La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

mercredi 19 février 2020

" L'échelle de Jacob " pour Maria-DoloresCano





Ce qui donne un sens à notre comportement à l’égard de la vie, est la fidélité à un certain instant et à notre effort pour éterniser cet instant.
Mishima
Le pavillon d’or.
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À Marie-Claude.
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Parenthèses bretonnes.
Le tout ne devait pas se résumer à une pratique du land art, sans convictions, mais bien de le mêler, intimement à ma vie.Il m’avait ensuite fallu inventer un langage singulier. Il ne devait pas trahir ma pensée. Le cœur restait le maître du jeu. Si le partage s’avérait possible avec quelques-uns de mes semblables au début, mais dont le nombre grandissait, c’est qu’un passage existait bien entre la matière et l’esprit. Quelque soit le résultat, sans amour, le jeu se serait vite arrêté.

Entre deux absences de toi, un grand vide entourait ma vie.
Je marchais, ce jour là, droit devant, face à la mer, pour rejoindre une partie de l’estran, dominée par de beaux rochers. La journée s’y usait, après le tour de l’île de Bréat. La lumière aussi. Me restaient des quantités de pierres libres. De quoi monter une échelle de Jacob.
L’hiver de ma vie, je le partageais entre toi et la marche. A chaque départ sans toi, je te quittais, emportant ton sourire en mémoire.J’ose le blasphème, un viatique.
Le land art, surgissait ou pas, selon les idées, les rencontres avec le paysage, la lumière, mon humeur aussi. Labile, disaient les langues bifides.
Le soir, en rentrant, , nous avions ce même rituel de nous asseoir à la table de la cuisine, se racontant notre journée. Fatiguée par ce voyage ou je t’entraînais à pratiquer le land art, comme sur les immenses plages normandes, tu avais décidé, ce matin, de m’attendre à Paimpol, dans notre gîte provisoire.
Mon destin faisait de chaque absence, un homme perdu par le passé d’une jeunesse détruite, dont je ne pouvais guérir.

L’estran respirait, racontait son histoire. Ici, à gravage, dans les siècles passés, de lointains ancêtres naufrageurs, se nourrissaient mal, des restes de naufrages. Tout était en mémoire dans ces pierres libres. La terre bretonne sur laquelle je marchais, avait accueilli des familles de marins-pêcheurs, de paysans, tous plus pauvres les uns que les autres, dociles ou révoltés, croyants ou athées. Ils s’étaient aimés, avaient fait des enfants que la mer parfois leur enlevait. Un passé de plomb qui ne deviendrait jamais, dentelle précieuse. Le pain dur ne se couvrirait pas de caviar. Mais, la pauvreté se vivait fierment.

Chaque pierre levée représentait cette fierté de mon peuple dont le sang bohémien, avait essaimé sur tous les continents. Youenn Gwernig l’écrivait, la chantait, cette fierté bretonne, la partageait avec Jack Kerouac. Tous cousins, on disait, chez nous. Mon sang bohémien, mon sang noir, puisé au plus profond de nos terres de la même couleur, ma peau halée, affichaient mes origines.
De quelles bouches sortaient les mensonges, trompant tout un petit peuple, pour nous enrôler. La misère existait toujours, aujourd’hui, sous d’autres masques. Mais également, cette joie de vivre populaire que j’exprimais dans cette échelle de Jacob, triomphante

L’estran désertique chanterait jusqu’au recouvrement total de l’échelle de Jacob, par les eaux salées de la Manche. Puis, le faux silence, régnerait, dans cette marée montante. Pas de harcèlement. Un combat à la loyale. Le futur serait vécu, ensemble, dans la chute et dans le bruit mat des pierres qui s’entrechoquent pour rejoindre le fond de l’eau. Sans rancune.
Elles rejoindraient la saignante multitude des vies brisées, dans le grand silence.
Je serai déjà loin, marchant seul sur mon ombre pâlotte.
Ah ! l’affreuse mort que de disparaître seul !
Mais, je n’y étais pas encore et ma nostalgie me rapprochait de toi, femme aimée.
Je n’étais pas une légende. Les légendes ne marchent pas.
J’étais un vieil amoureux perdu sans toi., n’attendant qu’une chose : tes bras.
Roger Dautais
Route 78
Dernières notes pour le chant final.

