La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

mercredi 8 décembre 2010














Il est des jours de travail ordinaire qu'il convient d'offrir
à la nature,
afin que l'invisible prenne le pas sur le réel...




à Richard Shilling.

Pratiquer le land art en cette saison, c'est pas toujours agréable car la météo est rarement clémente, mais c'est le jeu en même temps. Internet, le travail de bureau, ça va un certain temps mais il me faut la vie au grand air pour retrouver toutes mes sensations. Il y a quelques jours, je suis parti en direction des plages, la neige ayant fondu et la pluie cessé de tomber. Il fait un bon zéro degré au thermomètre et l'arrivée au bord de la mer me surprend, bien que je me sois habillé en conséquence. L'air est vif, humide, le vent, du nord. Il faut vite se mettre en marche, pour se réchauffer. La plage a beaucoup changé depuis ces dernières grandes marées. Le sable s'est damé naturellement. Le froid l'a rendu plus compact, gris, difficile à travailler. En plus, je suis la marée descendante et le sable n'a pas eu le temps de s'essuyer. Après une demi-heure de marche, je découvre un espace qui me parait pouvoir accueillir une spirale. Je tâte le sol de mon talon droit. C'est celui qui trace. Il s'enfonce moyennement. Le sable résiste bien. Mais après avoir bien observé cette étendue, je pense que je ne trouverai pas mieux et je décide de tracer, sur cet ilot de sable gris. Les cinq premiers tours tracés, j'ai la mesure de mon travail dans la tête. A 20 centimètres près, je sais ou il se terminera. Le froid me prend malgré cet exercice très intense. Les crampes viennent assez vite dans l'arrière des cuisses. De temps en temps, je m'arrête pour faire des moulinets avec les bras, puis je me frotte les jambes, histoire de récupérer un peu de chaleur. Je reprends mon tracer. Je me concentre sur mon travail. Il avance bien.
Vers le 17ème ou 18ème tour, je prends une première photo. Cette spirale grise, malgré son peu de profondeur, est très belle, bien inscrite dans un paysage qu'elle ne dénature pas. La plage est déserte. Il y a bien des travaux le long de l'épi rocheux, qui sépare la plage du canal d'accès au port de Ouistreham, car j'entends des bruits de moteur, mais je ne vois personne. Il est question d'allonger le terminal qui reçoit les ferries. A propos, en voici un qui passe, non loin de moi. Il rejoint l'Angleterre.Lorsque je vois un bateau, grand ou petit, je m'arrête, je le regarde passer. Je pense aux marins. Dur métier. Dans la famille, on connait un peu. Une fortune de mer, ça ne s'oublie pas même 45 ans après. C'est là.
Une histoire sans fin. Voila ce que j'ai marqué auprès de ma spirale. Mémoire de sable, parole de mer, histoire de pierres. Je me dirige vers l'est pour rejoindre l'estran. Il y a des pierres à profusion. Bien qu'il soit tard, je décide d'élever un cairn. J'ai enlevé mes gants de laine, c'est tout ce que j'avais pris, et travaille à mains nues. Les petites roches ont beaucoup d'aspérité et je me blesse assez vite, même avec l'habitude du travail manuel. Le cairn s'élève bien et j'ai déjà fait le vide autour de lui. Plus il grandit plus je dois aller chercher les pierres au loin. Le soleil s'est couché depuis un quart d'heure, la nuit commence à tomber et la côte s'allume de mille feux. Très beau spectacle. Je suis obligé d'arrêter la construction car je ne vois plus assez pour me déplacer sans risques sur l'estran. Je termine de coiffer le cairn avec de petites pierres. Il atteint ses 1,80 mètre. Il me tient compagnie dans cette solitude marine. Les bouées de balisage du canal d'accès au port, se sont allumées à leur tour, lumières verte et rouge. Je prends quelques photos et rejoins la côte dans le noir. Je pense aux miens. Ils sont toujours présents lorsque je travaille seul. Lorsque j'arrive à la voiture, je suis transi de froid. Demain, je travaillerai côté campagne.
Autre jour.
Je prends la direction de l'est, traverse le canal et rentre sur le plateau désert qui s'étend entre le pont de Callix et la colline de Colombelle. Friche industrielle,aux herbes gelées, zone désertique. Je ne suis pas venu ici depuis très longtemps.
Je tombe sur un gynerium qui n'a poussé ici que par miracle. Plus de quatre mètres de haut, sur ce terrain où rien ne prospère sauf les mauvaises herbes. J'y installe un nid, aux creux des feuilles, à l'aide de branches mortes, recouvertes de lichen jaune d'or, pour trois pierres qui passeront au moins leur nuit, ici à rêver qu'elle sont des oiseaux.
Je me dirige vers la voie ferrée et je marche en direction du nord. Je trouve un passage sur la droite et installe à mi-pente d'une sorte de terril, un cercle de terre noire, dans la mousse, couronné de graines, puis, un peu plus haut, un tout petit cairn, qui forment avec une pierre moussue, un ensemble harmonieux qui me convient. Puis je reprends ma marche vers l'est jusqu'à l' étang. Je trouve une pierre noire que le gel des dernières semaines aura éclaté. Je me sers de ces morceaux pour élever un dernier cairn de marche. Il marquera le point ultime de ma sortie. Le soleil vient de basculer derrière l'horizon. Il faut que je rebrousse chemin et rentre par la voie ferrée. Elle est pratiquement abandonnée. L'an dernier, le ballast a été rechargé de pierres blanches. Il me vient à l'idée de faire une spirale au milieu de la voie, en les utilisant. Une fois le travail terminé, je prends quelques photos et remet les pierres à leur place.
Mon travail est terminé pour aujourd'hui. Je traverse le plateau dans le noir et vraiment seul. J'ai reçu un mail de Richard Shilling, c'est un artiste de land art d'outre-Manche,dont j'apprécie beaucoup les créations.. Je pense à ce qu'il m'a dit.Je suis très touché par ses mots. Il connait, lui aussi, ces solitudes et ce questionnement des personnes sur notre démarche, notre art de vivre, notre façon d'exprimer la vie. Pour ma part, je suis bien incapable d'expliquer ce qui me met en route chaque jour, ce qui m'inspire, profondément. Je pense qu'il faut préserver cette part de mystère. Elle est le feu de la vie et lorsque ce feu s'éteindra, alors, beaucoup de choses auront déjà été faites sur cette terre et il faudra songer à céder la place. En attendant, je vais dédier ce billet et ces deux jours de travail ordinaire, à Richard Shilling, bien amicalement.


Roger Dautais

J'ai voulu apporter un peu de couleurs d'automne à cette série de photos, par des travaux de saison, ajoutés au dernier moment.







Donne toi à l'espace
Il est ta nature

Qu'il te déchante
Ou te reprenne dans les airs

Il est de pluie tu es de rêve
Tu danses sous la mer
Au doux chant des baisers

Quel regret a porté ta mémoire.



Brigitte Maillard

à découvrir et fréquenter http://www.mondeenpoesie.net/ ainsi que les autres blogs créés et animés par Brigitte Maillard avec talent et humilité !




Le chant des naufragés


A la santé des cieux du large
Dans les calices et les ciboires
Nous buvons goulûment la mer
Aucune eau ne nous désaltère
Nous avons soif de sel
Nos lèvres sont avides
Dans l'au bleue, c'est toujours dimanche
Quand s'agenouillent les poissons d'or

Jean Michel Maulpoix
Dans l'interstice 1999.

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.