La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

jeudi 18 mars 2010






L'autre monde est bien présent, encore faut-il s'arrêter un instant, se pencher sur lui et attendre la réponse.

Roger Dautais







Ce n'est rien. Je note. Le froid gante ma plume.

Eau glaciale des hauteurs toutes proches
sur le visage et le sentiment immédiat d'être un autre que soi.

Floraison, quelque part, disproportionnée.
La saison casse.




***





N'expliquons rien. Concevons tout. Les avenues
de l'impossible sont sans direction.

Les mots sont encore dans leur bogue. Ici et là
on les extirpe à grand coup de bâton.

Le non que l'on oppose au monde cogne à la vitre
d'un autre monde. Nos refus se répercutent,
les mondes--eux--s'amplifient.


Philippe Denis

"Notes lentes".

mercredi 17 mars 2010



Cénotaphe...



Je marche sur cette immense plaine qui surplombe la ville et je retrouve dans mes souvenirs cette grande usine métallurgique, autrefois installée ici, et rasée brutalement par ce que l'on appelle la conjoncture ! Quelques entreprises ont poussé ça et là et " le plateau" comme on l'appelle ici, est toujours en chantier. D'énormes décaissements de terre ont fait apparaître des pierres et c'est justement ce que je cherche. Je trouve un tas de pierres, mêlée de terre, mais dont je peux approcher aisément.
Il me suffira de les déplacer de quelques mètres vers la gauche pour y trouver un terrain stable et suffisamment plat pour y élever un cairn. Je dispose de deux heures et cela me suffira pour atteindre mon objectif. La base du cairn est tracée avec de grosses pierres et il ne me reste plus qu'à élever l'édifice. Je choisis les pierres une par une, suivant leur forme, leur poids car une seule erreur et le cairn peut s'écrouler. Elles sonnent entre elles, "chantent" dans cet espace vide, s'assemblent, se prêtent, se tournent, comme si elle voulaient m'aider. à 1.40 mètre du sol, c'est l'incident, une grosse pierre s'échappe du cairn, glisse et tombe à terre en entrainant quelques unes avec elle. Le cairn entier bouge, se tasse, s'assoit et décide de rester debout. Je vais tenter et réussir une "réparation" qui va tenir jusqu'au bout. Une fois achevé, il mesure 160 cm, ce qui est relativement petit mais bien proportionné à la taille de la base et surtout à ma réserve de pierres.
Je prends quelques photos. et je m'éloigne. Ce cairn s'inscrit bien dans ce paysage en chantier, non loin du tas de pierre qui lui a donné naissance. Cénotaphe pour une pensée à celui qui vient de me quitter.



Roger Dautais





Patience à l'aulne des veilles serait justification
d'un délai si nos pieds avaient fait
provision de vertiges.

Cette trop humaine science des virgules.


Saurai-je, aujourd'hui, vanter la saveur d'une
poignée
de terre contre les mérites d'un doute ?


Philippe Denis
Notes lentes.

mardi 16 mars 2010




à mon Père...


Ce n'est plus exactement l'hiver et le printemps n'est pas encore là. Dans ce no man's land j'ai marché, hier,d'une rive à l'autre, au-devant de nos souvenirs communs. D'osier ou de liane, mes doigts ont retrouvé les gestes d'autrefois, dans le jardin où je te suivais. Au soleil couchant j'ai ressenti ce froid intérieur qui me parcours si souvent depuis ton départ. Tu vois bien, chaque jours, ils viennent te rejoindre, les autres, pour se coucher sous la terre,
aujourd'hui Jean que tu aimais entendre chanter. Il semble qu'il n'y a pas de pause dans cette moisson et qu'il faut tellement de force pour vivre malgré tout. Voici la première sphère de l'année. Elle est pour toi. Elle a déjà commencé le voyage pour je ne sais où, chargée d'hiver, de printemps, d'eau saumâtre, d'eau du ciel, de souvenirs. Elle raconte une histoire. Il faudra l'écouter jusqu'au bout.


Roger Dautais





J'AI OSE LE SOLEIL

J'ai osé
et j'ai regardé
dans les yeux.
Maintenant , marquée
par la lumière,
tout le reste me paraît
insignifiant.



QUE DE PÂLEUR

Que de pâleur
resplendit l'Anatolie( l'aube)
face à ton sourire
Et le feu,
si peu brûlant
compare à ton regard !