Photo : création land art de Roger Dautais
«  L’échelle de Jacob »
Côtes d’Armor - Bretagne
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Tout juste ici laisser un peu de traces errantes
dans la terre. Un peu de poussière dans
le vent.
Humblement.
Guy Allix *

Survivre et mourir
Éditions Rougerie - 2011


lundi 17 février 2020

« Elévation » à la mémoire de Graeme Allwright.



A Marie-Claude
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ces « dits de vie ».
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C’est sur une plage de la Manche où j’avais vécu mon premier abandon, vécu comme tel. J’avais 5 ans. Après avoir joué sur le sable, avec mon, pendant quelques instants, mon père était parti, sans me dire où, ni pour combien de temps. J’étais paniqué.Il m’avait confié à la garde d’une tante, venue me récupérer plus tard. Trop sévère pour être aimée, entraînée par l’ambiance familiale, elle punissait et frappait aussi.
Cet arrachement authentique, était lié pour toujours, à l’image d’une plage déserte, au bord de la mer. La conscience tragique de cette inanité, s’était vitrifiés e dans mon cœur. Dans les années qui suivirent, je n’avais jamais accepté aucune raison qui puisse justifier la maltraitance d’un jeune enfant. Même si j’avais pardonné très tard dans ma vie d’homme, je n’avais jamais oublié.
Enfant blessé, je devenais imprévisible et mon côté sauvage se développait, qui habitait encore mon esprit de vieillard.
J’étais un fugitif, orphelin avant l’heure, mendiant de l’amour.J’avais déjà une âme enfeu, le suicide toujours à portée, pour échapper aux violences.
Tant d’accroc sur ma peau, préparaient de longues errances mélancoliques où rien ne paraissait être viable. Mon sang noir parlait sans cesse. La mélopée circassienne se faisait, enjôleuse. Dans la rue des amours enfantines, quelques moments de tendresses complices, dans le ruisseau, entre les averses de coups sur mon corps d’enfant, m’avaient fait croire qu’un jour, cela cesserait.
Chiens perdus sans colliers, graine de rue en galoches à semelles de bois, nous inventions une loi de meute dans les gravats des destructions de guerre. On y jouait encore, aux soldats à fusils de bois, lorsque, revenant des camps, rescapés, les nôtres, plus zombies que rebelles.
La belle société des vainqueurs, tous héros, se gavait, s’enrichissait, profitant de tout.
Affamés, , nous étions de la graine de voleurs, pour manger. Jours funestes de ma jeunesse qui plombaient encore l’ombre de mémoire.Tant de cadavres entassés, tant de disparus sans raison que j’allais bientôt rejoindre, suivant la loi de l’entropie.
Vers 1995, je rompais les amarres d’une vie de douleurs, prête à me laminer. Je commençais à parler de tout cela, non par écrit, mais dans le silence du land art. Tout pouvait être abordé par thèmes qui s’empilaient en strates de l’inconscient.Le mugissement permettait des affleurements de l’âme. J’osais, aller plus loin de ce qui m’avait été interdit. L’association libre de mes idées, ouvrait des portes à l’infini. Rien ne m’avait quitté de cette peine profonde que certains relevaient en me lisant. Et l’image d’un monde indifférent à la pauvreté, à la misère, au profit des dominants, m’inquiétait toujours autant.
Aujourd’hui, en Grèce, existait, organisé par la communauté européenne, le plus grand
camp concentrationnaire, d’Europe, où des migrants, mouraient, dans des conditions insoutenables, sans beaucoup de considération humaine
Autre abandon humain, à grande échelle, d’un peuple au détriment d’un autre peuple
Quitterais-je cette terre sans avoir changé grand-chose à ce chaos qui me blesse ? Au moins, aurais-je essayé d’adoucir ce monde, à mon niveau, développant un don offert, par la pratique et le partage du land art. Ma façon personnelle de remercier aussi , la nature.
Le 16 février 2020, j’étais vraiment triste, lorsque dans la soirée, mon fils m’apprit la mort de Graeme Alwright.
Roger Dautais.
Photo : création land art de Roger Dautais
« Elévation » à la mémoire de Graeme Allwright.
Côte de Nacre - Normandie

