtemps à regarder ces eaux, cette force, ces remous, fasciné par le mouvement de l'eau. J'ai décidé de rejoindre la forêt qui jouxte la voie ferrée abandonnée. Ah. Les voies ferrées ! A peine mis le pied dessus que mes rêves reprennent, non pas des hallucinations, des rêves éveillés avec la voix et les chansons de Woodie Guthrie, l'écriture de Jack Kerrouac, les poèmes de Alan Ginsberg, le chant de Youenn Gwernig. Attendez, ça ne fait de mal à personne et moi, ça me vient comme ça, quand je ne suis pas poursuivi par ces étoiles sanglantes, le bruit des trains, les cris. Vous voyez, ce n'est pas simple une voie ferrée pour moi.
Le voyage, oui bien sur, mais pas le même pour tout le monde, pas en première classe ! Alors, je me suis mis à genoux deux fois, une première fois pour orner cette voix ferrée d'une spirale rouge, que je sentais comme ça, comme une signature, d'un départ de marche et puis, presque aussitôt, un cairn de marche, bien planté au centre, comme un cri de révolte. Je me suis approché d'un jeune bouleau et j'ai confectionné une sorte de plateforme en branches mortes, pour accueillir un deuxième cairn, perché, pour éviter les coups de pieds intempestifs. Et j'ai pris ce chemin creux qui mène aux étangs. C'est là qu'il m' a rejoint, pendant la montée. Nous avons échangé quelques mots. "Petit Papa, tu n'as pas trop froid, dis-moi, dans ta terre Bretonne"? J'aimais nos travaux d'hiver, au Chêne Ferron, avec peu de mots et des gestes de jardinier, avant de rentrer, fourbus, pour prendre un bon café chaud. Tu te souviens" ?Il m'a répondu "oui, je m'en souviens". Puis je l'ai laissé tranquille, dans sa boîte, sous terre. C'est dur, cette absence qui s'installe, dur, ce souvenir de la fin, si muette, sans un mot. On ne comprend jamais un départ. Personne n'est fait pour ça.
Après, tu ne peux t'en défaire de cette mélancolie et le reste de la journée, c'est une présence qui t'accompagne, non pas un chagrin, une présence...
Le reste a suivi, cette saignée bifide sur les ajoncs congelés et ce premier cercle de fougères et de feuilles jaunes flottant sur un étang commençant doucement à geler. Les idées me venaient, dictées par le temps, le paysage, la solitude, le voyage. J'ai bifurqué sur la droite, dans un autre chemin creux où j'ai trouvé de quoi modeler une sorte de petite sphère de glaise, ornée, dans un premier temps de graines coquelicots séchés, puis modifié avec des fruits de l'églantier. j'ai terminé par un grand cercle de feuilles jaunes puis j'ai fait demi-tout, la nuit commençant à tomber. Je ressentais cette peur d'enfance, lorsqu'à dix ans, je passais mes premières nuits blanches à la belle étoile. Une fierté de "grand" et une peur d'enfant dans ce noir qui m'entourait. Bizarrement, j'ai gardé ces sensations dans ces endroits déserts, où le moindre incident sérieux serait très vite problématique. Pratiquer le land art n'est pas sans risque pour moi, même si je me sens jeune, je ne le suis plus !
Je suis retourné le lendemain pour pousser la marche un peu plus loin, vers les étangs, derrière la foret. Il avait neigé la nuit et le sol était gelé comme le premier étang où j'ai retrouvé mon cercle flottant, pris dans les glaces. Je suis allé vers les trois étangs, mais la glace était trop fine. Rien à faire, dessus, je n'ai réussi qu'à me mouiller les pieds. C'est bien aussi, de marcher, entre les installations, sans rien faire, dans une sorte d'abandon à la nature, juste nourri par le silence et le battement de mon cœur. Tambour du monde, ai-je pensé en l'entendant. Sans amour, que faire dans ce monde? Alors j'ai pensé à déposer un tout petit cœur, rouge, vraiment petit, mais ardent, pour cette que j'aime toujours, pour ce qu'elle est, pour ses yeux, si bleus, si beaux. Je l'ai regardé, en partant, tout petit sur la neige et ça m'allait bien. Dans une descente, j'ai élevé un autre cairn de marche, avec ce que j'avais sous la main, peu de pierres, gelées en terre. Il balisait ma marche. La nuit s'est remise à tomber. C'est comme ça, tous les soirs en fin d'année, on se fait vite prendre. J'ai rejoint la voie ferrée, par le sud. Sous la neige, cette voie ferrée prenait des aspects d'une beauté dramatique. Je n'ai pas pu résister, je me suis mis à penser à Raymond, à sa famille à la rafle du Vel'd'hiv. Oui, je sais je vais encore en gêner plus d'un. Mais je trouve moins grave d'évoquer la mémoire d'un ami, dernièrement disparu, que d'avoir organisé ces trains de la honte qui me hantent. Raymond me comprenait.Pas les esthètes ! Cela a été mon dernier geste, une série de petites installations avec des étoiles de David, dont je vous en présente,une. Je suis rentré, par la voie ferrée, dos courbé par la fatigue, avec le bruit des trains qui s'en allaient vers l'Est. Il n'y a pas de fin à cette histoire.


