La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

mercredi 23 avril 2014

Sérénité  :  Pour Ana Minguez Corella
Espace-temps  :   pour Esmeralda
Improbables rencontres îliennes : Pour France
Énergies retrouvées : Pour Kris Marty
L'ombre d'un doute :  Pour Joelma
Les soleils, la mort et la mémoire des pierres : Pour  Mémoire de silence
La coulée rouge :  pour Salomé
Guetteur de marée : Pour Rick Forrestal
Grandir dans l'ombre : Pour Claude Pélieu
Les trois frères :  pour Yves Jégou
Mémoire fidèle des Sept Îles : pour Jacques Thomassaint
Les anneaux de Boromée : Pour Marie-Claude
Le triangle :  pour Erin
Mémoire 13 :  Pour   Olivia Quintin






Demain, avec un peu de chance, sera  un autre jour...


Période de doute , je cherche  un signe, même  minuscule, qui viendrait des profondeurs de la terre,  un tressaillement qui me ferait emboiter le pas et repartir. Rien. C'est  à moi de le faire. Marcher et avancer. Je n'ai choisi, ni  l'endroit ni ce chemin creux, qui s'enfonce sous les chênes  pour rependre la route. Au départ, la première akène écarlate, retient  mon attention. Je me penche, la ramasse,  puis je pars dans une cueillette d'une heure, très fructueuse. Les voici assemblées comme un trésor dans un petit sac. J'ai envie de les faire voyager avec  moi. Je pars,  plein Sud et me retrouve au  milieu de la forêt de Crac'h, au bord d' étangs jumeaux. Après avoir observé le jeu grouillant de jeunes têtards, dans l'eau paisible, je  pose ma première akène,  sur l'herbe et à  l'ombre. Elle ne veut rien dire comme çà, mais elle attire la seconde  puis la troisième et ainsi de suite, donnant naissance  à ma première installation, accompagnée du chant d'un merle.
Mes idées éparses vagabondent. Je voyage et rejoins Marie-Claude, contemplant les anneaux de Boromée, au milieu du Lac Majeur. Doux souvenirs que j'aime évoquer. Il fait presque chaud lorsque je quitte les rives des étangs, après avoir réalisé quatre installations.

Un  jour après.
J'ai quitté la maison et roule plein Nord pour rejoindre un site mégalithique : les tombelles de Pluvinier. Le site est désert à cette époque de  l'année. Deux petites tombes, les fondations d'une habitation et me voici transporté  quelques  millénaires avant notre  ère, sur ce qui fût,  un  lieu de vie. Comment ne pas être touché par de tels vestiges, de telles traces humaines. Je cueille des soleils dans le champ voisin et les dispose autour de la tombelle pour la cercler totalement,  puis j'élève un petit cairn. Croisement de deux mémoires. Je peux continuer ma route.

Un autre jour
Je prends la même direction  mais, je roule, plus avant, vers le Nord, dépasse la forêt de Camors et atteins la forêt de Baud. Je prends  un chemin de terre et stoppe ma voiture dans une ferme. Je suis  une pencarte indiquant des mégalithes dans la forêt voisine. Le premier est un très dolmen  : "Trepass-korriganeden roc'h-prioldi  Kumun Baod est-il écrit en Breton sur la pancarte indicative. Le lieu est désert et planté de pins maritimes,  à 500 mètres de la dernière ferme.Ici, on abattu des arbres  pour éclaircir la forêt. L'endroit  ombragé, reste lumineux et totalement magnétique. La dalle de granit du dolmen tombée au sol, est  moussue et chaude. J'y installe une spirale dans ce courant, avec des fleurs cueillies pendant mon voyage. Hommage aux hommes, aux  lieux. Un  peu plus loin,je trace des runes sur des coupes de bois,avec du charbon de bois  trouvé dans un ancien foyer de bûcherons, puis je me retire.