SONGE

Songe
à combien de morts
cache la vie
Et supporte encore
un autre quotidien.



PARCE QUE LA VIE

Parce que la vie
est insupportable
Si tu ne la regardes
avec les yeux du rêve.



DANS LES OMBRES

Dans la vie
tu ne peux pas lutter
contre les ombres
contre les rêves
non plus.


Popi Sphalagakou

dimanche 14 mars 2010

aux poètes qui nous quittent...
Jean Ferrat,
René Rougerie


Ce jour là, en plein marais, l'arbrisseau mort s'est trouvé sur mon chemin. Je l'ai ramassé et je l'ai planté à l'envers dans la boue d'une mare asséchée. Je suis allé ramasser des feuilles de peuplier dans une autre mare d'eau et je les ai accrochées aux racines, donnant une seconde vie éphémère à ce petit arbre. Puis, j'ai repris ma route.

Roger Dautais




Feuilles de l'automne passé qui me devance sur
la route. Pour elle, je conçois aisément
la cinquième saison.

Mortels, nous sommes--enfin, pas davantage
que cette minuscule araignée qui traverse la table, exposée à l'humeur d'un doigt.

Sensation de froid ou d'écrire.

Philippe Denis
"Notes lentes"

samedi 13 mars 2010


Aux silences habités...



Cosmogonie

.../
Le vent se tait au seuil de l'Absence

L'Absence, au seuil d'un autre vent

La Lune navigue sur les nattes d'osier
Plus fraîche, ce soir

Femme
Qui rassemble la nuit
Dans les esquisses de tes mains
Ton pollen s'enfle au-dedans
De l'Invisible

Rien qu'un nom
Une constance .../


Théophile Obenga

Poète africain né au Congo en 1936


Création Land art : Roger Dautais

vendredi 12 mars 2010




Dans certains cas, c'est la nature de ce que l'on est incapable d'exprimer

qui donne toute sa valeur à ce que l'on parvient malgré tout à exprimer

Pierre Reverdy



Photos : Réalisation d'un ensemble de "guetteurs de marée" non loin du phare de Gatteville, dans la Manche, en Normandie.


Le choix d'un lieu, réside plus dans la concordance d'une émotion avec le paysage, d'une certaine disposition d'esprit avec l'envie de créer que d'une démarche longuement prévue à l'avance. Je me suis toujours senti "inspiré" par une foule de détails que sans doute personne ne relevait à ce moment et entrainé dans des construction indéfinissables autant qu'impossibles à finir dont je savais pertinemment qu'elles étaient vouées à une disparition plus ou moins proche. Dans ce lieu, je mesurais ainsi la petitesse de ces colonnes face au phare de Gatteville, sans pour autant trouver ce geste ridicule puisqu'il était un don à la mer. Je garde en moi, la certitude que les pierres ont une mémoire et par tant, qu'elles sont capables de revivre ces instants partagés ensemble sur l'estran à marié basse. C'est dire si le land art m'emmène bien loin des entiers battus et parcourus par le rationalistes.


Roger Dautais



Avoir la folie modeste.

Au carrefour de l'intranquillité--quel besoin
de bon sens.

La sensation d'avancer, il faut s'arrêter pour
l'éprouver. La sensations d'être là--elle--s'avérera
par le seul truchement de l'absence.


Philippe Denis
" Notes lentes "

mercredi 10 mars 2010



à Raymond A.
aux siens, disparus tragiquement

à Roselyne Bosch, pour son film" La Rafle"




La fille de moi...


Ils m'avaient dit : " votre fille est trop prolixe...réduisez...réduisez et nous publierons. Elle en était arrivée là, lorsqu'ils l'ont arrêtée. Réduire était son obsession d'écrivain. Ils l'ont emmenée à Beaune la Rolande. Au départ du camp pour l'autre, le 20 décembre 1942, elle ne pesait plus que 38 kilos, déjà atteinte par la peste brune. Ils ont fait le reste...elle ne reviendra plus.Je me la représente avec son matricule 634542 et son étoile de ficelle que je lui avait offerte pour l'avoir toujours sur elle, pliée dans sa poche, afin de la reproduire ailleurs et penser à moi. Vivante, aujourd'hui, elle aurait suivi la voie ferrée avec moi.Elle aurait dit, comme autrefois: carré, cercle, angle, trois. Nous aurions ri, ensemble et tracé le carré, le cercle, l'angle, avec les pierres blanches du ballast puis déposé trois autres pierres blanches, comme signe de passage.
Sa boucle de ceinture, un quignon de pain au barbelé, une pierre déposée sur l'aiguillage, voilà ce qu'il me reste d'elle, voilà ce qu'ils ont fait d'elle, les réducteurs de rêve.