Roger Dautais






Paysage derrière la vue

Entre les gîtes
S'élèvent la lumière
Plus forte que nature
Les cadavres
A la recherche des couleurs
Poussent une plainte
Comme s'ils étaient la nuit même
Et les maisons palissent
De ne respirer
Autre chose que des hommes

Il faudrait au moins
Les cris d'un vagabond
Pour tout remettre

En désordre.

Guy Allix



Pour ceux qui ne connaissent pas encore l'œuvre de Guy Allix, poète d'une rare lucidité, homme debout dans la tourmente, je conseille de rejoindre au plus vite son site, pour comprendre ce que je pense de lui.

Roger Dautais

jeudi 25 novembre 2010












à Youenn Gwernig,
à ses descendants...




Je suis descendu par le chemin creux qui mène à la plage aux chiens. Ainsi dénommée parce que l'été, leurs propriétaires ont le droit de les y laisser gambader, le reste de la côte croulant sous les divers règlements qui annoncent, interdisent, détournent, renvoient, bref, règlementent tout ce qui bouge et même ne bouge pas. Cette plage me va bien. La mer est basse et l'estran a encore changé de configuration. Tout le sable ou presque a été emporté de la partie haute, découvrant d'énormes pierres empilées dans un chaos indescriptible. Elle sont trop lourdes pour moi. Je décide de remonter vers le nord ouest pour en trouver de plus accessibles. Il fait froid.Le vent de mer ramène de l'humidité. Je trouve mon inspiration dans ces pierres ovales que je vais avoir beaucoup de mal à dresser puis à caler en équilibre, l'une après l'autre, tant elles sont lourdes. Je pars à la recherche des pierres nécessaires à mon travail. Il m'en faudra douze pour la première colonne, et treize pour la seconde qui s'écroulera deux fois avant de trouver son équilibre. La forme de leur base est originale et le fait d'avoir réussi à en trouver deux qui se ressemblent un peu, donne du rythme à l'ensemble. Tout l'après-midi sera consacrée à ce travail et je me déplace un peu vers le nord-est pour continuer cette fois à créer un ensemble de 4 cairns( il n'y a que le premier présenté ici en photo 3) cette fois posés à même la roche plate de l'estran. La lumière commence à diminuer lorsque j'entreprends un marche vers les grandes falaises ou je pourrai tracer une ou deux spirales de petite taille, à l'entrée des grottes marines. Je pense à ces tonnes de pierres soulevées, empilées, en cairn en colonne, disposées en cercle, depuis les déserts du sud Marocain, jusqu'à ceux de Tunisie, sans oublier ceux réalisés dans la clandestinité au pied de la grande pyramide de Khéops, en Égypte l'été dernier. Mais ceux qui me tiennent le plus à cœur, sont les cairns élevés en Bretagne, pays où je suis suis né et dont je suis parti sans pouvoir m'en guérir.(Photos 4 et 5) Là se trouvent mes vraies racines dont je mesure, en vieillissant, toute l'importance qu'elles ont gardé pour moi. Je sais maintenant, que je ne serai jamais d'ici, simplement de passage, comme sur la terre. Mais il faut sans doute avoir aimé puis quitté son pays pour comprendre telle chose. Le land art me relie à l'humanité, à l'histoire du monde et me permet d'être moins seul. Il me permet aussi de dire ce que personne ne voudrait entendre autrement. C'est un dialogue entre la terre et moi, entre la mer et moi dont il s'échappe quelques bribes pour les oreilles attentives. Pour le reste des gens, c'est un amusement, une occupation, à la manière des saltimbanques , des peintres ,des chanteurs, des poètes qui à leurs yeux ne servent pas à grand chose. Ceci n'est pas très grave, je poursuis un chemin d'expérimentation de ma propre vie et j'en suis le premier spectateur. Je me souviens de la phrase de Youenn Gwernig qui disait : "car il faut que chacun compose le poème de sa vie" et cela me suffit comme programme. C'est dans l'humilité d'un art comme le land art et dans sa pratique quasi journalière que j'inscris ces mots. Penché vers la terre, le dos courbé, je me dis qu'un jour elle arrivera bien par finir de m'accueillir. Je ne suis pas pressé, seulement, prêt.