Un autre jour
Je passe au dolmen de Toulvern qui sommeille non  loin de la ria, pour un  simple salut. Les fougères juvéniles  ont poussé de 40 centimètres dans la semaine.La relève est assurée.
Les roches du dolmen sont douces au toucher et chaudes de soleil. Encore un signe déposé ici,  puis, suite de la route. 
L'énergie me revient en voyageant. Je vais rejoindre l'Île de Stuhan entre Carnac et le Trinité sur Mer. Dans cet endroit paisible, je recherche le beau, le simple,  l'expression dépouillé de tout artifice. 
Trop de rêves, trop d'idéaux en tête. Voicii  un an que j'habite dans cette superbe région et je me heurte au vrai. Au vrai pays, à la vraie langue de mes ancêtres, au vrai Breton le plus authentique. Qu'est-ce que cela veut dire dans cette fin de parcours? Où suis-je dans cette dérive et mon pays rêvé que je croyais être le  mien, sous mes pieds, il est ailleurs, au fond de de  moi, dans mon cœur, avant  tout.
 Je deviens sourd aux incantations, je quitte le sanctuaire, les cercles,  plus inspiré que jamais. Et si ma naissance à cent lieues d'ici  n’était qu'une illusion aux yeux des intégristes ? Nés hors de leur rue, de leur quartier, tu es déjà,étranger! Inutile de chercher l'excuse dans la conversation,  il n'y a  plus de place,ici, ni  pour les vivants, ni  pour les morts. Il  me faut tailler la route, avancer, être tous les jours en partance, avec une chanson de Youenn Gwernig en tête, vers ce pays qui bouillonne en moi.
Cette saine colère a mené mes pas jusqu'aux grèves empierrées,  à  l'Est de  l'île. Le mer est tiède et le soleil généreux ce  jour  là,  pour un  mois d'avril. J'ai commencé  par  monter des cairns, au sommet de  l'île, un ensemble :"Les trois frères" deux malades et un en  pleine forme, donnant toujours un sens, un contenu  à ce que je fais. Je continue par des cairns  plus petits avant de rejoindre le bord e  l'eau.
Au dernier cairn, ma colère oubliée, j'atteins enfin cet état de sérénité que je suis venu chercher . Je pose ma vie, ici, contemplant l'océan atlantique, calme, à peine tracassé  par deux  ou trois petits voiliers. Un goéland cherche sa pitance en silence dans les  goémons noirs. Ce pays est bien le mien,  y vivre me convient parfaitement. Cette réponse donnée  à  mes inquiétudes, vient de la mer, du silence  habité de  l'île Stuhan,  où mes rêves sont accueillis sans jugement.
Ces quelques  pierres assemblées veulent simplement dire  à la Bretagne, toute ma reconnaissance d'être  là, en  paix.

Roger Dautais

Tout est couleur de silence
et s’éternise
en la transparence de l’instant
L’essentiel se tait
Il n’accorde que l’énigme
d’un ultime éclair
pour le découvrir.
- See more at: http://www.recoursaupoeme.fr/marie-jos%C3%A9e-christien/entre-temps-extrait#sthash.30XBpqvD.dpuf
Tout est couleur de silence
et s’éternise
en la transparence de l’instant
L’essentiel se tait
Il n’accorde que l’énigme
d’un ultime éclair
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Ne cherche
aucune issue,
contente-toi de respirer. Être présent,
rendre présent le seuil
ou le bord des falaises.
Un jour entier
sur la terrasse,
transmettre,
agrandir le matin.
Il n’y a de secret
que l’origine,
l’offrande, la frondaison.

 Pierre Dhainaut *
 Mise en arbre d’échos (1991)

*     http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Dhainaut

jeudi 3 avril 2014

Spirale Terraqué ( Carnac) :  pour Eugène Guillevic
Spirale Terraqué : détail. ( circonférence, environ 45 mètres )
Startijenn : pour Annaïg Baillard
Love in landscape :  pour Marie-Claude
Le passage du temps : pour Camino roque
Karnag blues :  pour Marie-Josée Christien
Medium and spiral :  pour Patrick Lucas
Éclats de cœur : pour Tilia
Les chemins d'or de Ty bihan :  pour Ana Minguez Corella
Fest deiz : Gwenola Gwernig


