La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

jeudi 2 juillet 2020

Guetteur de marée : pour Virginie Roels


À Marie-Claude.





Le temps s’était occupé de brouiller les cartes.


Chaque jour, tout restait à découvrir dans la peau d’un rebelle qui prenait de l’âge, sans autre projet de vie que celui de survivre.
Après la pluie, le vent qui me claquait la face, refroidissait mon cœur, dangereusement. J’avais pris le chemin des îles et je devais coûte que coûte, y arriver. Vivre en land art ne pouvait être qu’un mixte entre le plaisir de la découverte et le brûlant constat des échecs vécus in situ. Sans réaction à ce voyage au long cours je me serais désagrégé très rapidement. J’étais né seul, avec une mélancolie attachée à mes basques. Il n’était pas question d’abandonner ni de devenir un pâle imitateur à cause de cette difficulté de plus.
Bien sûr, il y avait eu ces épisodes vécus à l’hôpital. Pour qui n’y avait jamais souffert, c’était l’incompréhension totale. Parce que c’est triste, un hôpital, entre les morts planqués en morgue, ceux qui attendent d’y être allongés, la fin avait une odeur fade qu’il était de bon ton de ne pas sentir. Et puis, il y avait cette foule bigarrée de passage qui faisait semblant de survoler tout ça, de ne pas être là, ou, par hasard, avec une seule idée, se barrer vite fait de la visite. Encore heureux pour moi, j’avais toujours eu ma femme aimée, pour m’accompagner et me tenir la main, près de mon lit.J’avais pris le relais, quand cela avait été son tour.
Le reste, ça tenait entre les odeurs d’éther de désinfectant, les chariots de soin, les poubelles souillées, encombrant les couloirs, parcourus par les bancales à roulettes ou autres malades poussant leur mat à perf, le pyjama tombant sur les mules, pour aller acheter des clopes, à la caféte. Ajoutez le personnel et vous avez le tableau de cette ruche à souffrance.
Privé d’horizon , d’air frais et de toutes ces choses de l’extérieur. j’avais malgré l’âge avance, gardé le besoin d’aimer la femme de ma vie, avec un cœur ardent et recousu .
Si ce temps de la douleur existait bien dans ma vie, alors, ce n’était pas le mien. Jamais je n’aurai voulu en être le complice soumis. Çà rappait dur, toutes les convictions, ces passages obligés dans la souffrance. Bien peu retournaient à leurs rêves en sortait de ce merdier.
J’y étais retourné, à chaque fois, avec plus ou moins de temps consacré à la convalescence qui vous tombait dessus comme un paquet-cadeau.

Le jour s’était levé et répétait sa leçon. La vie pour moi, se passait, dehors. Dans le vent, sous la pluie, en plein soleil, mon corps ne demandait que ça. A chaque instant, toutes le couleurs du temps m’accueillaient. Il y avait bien ce vide s’élargissant jusqu’à mon enfance détruite pour toujours, mais je n’y plongeais plus à chaque fois. Je voulais fuir cet abandon comme j’avais fuit les coups donnés à la maison.
C’était depuis mon grenier que je t’écrivais tout cela, mais c’était déjà trop tard. D’une rive à l’autre j’avais glané des silences glacés, sauvé une poignée d’idées dans le courant du fleuve, rassemblant le tout en un pauvre viatique auquel je m’attachais pour ne pas me noyer.
Le temps s’était occupé de brouiller les cartes. L’amnésie avait progressé en moi, comme la marée sur l’estran. Il me restait l’essentiel, un souffle de vie ténu, si précieux que je veillais sur lui car c’est lui qui me rattachait à toi.
Je retournais dans les pierriers des îles ,où la marche était si difficile, mais le choix de pierres, à l’infini. Aucun mot n’avait la richesse des pierres assemblées en cairn pour chanter mon amour pour toi. Et comme c’était avant tout une affaire de vivant que d’aimer, j’étais sur le bon chemin.

Roger Dautais
Route 78
Photo : création land art de Roger Dautais.

dimanche 21 juin 2020

" Chemin de vie " à ma femme aimée



À Marie-Claude.

Absence de toi.
L’ordinaire de mes jours, dévore le vent, derrière les collines. Il retourne les terres noires et moissonne les idées venues en masse. L’ordinaire, efface la mémoire, en convoque une autre, plus enfouie, plus intime et qui te tire les larmes. L’ordinaire, c’est le blues de toi qui me prend aux tripes, lorsque tu t’absentes. L’ordinaire se vit sur les quais du port, d’où tu as embarqué pour les îles et qu’il attend le flux de la prochaine marée. L’ordinaire , c’est quand je me mets, seul à table, écartant les miettes du repas d’un revers de main, avant de me servir un verre de vin, main tremblante. L’ordinaire, c’est chercher jusqu’à mon dernier sou, pour acheter le pain. L’ordinaire, c’est raccommoder le temps perdu à raconter des vies et des vies, à des inconnus, sur un quai de gare. L’ordinaire, c’est poser une lune dans les coquelicots, puis une deuxième et attendre que le soleil vienne les éclairer. L’ordinaire ce sera de voir le ciel s’assombrir et disparaître les copains, un à un, l’hiver, et de se rendre compte que le monde retournera quand même, sans eux.
L’ordinaire changera le jour où, à la pointe de Kerpenhir, je verrai s’approcher la belle vague d’étrave de la Sterne, vedette blanche et bleue comme te yeux. Parce que je te saurai de retour et bientôt dans mes bras, pour vivre notre ordinaire à deux.
Roger Dautais
Route 78
Photo : création land art de Roger Dautais
" Chemin de vie " à ma femme aimée
Bavent - Région de Caen - Normandie
Année 2000