Roger Dautais






La source du temps

Silence, le plus digne hommage !
Quel tumulte d'amour emplit jamais le très profond silence ?

Victor Segalen



Dans les Jazz du vent
arborer un nouveau langage
en écho du silence

De la vacuité
plein les godasses
suivre le chant
qu'offre l'ombre à fleur de peau.

Remuer au plus profond de soi
la légende
sous l'écorce
Déventer
la fauvette de l'air..

A la source du temps
se décoller du visible.

Visiter les songes
jusqu'à plus soif
de l'essence.

Saisir par l'œil
les combustibles translucides
que seules les rumeurs
nourrissent.

Le sanctuaire au goût d'huitrier
de la parole
saisira l'alphabet
de la genèse
comme l'incantation
d'une pureté à venir.



Louis Bertholom
( poète né en Bretagne en 1955, à Fouesnant dans le Finistère)





à Marie-Claude
...

Je veux mourir
engrossé de vous
femmes infidèles

Je suis de la
même race

chien enragé

non accouché par vous
de mes pauvres mots.

Allons,
la partie n'est pas finie.
Rions ensemble


jeudi 18 novembre 2010










aux passantes...



à Marie-Claude

Les rosiers


Une plaine-nuit, une nuit de peine-semaine. Partout le vide et l'éclat. La brouette au bout des bras., me courbe. inlassable gravité des jardiniers au travail. J'exprime la terre. Jeu de mains, jeu de vilain. Me voilà si près, si loin.Terre de feu, brûlure des griffes de rosiers. Humus. Pierres abandonnées, retournées, déplacées, emportées autre part, dans l'autre-ailleurs des platebandes. Les grands silences partagés, nos blessures, sécateurs, griffes en bois, puis, le sang-sève. Mes doigts engourdis et sales. Ces mains gâchées, ce dos vieilli. Cette fatigue juste qui monte avec la journée. La pâleur du soleil voilé, l'affolement du tambour de chair, mais, l'alignement des corbeaux qui volent leur destin. Le bruit des bottes sur l'herbe gelée comme un bonheur d'enfance retrouvé. L'oiseau revenu, nommé "an eostig".
L'indifférence des passants, me navre dans cette allée d'école. Je suis dans mon havre de paix-travail, bien. Froid, gelé, vivant, oublié. La bêche tranche,retourne, casse, tasse. l'œil apprécie. Il est midi. Je m'arrête, seul.
Je marche dans la plaine-nuit, dans la nuit de ma peine-semaine

Roger Dautais





à Marie-Josée
.../
Mes vers je les écris avec le soc de la charrue
Dans la chair vivante de ma Bretagne, sillon après
sillon- J'y dissimule des grains d'or-
Le Printemps en fera des poèmes:
Mers d'émeraude ondulants dans la brise
L'été en fera des étangs d'épis
Le vent d'Août les mettra en musique
Et le chœur de al batteuse chantera
Les journées ardentes du huitième mois
Les journées de peine de poussière de sueur
Mes Poèmes sacrés et...méprisés

Anjela Duval (1905- 1981)
Poèmes de nuit, Poèmes de jour.




