La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

vendredi 25 septembre 2009




à Jeanine H. dans sa nuit éclairée...

Si j'aime Jeanine, bien évidemment. Je n'en parlerai pas ici, autrement.
Elle est arrivée dans notre Maison de Retraite de Rivabel'Âge, il y a deux ans. Notre établissement est situé dans une petite ville du nord-ouest de la France, le port de Ouistreham.
Elle venait de la région Parisienne où elle vivant avant d'être atteinte de cette maladie d'A.
Jeanine est soignée,entourée d'un personnel compètent et dévoué. Il le faut pour travailler avec de tels patients. Elle est suivie par son médecin, notre psychologue et consulte des spécialistes quand il le faut. Depuis quelques mois, j'ai observé une dégradation de son état général. Il faut dire que Jeanine est l'une des patientes accueillies dons mon atelier d'art thérapie, situé au sein même de la Maison de Retraite. Je vais vous décrire ce que j'ai vécu avec elle, hier, enfin, une partie.
Après être allé chercher chaque patient et les avoir accompagné jusqu'à l'atelier,tout en parlant, le long du parcours ( c'est important, ces préliminaires) nous arrivons tous les cinq dans l'atelier d'art thérapie.

Jeanine - Oh, c'est beau,ici
moi-même - Vous trouvez ?
J- Oui, toutes ces couleurs.
M- Ça vous fait plaisir, Jeanine
J- Oui, je n'étais pas revenue ici depuis mon enfance, alors, vous pensez.
M- ...
J- Bon, alors, on fait quoi ?
M- je vous l'ai dit, Jeanine, on va peindre ensemble.
J- Ah ! mais je n'ai jamais peint. .../
J'installe tout le monde à sa place et verse de l'eau dans les gobelets. C'est le signal de départ. Nous allons peindre, ensemble. Les rituels sont des repères très importants dans ce genre de thérapie, ils aident à deshiniber, recentrent sur le sujet, amorcent le lien entre le thérapeut et le patient qui entre dans un cadre particuler d'attention.
Deux patients continuent le travail de la séance précédente et deux vont en commencer un. Pour une fois, je vais dessiner devant eux, le modèle proposé.
Là, il faut le dire, y a un avis par personne, concernant la pratique. Peint-on, après avoir dessiné, ou directement, ou pas du tout, ou sur une feuille carrée, du journal, debout, assis, bref, ça alimente surtout le débat de ceux qui ne font rien.
Je dessine devant elle ce qui la ravit et la passionne. Elle rapproche son fauteuil de la table.

M- On y va, Jeanine
J- oui,
( on s'appelle par nos prénoms et on s'embrasse au moment de se quitter. Les patients apprécient cette proximité mais je ne le fais que s'ils l'acceptent. Après quelques semaines,c'est naturel,chez eux et ils le demandent.
M-...
J- On y va...où ?
M- Peindre,
J- Peindre quoi ?
M- Ce que vous avez devant vous, un paysage d'automne.
J- Ma mère ne voulait pas que je peigne...Elle va me gronder
M- Elle va être heureuse, au contraire.
J- Vous croyez ?
M- Oui, je crois.
J.- Alors, on y va.
Je la regarde, malgré ses 83 ans, c'est une toujours jolie femme, pleine de charme, mais elle en perd chaque semaine, du charme, car sa maladie la ronge. Aphasie, agueusie, agnosie, vous savez les 3 A de la Maladie d'A et tout ce qui va avec, confusion, troubles spacio-temporels, fugues, agressivité, dépression, perte de l'estime de soi, perte de la notion d'être. Elle est devant sa feuille mais rien ne se passe. Trop inhibée. Je l'aide. Nous entonnons la Taccatacatic du gendarme, de Bourvil, et je fais le clown. Elle rit aux larmes, entraînant Léa qui est sourde mais me voyant, se met à rire à son tour et Germaine qui du haut de son 1.58m et ses 93 ans, rit comme une petite fille. Il n'y a guère que Henri, dûr d'oreille qui ne goûte notre petite récréation.
Je recentre le travail Le ton de ma voix, change, plus directif, mais contrôlé.