mercredi 12 février 2020

En  hommage  à Youenn Gwernig




À Marie-Claude
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Au croisement des impossibles,
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Ce sentiment d’étrangeté que j’éprouvais dans certains paysages, était souvent lié à une disparition. Celle d’un être cher, d’un animal proche de moi, d’un souvenir tenace. Alors, je sentais monter en moi, une mélancolie si souvent reprochée et intimement liée à mon enfance. Si je m’étais tant perdu, pendant cette longue et douloureuse période de ma vie, c’était, avant tout, pour fuir. Je n’avais pas les armes pour me défendre.
Très souvent livré à moi-même, c’est dans la rue que je grandissais, avec mes amis, Titi, Édith et Maud. On naviguait à vue, sans grand repère, dans les parages du bar de l’Étoile. Je payais le prix fort pour mes bêtises, certes, nombreuses. Je n’avais rien appris des coups, des enfermements, des privations, des humiliations que mon père croyait nécessaires à mon éducation. J’en avait tiré une profonde haine pour l’injustice.
A gueule ouverte, je criais ma peine et la détestation de ma vie, dans les docks situés derrière la gare ferroviaire. Le noir, absolu, était seul capable de m’entendre sans m’en vouloir.
Je me trouvais vivant, au croisement des impossibles, espérant les beaux jours qui ne viendraient jamais durant cette enfance maltraitée.
Le monde sortait de la guerre. La soldatesque accédait à la parentalité, élevant sa marmaille, , à la dure. Je connaissais la faim, la tourmente. Une tristesse égayée par des fugues.
J’étais rebelle à toute autorité brutale. Je préférais la douceur de Maud, qui savait ce que voulait dire, consolation. J’aimais cette petite juive, orpheline de guerre, à peine plus âgée que moi. Son destin lui offrit une vie courte et moi, un profond chagrin d’enfance.
Soixante dix ans plus tard, sa présence se faisait régulièrement sentir dans mes pensées.
Elle vivait, là.
Je croyais entendre sa voix, des bribes de conversation, nos rires, de la rue Sébillot.

Les hivers s’étaient répétés, ouvrant des portes béantes, sur la rue des souvenirs. Les voleuses d’âmes qui s’emparaient des vies en dés-errance, avec leurs bouches voraces et détruisaient l’alentour en déversant l’injure sur leurs têtes, dépérissaient puis allaient disparaître dans l’oubli.
Dans l’errance, les âmes sœurs se rencontraient en toute saison, sans rien demander à personne. Aimer sans accepter le mystère de l’autre n’était que foutaise.
Sphère en main, arrêté dans cette marche qui allait m’amener vers les rives mortelles de l’Orne, j’étais incapable de donner une raison à cette situation qui me dépassait. Il n’y avait, ni soleil brûlant, ni marée menaçante, ni vagues audacieuses, encore moins de pluies mordantes, qui auraient pu menacer ma personne.
Non, nous étions bien, un jour de septembre, mais de quelle année, à quelle heure ? Je ne savais le dire.
Une insurrection subite de mon cerveau, une mutinerie de mes idées, m’avaient désarmés.
Mon sang inaudible circulait lentement dans mes artères. Mon cœur imaginait le pire pour l’avenir. Mes mains se taisaient, crispées sur le ciel vide et gris plombant l’estran. Au fond de cette vallée grise, qu’était le lit du fleuve, serpentait sa fin de vie, sans gloire, de petit fleuve côtier.
Les naufrageurs de morts, planqués sur les crêtes de la rive gauche, attendaient les premiers cadavres des péris en mer, arrivant à la marée montante.
Le temps des rixes macérées dans le gwin ruz, sur les pavés du port, s’éloignait. Ma jeunesse aussi. Les frères de la côte, rue de la soif, cognaient sec à Saint-Malo et j’étais des leurs.
Je vieillissais dans mes secrets de sang caillé et d’œil au beurre noir
A son heure, le grand Youenn Gwernig avait du connaître aussi, ces jeux de comptoir, qui se terminaient parfois, par une tournée générale, en compagnie de Kerouac, aux Etats Unis.

J’aimais sa vie, sa poésie, l’homme aussi, ses filles, excellentes chanteuses, comme leur père.
Du recueil trilingue An Diri Dir, j’avais extrait cette phrase
« Car il faut que chacun
compose le poème de sa vie  ».
Et depuis 1981, je m’appliquais à réaliser ce beau rêve.