Roger Dautais

" La fille de moi" Récit de fiction





Il y a cinq ans, en plein hiver, je longeais cette voie ferré, pratiquement désaffectée, lorsque me sont remontés des souvenirs de marche, identiques, accompagnés de ma file Fanny, en Bretagne. Nous aimions fabriquer ces figures géométriques, entrer dans ce rituel, devenant ritournelle et repartir à l'aventure. Trente ans plus tard, toujours attiré par ces voies ferrés, je n'ai jamais réussi à me débarrasser de ces images de trains emportant les déportes vers leur sinistre destin. C'est sans doute, pour conjurer cette peur que je m'arrête et fabrique de petites installations éphémères, marquant mon passage. J'ai pratiquement écrit ce court texte présenté, ci-dessus, in situ. Quelques temps après cette création filmée, et présentée ici, je rencontrais Raymond A. seul rescapé avec son frère, de toute sa famille ( plus de 40 membres) de la Rafle du Vel' d'Hiv du 16 juillet 1942, dont il est devenu le président National. Je lui ai montré mon travail et nous avons très vite sympathisé. Je vous avais raconté comment, après, il était venu par deux fois, alors que j'évoquais les victimes du 6 juin 1944, sur les plages de Normandie, et ceux de la Shoas, représenter la communauté israélite. Un jour, il me demanda de l'accompagner au cimetière Américain de Colleville sur Mer, non loin de la plage d'Omaha Beach, pour déposer officiellement, pendant la cérémonie du D.Day, la gerbe de son association de mémoire des rescapés de la Rafle duVel 'd'Hiv, ce que j'avais ressenti comme un grand honneur, et une marque de son amitié, et de reconnaissance pour mon travail.
Et puis ce matin, jour de sortie du film La Rafle de Roselyne Bosch, j'étais à installer mes trois petits vidéo et je les mettais en ligne, avant même d'y joindre le texte "La file de moi " arrivait sur mon blog le commentaire d'Epamin.( Je vous laisse le plaisir de le lire).Je me suis dit : "vraiment, elle me connaît bien" et en même temps, j'ai ressenti ce commentaire comme un encouragement à publier ce texte. Il faut savoir qu'à chaque fois que j'évoque la Shoas,sur Le Chemin des Grands Jardins" je ne reçois pas que des encouragement, loin de là, ce qui me vaut, maintenant de prendre quelques précautions.

Roger Dautais


jeudi 4 mars 2010






La clé de Florence
...


Il m' arrive parfois de créer une figure géométrique et de la reprendre dans différents endroits. En l'occurrence, je créais celle-ci le 15 juin 2005, sur la côte de nacre et lui donna un peu plus tard le nom de Clé de Florence. Je l'utilisais par la suite, sur différentes plages normandes pour demander la libération de Florence Aubenas, et de son chauffeur Hussein, retenus en otage cette même année, en Irak, pendant plusieurs mois.
En quatre photos, je peux revivre cette prise de possession de la Clé de Florence par la mer, qui devait la recouvrir, ce jour là, en moins d'un quart d'heure. Merveilleux spectacle éphémère partagé avec deux ou trois personnes qui arpentaient la jetée d'où j'ai pris ces photos.



dialogue avec mon Père
qui repose en terre Bretonne.


Je n'aurais
pas voulu
m'éloigner
de lui sans lui dire
combien je
l'aimais.
Maintenant
qu'il dort
je continue
à le lui dire
et
il me répond.