Cicatriser les mémoires :  pour Fanch Kerouac

Un trou dans le ciel  : Pour Lucie Albertini

Exil  : Pour Isabelle Jacoby


à Eugène Gullevic 

Le chant de Ty Bihan



Qu'est-ce qu'un mort peut bien penser d'un cadeau ? 
Je pars avec cette idée en tête, d'honorer cet homme, non en écrivant un livre de  plus , ce dont je serais bien incapable mais de travailler sur ses traces, avec ce que je sais faire de  mieux. De Guillevic,je ne peux retenir que mes bonheurs de lecture. Je n'aime pas toutes ces études menées sur les auteurs, sur leur œuvre, disséquée, découpée en  rondelles de saucisson. Je préfèrerai toujours ces rencontres, d'un livre  à  l'autre, d'un  lieu  à  l'autre, lui ayant servi de cadre de vie.
Pendant une dizaine de  jours, je vais  donc faire  plusieurs voyages  à Carnac, sa ville natale. J'y suis déjà passé  pratiquer le land art mais, là, cette fois, la quasi totalité de  mon travail se fera  ici.
Je veux  oublier la difficulté que j'avais eu à trouver sa petite maison natale, nichée dans une ruelle sombre du centre ville. A  l’office de tourisme, une jeune stagiaire m'avais dit : je ne connais  pas, je ne sais  pas. Dans un  bistrot situé  à 50 mètres de sa maison, j'avais entendu  : "qui ça ? Gullevic, connais pas y doit pas venir boire un coup  ici,  on connait tout le monde". Bon, je leur avait brièvement expliqué, un  poète, malgré tout, célèbre, et de  plus né ici. Réponse, dans un éclat de rire général  : "nous  on s'occupe pas de ça ! "
Célèbre, c'est vite dit, pas  pour tout le  monde et voilà qu'un autre ami me disait, " tu sais, Guillevic,  il est un peu au  purgatoire".
J'aurais peut-être dû choisir Slatan,  là, au moins. Mais le foot, c'est  pas  mon truc.
J'ai donc cherché sa maison et je l'ai trouvée. Certes, pas un château, mais une maison tout de  même, avec une petite cour attenante. Pour ce qu'il avait été heureux dans sa  petite enfance, je ne crois pas qu'il y revenait souvent. Qui sait. Par contre, à Carnac, oui,  il y revenait souvent. 
Alors  j'ai parcouru  à nouveau les principaux sites mégalithiques  : Le Ménec, Kermario, son géant, Kerkado, le tumulus St Michel, le bourg, de  long en large,  puis la côte, par le chemin des douaniers, depuis la plage de St Colomban, celle de Ty Bihan et jusqu'aux  limites du Men Du. 
Marcher, cela va  bien,  mais  un  jour,  il faut bien se poser et attaquer le travail.
9 heures, Plage de Ty Bihan. Je descends dans  l'arène . Il fait 4° et je n'ai pas très chaud.Je vais réaliser  une spirale  à marée basse. Au Nord, le bourg de Carnac, la maison de Guillevic, au sud,  l'Océan Atlantique, en  mémoire, Pélieu, Jégou, Thomassaint,  à  l'Ouest, Gwernig, à  l'Est,  un  pâle soleil qui  m’accompagnera  jusqu'à la fin de  l'exercice.
Le sable est damé,  luisant, argenté, un peu essuyé, mais malgré tout, compact. Encore  un dur moment  à passer car  il résistera  bien.
Je suis  à peu  près seul, ce qui me permet de travailler plus tranquillement. La plage est en légère pente et cette déclivité suffit  pour trouver des densités de sable différentes sous le pied  ce qui se traduit par  plus de difficultés  pour  moi. Si je veux obtenir une belle régularité, je dois en tenir compte  pour compenser  mon tracer par un appui  plus  ou  moins insistant au moment  où mon  talon gauche creuse l’unique sillon. Le sable chante bien et la mer  lui répond, courtes vagues, tempo  lent mais appuyé,  il  n'y aurait plus qu'à y  poser des paroles  et naîtrait " in situ " Le chant de Ty bihan ". Pour ces instants de bonheur intense, je donne  une grande partie de ma vie et je me sens tellement petit dans cette immensité, mais aussi,  rattaché au grand univers qui  me parle ainsi au  plus profond de  moi. Etre une parcelle d'univers,  une poussière d'étoile et s'en rendre compte.
Je termine fatigué mais heureux du résultat. Je vais réaliser  un  prolongement de cette spirale , vers le soleil levant, pour célébrer le printemps,  puisqu'il débute aujourd'hui. Une germination, des volutes en forme de crosse de fougères,  un clin d’œil  à la nature qui se réveille.
Je monte sur la falaise. Je sais que le regard de Guillevic s'est posé sur cet  océan. Je le regarde  à  mon touR, puis je vois cette spirale, de haut, je lui en fait cadeau, aujourd'hui.