M- Jeanine ?
Elle sursaute et me regarde.
M -On y va ?
J- Oui, on va où ?
Il y a un tel lien de confiance et d'amour humain entre nous qu'elle me suivrait partout ! C'est le résultat d'un travail recherché et atteint qui permet de mètre en oeuvre tout le processus thérapeutique de la séance. Comme le précisait un médecin spécialiste de la Maladie D'Alzheimer, le Docteur O.L., donnant une conférence à laquelle j'assistais hier, à la Maire de Caen, " thérapeutique ne veut pas dire guérison, mais la thérapie est un soin". Elle répondait ainsi à un détracteur estimant que, pratiquer de pratiquer l'art thérapie, ou la musico thérapie, par le chant, s'il n'y avait pas guérison, il ne fallait pas faire de frais avec ce type de malades( L'eugénisme n'est pas loin). Mais enfin ni elle ni moi, ne referons le monde,nous passons de notre temps auprès de ces patients, chacun avec ses compétences , parce que nous les aimons , avant tout et que notre vision holistique de la personne, je me répète, est une des bases de cette philosophie humaniste dont ces techniques sont inspirées.

Je demande à Jeanine:

M- De quelle couleur allez-vous peindre cet arbre d'automne ? ( volontairement, je décris une saison avec ses couleurs chatoyantes car nous en avant parlé au début de la séance)
J- Ché pas.
Elle s'avachit et prend une allure d'enfant molle. Elle se couche sur son dessin.
M- Jaune...Rouge...?
J- Jaune
M- Il est où le jaune , Jeanine?
J- Là.
Elle prend le pinceau que je lui tends et le trempe dans la couleur rouge. Puis elle va peindre l'arbre pendant deux minutes avant de me demander en me regardant :

J- Mais pourquoi c'est rouge, pourquoi j'ai fait une tache rouge ?
Elle a oublié qu'elle peint, elle a tâché son papier et sort un mouchoir pour nettoyer la tâche. Je l'arrête.
M- Jeanine, on va peindre l'arbre ensemble et puis je vous donnerai un chiffon pour effacer la tâche.
J- C'est moche
M- Qu'est-ce qui est moche, Jeanine ?
J-...
Elle regarde Germaine .
J- Vous trouvez pas qu'c'est moche ?
Germaine - Non, j'aime bien le rouge
M - Jeanine, on reprend, vous allez peindre votre arbre rouge, tranquillement.
J- ça n'existe pas les arbres rouges.
Germaine - Si, les érables...et toc

Germaine dit souvent et toc, avec un air malicieux dans les yeux.

J'arrête ici en précisant que Jeanine a terminé sa séance d'une heure, apaisée, heureuse et qu'elle s'est perdue, aussitôt en quittant mon atelier pour se rendre au restaurant avant que je ne la rattrape et la ré-oriente dans la bonne direction.

Me vient en tête cette publicité ou l'on voyait une jeune femme sortant d'une piscine et marchant sur un dallage bouillant sous le soleil du midi. Elle laissait la trace de ses pas sur les dalles mais ceux-ci s'effaçaient au fur et à mesure de sa marche.
Ce que vit Jeanine est comparable à cela et sa mémoire défaillante efface sa vie, pareillement.

C'est une passion de pratiquer l'art thérapie qui dépasse de bien la technique apprise. C'est un engagement; un contrat pris avec la vie, une course contre l'oubli.
Il n'est que de constater l'affluence des gens durant cette semaine consacrée à la Maladie D'Alzheimer, par laVillede Caen et ses nombreux partenaires, pour prend conscience de ce phénomène d'inquiétude entourant ce mystère. En parler comme l'on fait les intervenants, c'est dédramatiser sans minimiser, c'est redonner un sens humain à cette disparition de l'être qui reste vivant et différent devant nous.


Comment sortir de ce tunnel ? La science nous en donnera-t-elle les moyens , l'immortalité passera-t-elle éternellement par l'Académie Française , ce qui réduit considérablement mes chances et l'humour persiste-t-il quand on est Alzheimer. J'ai simplement une partie de la réponse.
Oui, l'humour accompagne ses personnes,assez longtemps, alors, n'en déplaise aux comptables de la rentabilité à tout crin, l'humain, l'artistique, l'amour, auront toujours une place dans cet acompagnement.

A ceux qui me lisent tous les jours, je peux dire qu'il reste encore toute cette journée pour assister à des animations et spectacles autour de ce thème , à la Mairie de Caen.
Respect à Philippe Bertin, photographe, plasticien , Olivia Rosenthal, auteur et comédienne, et Nicolas Devos, réalisateur, pour leur création commune accompagnant cette semaine où chaque initiative aura permis au grand public de trouver quelque réponses à son inquiétude ou son besoin de savoir.

Roger Dautais
Quelques pas dans ta nuit éclairée...

LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS

Créations Land Art et Photos : Roger Dautais

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.