"Regarde le printemps
mon fils
il contient
tous nos rêves.
Je t'ai montré
comment passer la porte
jusqu'à la fonte des neiges.
Entre dans mon jardin
nous serons ensemble
pour les fleurs prochaines,
toi, pour les cultiver
et moi pour les nourrir"

Roger Dautais

mercredi 3 mars 2010


L'échelle des jours, en Mars...et ses douze raisons


Ainsi se nomme mon installation qui culmine à deux mètres. Bien peu de chose devant la tempête qui nous est annoncée, même si, pour le moment, seul le vent prédit le mauvais temps. Dans ce genre d'installation réalisée en un peu moins de deux heures, il faut maîtriser deux choses, l'équilibre et le poids ds pierres. La tempête des derniers jours a désensablé une grande partie de l'estran et fait apparaître des centaines de très grosses pierres sur lesquelles il me faut progresser pour aller à la recherches de celles nécessaires à l'élévation de l'échelle des jours. J'ai donné le nom à cette création, il y a une dizaine d'années en décidant qu'elle comporterait 7 niveaux représentant les sept jours de la semaine. Parfois, comme ici, je la termine par une colonne de petites pierres. Ses douze raison l'accompagnent en silence, mi revenants mi-vivants ou survivants provisoires, et attendent le déchainement des flots qui va tout remettre en ordre, ici et continuer de dévaster la côte de nacre, sur 50 kilomètres comme annoncé. A la folie prétentieuse des hommes bâtisseurs et cupides, la mer apporte une terrible réponse et reprend son territoire sur les polders.
Je quitte l'estran, le dos brisé par l'effort et les mains usée par les pierre, en me posant l'éternelle question...pour combien de temps, encore, ce drôle de jeu de construction éphémères ?

Roger Dautais




La tristesse
n'est pas mon métier
Mais comme elle est rare
la joie pure !



Je fais semblant de vivre
L'effort est louable
puisqu'il faut absolument
payer de retour
cette chienne de vie


Abdellatif Laäbi
Poèmes périssables

samedi 27 février 2010








à mon père...

Je ne me suis pas retourné sur tes derniers pas. Le chant d'un merle, sous un ciel bleu, en guise d'adieu...Après, le soleil m'était devenu, insupportable, comme la nuit ou les paroles au téléphone. Je ne trouvais plus de place pour la vie, pour respirer à nouveau, pour avancer un peu. Je n'ai plus voulu faire de traces, dire au monde ma vie, expliquer mon chagrin. Je suis passé un instant de l'autre côté du miroir avec toi avec l'envie d'y rester. J'ai perdu jusqu'à mon ombre au soleil de midi et puis, ce matin, mes doigts se sont mis à gratter la terre comme autrefois, ensemble. J'ai redonné vie à ta plante en me disant que tu étais sans doute, un peu dedans, maintenant. Lorsque j 'ai eu fini de tourner en rond, comme un fauve en cage, j'ai repris le chemin de la côte, pour aller voir la mer aujourd'hui. Je ne regarde plus l'horizon de la même façon. Je ne tourne plus mes yeux vers l'ouest, comme avant, lorsqu'une petite pluie fine et glacée, me parlait du pays et de toi et le cri des mouettes m'indiffère.
Devant le va et vient,comme tu disais, des ferries dans le port de Ouistreham, je me suis approché du chenal et j'ai commencé à rouler deux grosses pierres pour le assembler. Elles m'ont servi de socle pour élever un cairn à ta mémoire, le premier depuis ta disparition. Il est probable que la grande marée de 112 prévue pour cette nuit, l'emportera, mais il me fallait bien recommencer, retrouver le geste de cueillir des pierres, de me recueillir, aussi, auprès de cette mer à qui j'ai déjà tant confié. Puis j'ai repris la route sans être tout a fait certain d'avoir vécu une réelle reprise, juste d'avoir rendu hommage à mon père que j'aimais tant et qui n'es plus.


Roger Dautais


S'attise la nostalgie
du rythme et du vent
par ces journées
immobiles où il n'est
plus d'abri de répit
d'espoir de crépuscule
tandis que des monceaux
de lumière inutile
noire se déversent
sur la vie comme
assommée et que sous
des ciels métalliques
aux trop vastes étendues
l'envol ne peut être
que dissolution


Charles Juliet
" Fouilles "

mardi 9 février 2010


à Duo duo...


Tu prends ton stylo et je prends la route. Qui écrira le juste, qui se trompera en route. Sur la même planète, nos créations divergent et pourtant elles seront absorbées par le tout Univers.
Tu parles de poisson dans ton poème, j'en "fabrique" un qui sera mangé par la mer. C'est un jeu d'ombres et de lumières pour qui saura lire entre les lignes.