Je ne peux malgré tout oublier La Baie de St Jean, dans la ria de Crac'h , quelques kilomètres au  nord,  à vol d'oiseau. Je passe  par le grand dolmen de Luffang, en fait,  une allée couverte de 25  mètres qui a perdu ses pierres de couverture, mais reste un  lieu magique. Je ne me sépare jamais de  ma boussole qui  me permet de  m'orienter et de me situer dans la géographie de la région. Lorsque j’arrive sur le site, un concert de corbeaux, m’accueille. Ils ont niché en grand nombre dans les pins maritimes. Je commence  par de petites installations, très colorées, déstructurées, histoire de casser les codes de la géométrie. Cela se rapprocherait  presque d'un travail de peinture. Puis je reprends les formes  plus classiques du  mandala. Je ne tiens  pas à  m'enfermer dans un style quelconque. Je pense avoir le droit de revendiquer  une liberté d'expression totale.Le chant des oiseaux s'est amplifié. Ils  me montrent ainsi qu'ils  m'ont repéré, jusqu'au moment  où ils comprennent que je ne leur veut aucun mal et leur cacophonie cesse d'un seul coup.
Je pénètre dans l'allée de Luffang. Terre d'ossements aurait dit Guillevic, terre de recueillement, terre sacrée aussi. Faire le  lien entre le vivant et le mort. J'ai cueilli  mes fleurs d'or,sur la route, et je ramasse des brassées de  bois  mort au pied des pins, ainsi que des aiguilles de  pin, très vertes, que la tempête aura fait chuter. Je descends avec le tout au milieu de  l'allée et je travaille  à genoux pour plus de  précision. Une belle émotion  me traverse et là aussi, je me sens faire partie du lieu. Des merles,  plus paisibles on  pris le relais des corbeaux.

Lorsque j'arrive en Baie de St Jean;je vais rester très longtemps  à contempler cette immense  plaine d'eau où  nagent quelques oiseaux de  mer. Le calme est  imposant et je vais  monter un seul cairn en cet endroit avant de rejoindre le Gisant de St Jean. Réalisé cet hiver, tout est resté en place, mais la forme du corps s'est aplatie et les tuiles rouges se sont enfoncées dans le sable. Je ne me vois pas,  pour  l'instant, le déranger et je réalise deux petites installations  à ses pieds avant de reprendre la route.

Mardi, onze heures quinze, tu es de  plus en plus en retard, me dit Serge, en continuant de lire son journal. Serge Thébault est un  poète Alréen,  à part entière,  un auteur reconnu,  un  homme pétri d'humanité. J'ai fait sa connaissance il  y aura bientôt un an,  lorsque je suis revenu habiter en Bretagne.  Nous avons sympathisé et pris  l'habitude de nous rencontrer,une fois par semaine. Nous parlons de la vie qui va, de la poésie, bien sûr. C'est ainsi qu'il m'a confié avoir été l'ami de Guillevic pendant de nombreuses années. J'ai appris sur  lui  plus que par tous les livres que j'aurai pu lire, lui ayant été consacrés. Cela m'a rapproché de ce  poète  oublié par trop de gens et c'est ce qui m'a décidé  à lui rendre hommage, aujourd'hui.

Roger Dautais




Spirale 

Je sais qu'amenuisant
Durant  mon aventure
L'espace que j'enclave

Je sais que tournoyant

Autour de quelque chose
Qui est moi-même et ne l'est pas,

Je finirai par être
Ce  point auquel je tends :
Vrai  moi-même, le centre

Et qui n'est pas




Cercle

Tu es un frère
On peut s'entendre

Fais  moi pareil,
Enferme  moi.

Réchauffons nous, 
Vivons ensemble
Et  méditons.

Eugène Guillevic

Du domaine 1977
Euclidiennes   1967  Gallimard

            ***


Guillevic 

Guillevic aimait Rimbaud
mais ne l’idolâtrait pas
Guillevic lisait Ady
mais ne le sanctifiait pas

Guillevic tonnait Trakl
mais ne le magnifiait pas

Il aimait  à me dire
" le poème est au-dessus
 de celui qui écrit
 tant dans sa promesse
que dans son  prolongement.


La  poésie

A guillevic

Je pose  la question unique :
              c'est quoi  la poésie ,

Il  m'invite  à boire le vin
             comme  une cérémonie
             en humant le nectar
             en  humectant mes lèvres de son  parfum
             en le laissant glisser lentement
             le  long de  mon  palais
             jusqu'au fond de ma gorge.

Ahuri, je regrade  mon interlocuteur.

          " C'est ça la poésie
            rendre  le sacré
            à chaque geste de la vie."





Serge Mathurin Thebault
GUILLEVIC
Éditions Gérard Guy

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.