à Manue...

Chien errant


Et me voici devenu chien errant, pattes crottées, poils mouillés par les pluies d'automne, langue incertaine et pendante. J'ai cherché, en vain, une proie facile, pour me nourrir, mais je n'ai reçu que volée de bâtons, par les paysans, bien décidés à me rompre les os. J'ai hanté les ruines des fermes, parcouru les rues froides pour apaiser l'écho permanent de ma faim. Mes yeux éblouis par les phares de voiture, sont devenus aveugles. La faim au ventre, j'ai déchiré des charognes dans les fossés humides et mes dents se sont usées à la tâche. Ils m'ont pris en chasse, les hommes d'équipage en livrée et bottes cirées. Leurs meutes hurlantes m'ont appris la fuite, l'isolement, la vie rude et j'ai perdu l'espoir des chiens. Jour après jour, la faim me rognait le ventre. Mes cris sont devenus plus rauques. Les hurlement ont peuplé mes nuits, déchiré les banlieues, atteint les ciels d'orage. Ma vie s'est inscrite dans ces territoires improbables remplis d'habitations aux murs de vent. J'ai creusé des tombes croyant que tel était mon destin, prêt à m'y coucher. Mais à chaque fois, je suis reparti en quête de sonorités nouvelles à saisir dans le vent, espérant qu'elles me feraient signe, qu'elles me montreraient la route pour aller voir ailleurs, sur les traces des chiens sauvages en guerre, comme moi.
Fallait-il donc se coucher pour obtenir la paix et manger dans la main du maître, ou bien, prouvais-je garder ma vie rebelle et libre sans chercher ce rassasiement ?
J'ai pris la route du Nord. Le soir tombait. J'ai traversé une dernière fois la forêt et cela m' pris toute la nuit.Lorsque je suis arrivée à l'orée, la lune éclairait ce no man's land qui me séparait de la grande ville. Je me suis assis sur les pattes arrières et j'ai poussé le lus long cri jamais sorti de ma gueule. Quelques fenêtres se sont allumées et j'ai entendu les chiens domestiques me répondre. Je ne pouvais plus leur expliquer que j'avais choisi, à l'instant m^me de rester, chien errant, pattes crottées, poils mouillés, par les pluies d'automne, langue incertaine et pendante.
Mon pays serait, déplacement, voyage, ailleurs, au delà de la frontière qui nous séparait. Mon pays serait la vie, rythmée par les battements de mon cœur. Ma vie serait un long hurlement jusqu'à ce que je rencontre la tendresse des hommes, s'ils ne l'avaient déjà enfouie sous de monceaux de viande fraîche et autres entassement d'or et de richesse.
Le ciel s'est couvert et la pluie s'est mise à tomber ,fine et froide. Je me suis souvenu de ce ce pays que l'on appelait la Bretagne, où j'étais né, non loin de Brest, de mon abandon au bout d'une corde dans une forêt et je décidais, malgré cela d'y retourner pour y finir mes jours sans perdre la liberté de chien errant.


Roger Dautais


P.S. Toute les photos présentées sur cette page ont un point commun : elles ont été sélectionnées pour illustrer un livre de poèmes en 2009.

jeudi 11 novembre 2010












Ne cherchez pas le spectaculaire,
dans mon travail mais plutôt l'émotion vraie...



.../mais le temps qui passe aussi dans ces longues marches d'approche des différents sites, sont devenues partie intégrante de ce processus de création. Par le rythme extérieur imposé au corps, naît un rythme intérieur propre à me libérer l'esprit de toutes tensions, dans un premier temps, puis vient un enchainement d'idées, une volonté de faire corps avec le paysage, le choix de s'arrêter et de dire: "ici", puis d'entreprendre l'installation.
C'est aussi ma façon de " matérialiser" le temps qui passe.
De mes travaux éphémères effectués sur les plages, j'ai souvent l'occasion d'expliquer aux gens les trouvant curieux et inutiles, puisque la marée les effacera, que la mer par son mouvement perpétuel, me prépare des sables vierges pour demain.
C'est une manière d'expliquer que je me situe toujours en de ça de l'œuvre de la nature et qu'abandonner l'idée de possession de l'installation achevée est contenue dans ma philosophie du land art voué à l'éphémère.
C'est pourquoi, je voyage de façon permanente, parfois très loin, même si en règle générale, mon territoire est restreint et proche d'où je me plait à vivre. Il reste suffisamment varié avec des paysages très différents( Plages, enrochements, rivières, fleuve, sous-bois, plaines bocages, carrières, friches industrielles, squats, chemins, terres cultivées, marais, dunes, espaces urbains, squares etc.) de façon à me projeter dans un futur possible à parcourir, plutôt que dans l'abandon, le regret et le replis sur soi.