Roger Dautais





Nuit noire quand la mer devient bleue



mère du pneu___phare
rêvant au sein du réel

tous les poissons sont dits" kilo"
la rive est gangrenée par la tristesse du pêcheur

____pas de kilos
le sable laisse un écho

la lune aspire sa lumière en retour
sur la vile l'humeur des icebergs

Guyane française____tu accepteras.


Duo duo, poète chinois
extrait de Poèmes de Saint Nazaire 2008

lundi 8 février 2010





Pré carré pour un frère....




Vous voyez bien qu'il est encore temps. Il est toujours temps de raconter des histoires. Mais celle-ci, elle sera sans paroles, juste trois images et juste offerte à mon ami Raymond, sur son lit d'hôpital. Vous en ferez ce que vous voudrez des symboles que vous ne comprenez pas. Lui au moins, il les connait, et il connaît mes intentions fraternelles à son égard. Pour les autres, cherchez dans mes archives de blog vers le 17 juillet, vous devriez trouver une réponse.


Roger Dautais




à Grégory Goffin,
Africain de cœur ce très beau poème



Nait qui meurt
Meurt qui nait
C'est la loi de la vie,
Belle de tous les temps,
Juste pour finir.
Nait fort qui meurt
Meurt faible qui nait fort
Un naufragé chante sa joie,
Le corbeau en rit
Le naufragé le tue.
Le lion le venge.
Le naufragé fini
Le lion meurt de faim.
Rien, dit le sage, ne nait
Rien, dit le fou, ne meurt
Vivre dit le poète, c'est naître ou mourir


Yéo Pancrace Ténéna
Poète de la Côte d'Ivoire né en 1979

dimanche 7 février 2010




au hasard des routes...


Encore une fois, le choix de mes installations avait du se faire sans réelle intention, dans une marche en traversant un parc et puis, sur une grève pratiquement déserte. On y trouve une spirale en aiguille de pin et une petite partie d'une série de lettres que j'ai continuée de réaliser pendant des semaines en variant les lieux d'installation et les matériaux utilisés, ici par exemple, des algues.Tout ceci est du passé. Il reste des traces dans ma mémoire, parfois rien, et pour vous, des photos. Pourquoi ne pas les montrer. Ce matin j'étais à l'ouvrage, sur les docks, dans le froid mais j'ai décidé de garder mes images pour plus tard. Qu'est-ce que ça change, aujourd'hui ou demain. Le plus important reste l'envie de créer, malgré le vide, malgré l'indifférence des jours de ma vie qui défilent au compteur. Sans doute une raison de plus d'être au monde, d'exister dans cette fureur, cette course au profit. Je n'ai jamais bien compris ce qui me poussait à expérimenter une pareille vie d'artiste que j'avais d'ailleurs imaginée, être beaucoup plus courte. Comme quoi, on peut se tromper.


Roger Dautais



Imprégnation


on nait on vient
dans le sens de la douleur
mais au fond ça passe
ça fait ce que ça peut
dans le vif

de ça on parle
comme si on avait le temps
une idée solide
comme si le besoin de traces
était l'objet du désir

on écrit
pour que ça change
que ça devienne
trame d'ombre de lumière
et quoi d'autre que la vie ?


Claude Held


LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS

vendredi 5 février 2010






à l'inconnu de Merville
...




Je marche sur cette immense plage en direction de Cabourg. Je suis la trace d'un sulki, les pas du cheval, les deux traits parallèles des roues qui s'enfoncent à peine dans le sable me font pense que le jockey doit être vraiment léger. Au plus loin que porte ma vue, pas d'attelage, mais j'aperçois, au-delà de Cabourg, Deauville et Trouville. Plus à l'est et au large, le port du Havre. Il arrive dans cette baie de Seine de voir des super tanker, à la queue leu leu, s'approcher du terminal pétrolier d'Antifer. En me retournant, j'aperçois le Ferry de Ouistreham, à quai.
je me réjouis à l'avance de ce dur travail J'ai choisi cet endroit pour tracer une belle spirale et je me réjouis à l'avance de ce dur travail tant de fois répété, sans ressentir la moindre routine. Elles sont tellement différentes les unes des autres, tellement "vivantes". Aujourd'hui la lumière est particulièrement douce, avec cette qualité propre à la côte de Nâcre, qu'elle couvre d'or ce sillon creusé avec mon talon. Ne suis-je pas cheval et charrue dans cette entreprise... rêve de microsillon ou de disque d'or ?
Je suis aux trois quart du tracer, dix huitième tour...éviter de compter avant 10 à 12 tours...pour le moral. Une jeune femme s'approche de moi. Elle reste à une dizaine de mètres, sans parler. Regarde le geste lent du pied qui s'enfonce dans le sable et trace le sillon. Elle s'éloigne sans un mot.
Je termine le vingt quatrième tour, le plus long, environ 45 mètres. Un homme s'approche. Il me salue:

- Bonjour
- Bonjour
- Je vous ai reconnu
- ah ?
- Nous nous sommes rencontrés au pied des Vaches Noires, les falaises de Villerville ( non loin de Deauville) lors d'une sortie "fossiles". Vous vous souvenez ?
- De la sortie, il y a deux ou trois ans, oui, très bien, mais de vous, non.
- C'est bien ce que vous faites.
- Merci
- Vous habitez Hérouville.
- Quelle mémoire.
- Vous m'aviez donné une carte, vous êtes landartiste. Votre carte, je la vois tous les jours, je l'ai collée sur mon frigo pour ne pas oublier
- C'est vrai...et vous êtes allés sur internet
- Non, je n'ai pas internet et en plus, je n'en veux pas. Je quitte la France dans quelques temps, définitivement. Je me souviendrai de vous. Allez, au revoir.
- Au revoir et bon voyage.

L'homme s'est éloigné vers l'ouest de la plage puis a disparu dans les dunes. J'ai pris mes photos et je suis remonté vers les dunes. En quittant la plage j'ai écrit un dernier mot non loin des oyats qui avec le vent laissaient leur trace sur le sable.

Ces rencontres sont tellement diverses autour de mes spirales que je pense en faire encore quelques unes cette année.


Roger Dautais


LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS

jeudi 4 février 2010



Points de vue...





Faudrait que se terminent au mouroir
Litanies, souffles et râles ostentatoires
Par où est venue cette vie à demi-écrémée
Qui n 'est que fluide étrange
Dans la bizarre épopée.


Avec le simulacre de la fuite
Le mot devient accoudoir


Au fil ininterrompu du ruisseau
Les genoux écaillés taisent
le passage des plaies d'été
Le soleil fait mine de disparaître
Pour luire à nouveau
Sans objection autre
Dans l'infini de ce qui nous conduit au monde.


Slaheddine Haddad,
poète contemporain, Tunisien

mercredi 3 février 2010





aux coureurs de grèves





Je m'étonne des vagues, si petites, du vent présent, ici, qui disperse ou rassemble la colonie de mouettes en partance. Je m'étonne du goût du sel sur mes lèvres gercées par le froid, de mes doigts rougis, engourdis. Je m'étonne de ces pierres si nombreuses, impossibles à compter. Je m'étonne de cette idée de cueillir des pierres comme des fruits. Je m'étonne de les assembler, aujourd'hui et de les empiler comme des petites pagodes reprenant des gestes mille fois répétés. Je m'étonne de mes pas, de leur trace dans la grève. Je m'étonne du soleil rouge basculant derrière la dune, annonçant une nuit encore plus froide.
Je m'étonne et pourtant, je suis bien en vie.
Alors, pourquoi ne pas continuer à s'étonner du monde.


Roger Dautais


Land art : Petits travaux de plage Côte de Nacre.Normandie 2 février 2010

Les textes et photos land art ne sont pas libres de droit.
Renseignements : roger.dautais@numericable.fr

mardi 2 février 2010



à Suminoto, fils du Soleil Levant
...