M’étant avancé sur la rive droite du fleuve, j’écrivis cette phrase, dans la vase, avec la pointe en fer de mon bâton de marche. La vase me renvoyait la force de Gwernig. Elle effaçait ma peur de tomber. Il me restait à déposer ma sphère à côté et à reprendre mes esprits.
Roger Dautais
Route 78
«  Le voyage de la sphère » en hommage à Youenn Gwernig.
Estuaire de l’Orne - Région Nord de Caen - Normandie


Les filles de Niobé  : to Modjica Jurcer






Ce que j’espère écrire de plus juste se situe , sans doute, à la jointure du familial et du social, du mythe et de l’Histoire.
Annie Ernaux
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À à ma femme aimée.
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Le Grand Rêve

Cette nuit là, en plein sabbat de la nouvelle lune, j’avais laissé de côte, la crainte de l’inconnu qui parfois, me tourmentait. Le chiffre sept m’était apparu dans ce grand rêve, au milieu du jeu, comme étant le numéro du jour. Dans Sept étages superposés de l’univers où les femmes enfantaient le nouveau monde, je courais à ma perte lorsque les énergies spirituelles ont agi.
Il existait en moi, une terra incognita que je n’atteindrai qu’au dernier jour de ma vie. Une profonde circonvolution, marquait dans mon corps, une fin de cycle de sept ans. Mon cœur prenait rendez-vous avec les coutures, pour plus tard. Le passage dans l’inconnu futur se ferait par une pensée chamanique, incarnée, dans un cours d’eau.
Ainsi- le vivais-je dans le grand rêve.
Je marchais vers un ailleurs onirique, étranger, et je me devais de trouver de petites escales, pour installer mon campement, puis attendre de rencontrer le lieu idéal Au land art.

Sept fils de Niobé, avaient été tués dans ce rêve, dont les corps échappaient à ma vue. Puis, les sept autres filles, avaient vécu cette terrible fin.. Il me restait à incarner les corps des sept filles de Niobé, ayant subit le même sort, sauf une,, qui semblait vivre, et à les rassembler dans une installation symboliques.
Le bruit de l’eau courante dans le bief, auprès duquel j’avais installé mon campement provisoire, m’indiquait la marche à suivre. Le grand rêve permettait de conclure le rituel sacrificiel. Ma mémoire en solitude me souffla les gestes.
Je coupais sept poignées d’herbes souples que je nouais, en tête. Apparaissaient du grand rêve, sept
«  Niobides » six assassinées par flèche et une rescapée,Mileboéa .
Je ne pouvais séparer les sept sœurs, quel qu’aient été leur sort.
Une fois assemblées, les représentations des sept corps étaient offerts à l’eau du petit fleuve qui se chargerait du dernier convoi..
Je ne pouvais réaliser et vivre de telles installations que nourries des légendes de la mythologie Grecque, dans la solitude, au cœur d’une nature accueillante.
Cet acte libératoire, me permettait de passer à des installations plus communes, mais faisait partie de la réalité de ma vie poétique.
Il rejoignait en cela, le côté sacré donné à mes gisants.

Roger Dautais
Notes de la land art sur La Route 78
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«  Les filles de Niobé » to Modjica Jurcer
Sur le cours du fleuve Orne.
Normandie – Région de Caen

lundi 10 février 2020

«  Carré Celtaoïste » en hommage à Paul Quéré.