Il me faut, dans ces expérimentations " tout terrain", travailler les "frontières" de mon imaginaire, comprendre cet appel de l'intérieur de mon être qui me pousse à créer. Ressentir les flux "intérieur-extérieur", être ouvert, perméable aux émotions nées de la marche, du rythme, de l'attente, du paysage, jusqu'à en faire partie, procède de la mise en condition nécessaire pour que jaillisse l'idée d'une nouvelle création.
Actuellement, pour moi, le land art est une nécessite de vie, un art de vie, une façon de vie équilibrante.
Mes forces, mes faiblesses, mes failles, sont confrontées journellement à ces expériences multiples. Dans cette avancée solitaire, je suis souvent découragé, envahi par le doute, mais je reprends goût à la vie dans mes paysages. J'y retrouve la force de créer. Cela me prouve, pour l'instant, que ma place est là et non entre les quatre murs de mon atelier.
Je n'imaginerai pas cette activité me coupant du monde, surtout en ces années difficiles, et c'est dans ce monde dont je fais parti que je nourris mes créations.
Par cet art, établir des passerelles avec des gens en difficulté, cassés par la vie, prisonniers, brisés dans leur élan vital, malades très âgés, est un des prolongements possibles et naturels de mon activité.
C'est leur apporter du rêve, parfois, leur proposer une autre vision du monde, différente de celle si souvent offerte: " un vaste super-marché ou un champ de bataille". C'est tenter d'amorcer un dialogue en leur laissant le libre choix de prendre ou de laisser.../


Roger Dautais






Carnet de route

Bien se garder
D'ouvrir les yeux
Et devenir sourd
Au chant des sirènes
Avant que d'embraquer
Dans un rêve
Majeur.

Ici, commence l'interdit
Ici, ma route
De pierres
Et de limons
De cris
Et d'abandons
De bras lascifs
Et de mémoire
Amnésique...
Ici, quelques traces
Et là, une ombre
Encore une parole
Et je viens.

Elle m'attend,
Cette fin
Commedia del'Arte
Fin du spectacle
Demain
Sera
Le néant.
Bien se garder
d'ouvrir les yeux,Devenir sourd au chant des sirènes
Et rejoindre mon destin, sans regret.



An Eostig


***



Fruits secs

à Serge Cornillet



Elle était assise et cassait des noix sur le pas de la porte. Ses doigts fins et graciles portaient à sa bouche de petits cerneaux gris qu'elle croquait, gourmande, en jetant un regard sombre vers la rue des Trois Frères. Sous une jupe de lin rouge et fendue très haut, deux jambes, longues et blanches s'accrochaient au sol comme un compas de maître d'école. De l'autre côté de la rue, je la dévorais des yeux et rêvais de devenir élève pour apprendre la géométrie de son corps parfait.
Mais bien qu'elle fût, comme toutes les femmes, très intuitive, ayant probablement découvert mes envies adolescentes, elle ne me prêta, ni son attention, ni son compas qu'elle qu'elle gardait pour ses clients et je dus me contenter de rêver en la voyant déambuler sur le trottoir, grignottant des fruits secs pour attendre ses habitués et garder la ligne qui lui permettait de les ferrer comme des gardons.
Plus tard, lorsque je devins adulte, je repassais rue des Trois Frères et demandais de ses nouvelles. Toutes ces dames connaissaient Mado et sa triste fin. Par respect pour son souvenir, je me jurais de ne jamais mettre les pieds dans son ancien bordel, et de m'asseoir sur le pas d'une porte pour déguster des noix.


Roger Dautais


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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.