Ce n'était pas cette plage, ce n'était pas à cette saison, il y avait eu cette cavalcade de chevaux dans les vagues, puis leurs naseaux bouillants au dessus de nous. J'avais tracé une première spirale sous les yeux ébahis des deux vielles japonaise qui l'accompagnaient. Puis une deuxième en direction du soleil levant. Il m'avait observé, en silence, avant de commencer lui même à transporter de lourdes pierres qu'il allait chercher presque dans la mer pour les remonter à ma hauteur. Il avait aligné son installation, sur mes spirales et le soleil levant. J'avais tracé un cercle à Ana Mendieta puis planté en son centre, une branche de saule que je courbais et lestais d'une pierre, afin d'obtenir une courbe parfaite. Je lui avais raconté la vie de Mendieta, sa fin tragique. Il m'avait dit' qu'alors, elle était maintenant avec nous, dans ce cercle et qu'il ne pouvait, lui, y pénétrer, à cause de son caractère sacré. Tout s'était passé ainsi parce que je l'avais rencontré à Caen, et grâce Julien, un ami interprète ayant vécu 10 années au Japon, j'avais réussi à l'inviter sur une des plages où je travaillais souvent, pour réaliser une œuvre commune, dédiée au soleil levant.
Cet artiste qui pratiquait aussi le land art au Japon s'appelle Suminoto. Je me souviens avoir parlé de la poésie Japonaise avec lui. C'est un peu en son honneur que j'ai choisi ces quelques HaÎku

Roger Dautais



Faisant de la quiétude
mon seul compagnon –
solitude hivernale

Hashin


Dans le clair de lune glacé
de petites pierres
crissent sous les pas

Kyoshi


Avec pour seul chapeau la lune
Je voudrais tant partir!
Ciel du voyage.

Tagami Kikusha

dimanche 31 janvier 2010






Jeu de lettres, à terre
...*

aux effilocheurs de temps.




J'ai donné
à la terre
des mots
pour la nourrir.
La mémoire
est présente
l'instant d'une pensée.
Un bas brouillard
tire le rideau
vers le large.
Les premières pluies
lavent la neige
sur le sable.
Il me reste à jouer
la fin de la partie
avant la nuit.
Au large,
les ferries emportent
des bribes d'amitié.
La corne de brume
attire l'attention
des marins
restés à terre.
En mer,
la nuit sera
agitée
comme mes souvenirs.






* Lors d'une marche, j'ai trouvé un jeu de scrabble dans la nature. Je l'ai promené longtemps dans mon sac à dos et puis un jour, je l'ai utilisé dans de minuscules installations. J'ai fait ça pendant un bon moment, perdant des lettres de l'alphabet, les unes après les autres. je ne sais plus ce qu'est devenu ce jeu. Un souvenir, comme toute chose.


Roger Dautais

samedi 30 janvier 2010



Élargir l'horizon d'une marche sans rien oublier du monde...



En direction de la mer,
à la croisée des chemins bordés d'oyats qu'un vent cinglant et glacé, couche puis relève, trouver le point central d'une question.
Pourquoi ici ?
S'arrêter justement, là, attiré par le magnétisme de l'endroit.
Sur deux axes perpendiculaires, tracer douze pieds. Faire de même dans les espaces intercalaires.
Du bout de la canne ferrée, rejoindre les petites traces, dessiner une cercle le plus parfait possible. Creuser ce cercle au talon.
Se reculer et du haut d'une butte, le regarder inscrit dans ce paysage maritime.
Avoir envie de l'accompagner d'autres cercles, plus petits, en direction de la mer, puis reprendre la marche dans le froid et rejoindre la plage.
Choisir un endroit idéal et partir pour une heure trente de traçage d'une spirale offerte à la mer.



Roger Dautais

jeudi 28 janvier 2010





Flottaison d'été
...


Il arrive que la lecture d'un poème vienne colorer ma journée et se poser auprès d'humbles installations éphémère, depuis longtemps oubliées, pour mon plus grand plaisir. J'aime à vous le faire partager.



Ce n’est pas une affaire d’épaules
ni de biceps
que le fardeau du monde
Ceux qui viennent à le porter
sont souvent les plus frêles
Eux aussi sont sujets à la peur
au doute
au découragement
et en arrivent parfois à maudire
l’Idée ou le Rêve splendides
qui les ont exposés
au feu de la géhenne
Mais s’ils plient
ils ne rompent pas
et quand par malheur fréquent
on les coupe et mutile
ces roseaux humains
savent que leurs corps lardés
par la traîtrise
deviendront autant de flûtes
que des bergers de l’éveil emboucheront
pour capter
et convoyer jusqu’aux étoiles
la symphonie de la résistance.

Abdellatif Laäbi

Poète marocain né à Fez en 1942

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.