Il y a un autre monde mais il n’est pas dans celui-ci.
Paul Eluard.
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A Marie-Claude.
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Linéature d’existence, au chemin des grands jardins
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J’avais quitté la mer. Depuis dix jours, je m’efforçais d’oublier cette mauvaise chute, dans les falaises de Ty Bihan. Rien de cassé, mais une vraie peur. Mon idée du jour consistait à remonter le cours d’une petite rivière, assez étroite et peu profonde, dont la source se trouvait à dix kilomètres de mon point de départ.La sécheresse de cet été là, me permettrait un tel voyage. Au départ, la rivière traversait les pâtures à moutons. Elle était bordée l’ouest d’énormes enrochements délimitant la vallée, et à l’est, d’un bois de frênes, s’élevant jusqu’à perte de vue.
1968
Je ne pouvais ôter de ma mémoire, ces scènes urbaines vécues en Espagne, lors de notre premier voyage à l’étranger. Assez mal reçus, par des espagnols de Salamanque .
Nous avions trouvé un logement, pour quelques jours, dans un vieux quartier de la ville empoussiéré par la sécheresse. Visiblement, ici, on n’aimait pas les français. Chaque matin, en quittant notre logement, nous avions le droit aux regards noirs et menaçants, des vielles femmes de la rue, habillées en noir. Probablement invoquaient-t-elles la nouvelle lune pour sortir de leurs circonvolutions toxiques, de quoi nous vouer aux gémonies.
*
Je n’étais bien que dans la nature, et ma jambe droite encore écorchée, ne me faisait plus souffrir. Bien chaussé pour ne pas glisser une seconde fois, je progressais, dans une eau fraîche qui m’arrivait à mi-cuisses. Je gravissais, sans peine la petite pente de la rivière. Lorsque les pierres se faisaient plus présentes, je montais un cairn de hasard, sur une des rives.
J’étais le médiateur au sang chaud, entre cette eau sauvage et le ciel vide, dans un monde qui manquait de poésie et de générosité. L’inutilité de ma démarche d’artiste, m’était jeté, régulièrement à la figure par les élites. Trop prolétaire ; Pas assez diplômé.
Mon cœur battait pour toi.
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La terre émeutière dont j’étais issu, m’accueillait pour déambuler et fuir les coups, non pour amasser des richesses. Je m’étais délivré des prêches dogmatiques, des voleuses d’âme sectaires, du maniérisme bourgeois. Me restait une dernière bataille à mener : celle de l’âge. L’homme au dos courbé que j’étais devenu, subissait ce que la société avait prévu pour lui, dans sa générosité. Trop de vieux ! Inutiles ! Séniles ! Trop cher pour la société ! Une bile baveuse sortait des bouches imprécatrices, à langue bifide. Les dominants, dominaient. Il fallait passer outre pour ne pas tomber à terre, garder sa fierté d’être humain. Pas facile.
Le changement physique vécu, au jour le jour, ces dernières nuits avaient été douloureuses, blanches.
Toutes mes mémoires amnésiques dépliées, me proposaient une géographie complète de mes voyages. Mon sang alimentait mes idées les plus noires. Sans conviction. L’oscillation habituelle qui me tenait en vie, se faisait lente. Mon inconscience profitait de la porosité de mon esprit pour ouvrir les vannes. Au bord du vide, les inhumains crachaient leurs blasphème., livre Saint en main « au fond de l’eau, les étrangers ». Les idées nouvelles faisaient leur chemin. L’ordre nouveau, aussi. Je n’aimais pas ces bruits de bottes.
Je flottais.
Les tensions cédaient la nuit, se libéraient, une à une. Ma terre n’existait pas. Drapé dans l’éphémère des jours ordinaires, plus éther que chair, l’espace m’aspirait, jusqu’à la crête des étoiles, au pays d’Alpha-de-Céphae. Les bourgeois en cage dorée, cadenassés dans leurs convictions, rêvaient d’immortalité et de jeunesse éternelle.. L’entropie les guettait, aussi.
Escaladant de talus qui bordait la rivière, j’entrais dans la partie du bois, plantée de chênes. Mes arbres préférés.
Après avoir exécuté le premier rituel, précédent une création land art, je complétais ma cueillette de végétaux. Il me fallait ensuite attendre le signe de la nature et m’y préparais en oubliant mes savoirs. Cela consistait à ressentir un lieu comme étant le plus propice, dont la beauté naturelle me parlait. L’ayant trouvé et accepté, l’idée me vint de travailler à partir de la forme géométrique du carré, dont je vous ais déjà expliqué le symbole.
Dans cet exercice de silence intérieur, accompagné par le seul chant des oiseaux et de la rivière dépouillé de mes peaux succinctes, je laissais mon cœur guider mes mains, dans un geste Celtaoïste, cher au poète Paul Quéré., dont l’esprit m’inspirait.

1968
Je nous revoyais, sur la Plaza Mayor de Salamanque, jeunes mariés et parents de notre fils, déjà sur la route en cette année de révolte, découvrir les plaisirs du voyage amoureux.
L’Espagne, que nous aimions, n’était qu’une étape de notre grand voyage au Portugal, en Alentejo, où notre frère des bidonvilles, José M. que nous avions sauvé d’une mort certaine, l’année précédente, voulait nous témoigner, sa reconnaissance, malgré la grande misère de sa condition sociale.

Cinquante trois ans plus tard, malgré une injustice croissante de notre société, qui continuait à écraser les plus pauvres, et parce que la vie nous avait fait ce cadeau, d’être ensemble longuement, oubliant notre vieillesse précaire dont tout le monde se foutait, je continuais à la célébrer par la médiation de l’art et à aimer ma femme passionnément.
Roger Dautais
Notes de Land Art pour la Route 78

Photo : création land art de Roger Dautais
«  Carré Celtaoïste » en hommage à Paul Quéré.
Bretagne.


LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS A DEPASSE LES  530000 VISITES.
 Merci  à tous .
Je vous embrasse fraternellement.
 Roger Dautais

jeudi 6 février 2020

" Propitiation "  :  au dolmen du rossignol.
 Les grandes choses peuvent se manifester par de petits signes. 
Sigmund Freud


À Marie-Claude

PellWell.

Entre les jours de pluies éprouvantes pour vieux corps, qui étaient parfois vécues comme une contrainte à la marche, incontournable, existait la nuit. Une seconde vie. Elle permettait les expressions les plus libres . J’avais dû en parler autrefois du « « dire » avant la nuit qui se déployait en chuchotements dans les espaces interstitiels ensommeillés, où le souffle s’assèche. Garder le cœur in-perceptif, devenait parfois difficile, à cause du jeu . Le demi-mot se faisait discours. Mon corps silencieux, obéissait au vide qui l’entourait d’une mélancolie délicieuse.
Je cherchais à rejoindre les chants de Maldoror pour m’y réfugier, comme un détenu en cavale. Le poème de Lautréamont transcendait les hauts murs, ni ombre ni lumière, et il me convenait.
Au temps pour moi, dans cette troupe issue de la glèbe, marchant au pas quand il me fallait trouver seul, la sortie d’une condition ouvrière, vouée à la perdition et au mépris de la classe dominante, loin des livres. J’avais la révolte, tatouée au cœur.
Il existait entre cette fondrière nocturne et ma personne, au-delà des plaines morphiniques, une sorte d’espace suspendu, où j’existais.. Quelques mortes saisons, quelques orages, quelques trahisons, quelques scories ou mauvais souvenirs de voleuses d’âme, trouvaient leur place, en ce lieu de perdition, du Sin Paradise, afin d’être détruits par me feu intérieur.
Ne subsistaient au matin, que des forces nouvelles, pour affronter la vie et ses juges embourgeoisés, et aller plus loin, explorer de nouveaux horizons.
La confrontation avec ce monde frileux, truqueur, repliée sur son quant-à-soi, et imprécateur, m’intéressait. Il y avait de belles luttes à gagner. Cela me mettait en vibration, dans un état de combattre sans armes létales.
Le land art m’ouvrait des voies possibles d’expression différentes, dans la nature dont l’attirance remontait à mon enfance, parfois sauvage et à mes premières fugues.
J’avais découvert mes premiers menhirs, à Carnac , en 1947. J’avais 5 ans. Mon oncle maternel, était un conteur né .J’ai toujours pensé que mon riche imaginaire, avait en grande partie, été forgé, là, en écoutant des contes qui parfois me faisaient peur, entre ces grosses pierres levées.

Beaucoup plus, tard, lors d’un séjour en Loire Atlantique, quelqu’un m’avait parlé d’un très beau dolmen, situé à une dizaine de kilomètres de notre résidence., du nom de Pell Well. Le dolmen était dit « du rossignol », et partiellement enterré., mais , bien conservé.
Quittant Pell Well, pour une marche plein Nord, je savais trouver ce dolmen entre terre et mer, sous les pins. Après renseignement, à mi-chemin, je marchais dans la bonne direction.
Au bout d’une heure de marche, j’arrivais au dolmen. Il était, en effet, en partie,enterré. Face à l’ouverture de l’allée couverte, trois magnétiseurs, pendule en main, opéraient. Je sortis de ma musette, les végétaux ramassés en route et me mis à réaliser une petite installation land art. Elle se voulait offrande au Dolmen du rossignol.
Une fois terminé le travail, je rencontrais ces trois hommes. Après quelques échanges de politesse, je les interrogeais sur leur ressenti. Le magnétisme était très fort, pour nous quatre. Puis, nous nous étions séparés, toutes choses à faire ayant été accomplies.
Roger Dautais
Route 78
Photo : création land art de Roger Dautais
«  Propitiation »  au dolmen du rossignol.
Loire Atlantique - France.

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.