mardi 16 juin 2020

Maelstrom de vie :  à Guy Allix





À Marie-Claude, femme aimée.
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maelstrom de vie
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Dans ces montagnes russes parcourues tout au long de ma première vie, il m’arrivait de vomir mon enfance. Certains soirs, je pensais avoir vécu un jour de trop.A chaque fois mes tripes se crispaient. Pourtant au lever du jour, mes doigts agrippaient à cette vie détestable, croyant vivre du mieux, bientôt.Je sauvais du naufrage, quelques idées glanées la nuit, d’un rêve à l’autre. De belles occurrence rapprochaient les êtres qu’il fallait vivre avant leur fragmentation.
Mes souffrances avaient une existence circulaire, allant et venant comme les marées dans la baie.
Il m’arrivait de me lancer dans quelques travaux intérieurs, réglant une circulation sanguine, trop bouillonnante, consolidant mes os de quelques prothèses. Mais les moisissures colonisaient mes synapses. Ma mémoire amnésique, s’épaississait, cédait la place et la mélancolie reprenait de plus belle.
Plus proie que chasseur, je craignais la meute de chiens, chassant le hobo, empêtré dans les marais, emportant mes restes, comme dans le pire des cauchemars.
Te souviens-tu des images folles collées comme des affiches sur les murs du port de Caen ? Portraits au fusain, de hobos morts sur la route et que le vent décollait sans pitié. L’âme de ces morts tintinnabulait dans les impasses des docks. On dansait avec eux, sur les trottoirs à putes, certains soirs avinés.
Finir là-bas ou ailleurs, au pied des cargos dont certains marins ravitaillaient en came, nous était égal.
C’était toujours ce fichu et même temps donné qui s’écoulait.
Il aurait fallu ,après l’incendie de nos êtres, trouver une place sur les pavés luisants pour répandre la dernière poignée de cendres que le vent aurait dispersé.
Mon univers se situait au-delà de mes propres limites. Ma lumière , se partageait l’espace intime avec ma part d’ombre intérieure. Ce lieu incertain contenait une once de magie née de cette tension alternative.
Une sorte de réponse au doute. Les affres de mon corps vivant, différenciaient ma chair de la pierre. Éveil de sensualité à fleur de peau.
Je laissais à l’univers le soin de m’absorber.
Je vivais ailleurs, avant tout, étranger, sans appartenance. Ma peau témoignait de mes gênes.A peine posé quelque part, je poussais mes racines dans le vivant. Une manne inattendu qui sauvait la mise. Puis, je reprenais la route
Si je m’en étais sorti à chaque fois, jusqu’ici, je payais pour savoir que les rescapés n’avaient jamais raison. Personne ne voulait entendre leurs récits catastrophiques, pleins de geôles, de cachots, de trains et de barbelés..
Etais-je perdu dans ce maelstrom de vie?
Non, j’avais toujours une boussole dans mon sac à dos. Je savais les routes à ne jamais prendre comme celles qui menaient au fascisme. L’orientation aux étoiles, que je pratiquais depuis mon enfance, gardait un parfum poétique. Je conservais cette habitude, depuis ma jeunesse sacrifiée et les nuits à la belle étoile.
J’aimais, dans la baie, cueillir les salicornes que je mangerai le soir avec toi, dans notre cuisine. J’aimais de plus en plus, lorsque tu me regardais avec tes yeux bleus.
L’âme de la baie où je pratiquais le land art, était curieuse, venteuse, grise. Sous ses airs de poésie flottante, les bulots continuaient à manger les yeux des péris en mer, entre deux marées.
Sortie d’un bois de pins maritimes, la tourterelle turc, devenait le trait-d’union vivant entre le souvenir du lieu gardé dans sa mémoire d’oiseau et la réalité d’une étendue d’eau de mer, quelle survolerait sans jamais la maîtriser.
Vous désiriez où je vivais, passante, sans soucis ? Si je le savais vraiment, sinon en moi lorsque je ne me quitte pas.
Enfant de pourchassé, très vite indésirable, j’avais pris la route de l’exode dans ma jeunesse pour chercher le passage vers l’autre rive. J’y marchais encore.
Pourquoi attende qu’une bonne âme me tende la main et me montre l’embarcadère, pour cet autre monde, sans guerres, sans racisme, sans dominants, sans violence, sans colons ? Je le connais, rêvant aux jours meilleurs et c’est là que je vais m’asseoir les nuits de grande peine.
Roger Dautais
Route 78
Photo : création land art de Roger Dautais
" Maelström de vie " à Guy Allix.
Normandie.

lundi 8 juin 2020

à Maria Dolores Cano



Changer c’est à la fois, naître et mourir.
Carl Gustav Jung
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à Marie-Claude
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Expérience ultime.
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S’il n’avait pas autant neigé le jour de son enterrement, j’aurais pris cette neige comme un don du ciel. Une bonne matière pour le land art. Mais depuis le 15 février 1997, la voir tomber me faisait l’effet contraire. A cause du mort, dans son cercueil se couvrant de neige , au fond de la tombe,. L’oncle Théophane détestait la neige, depuis les camps nazi où il avait passé cinq longues années.
Des événements comme ça, suffisaient à ajouter, une couche à ma confusion, au moment de créer. Ils s’ajoutaient à l’afflux d’idées désordonnées, lorsque l’inconscient ouvrait les vannes. Mon cœur en prenait un coup à chaque fois. J’aurais à le payer plus tard .
Je le sentais près à bondir en dehors de ma cage thoracique, dans une explosion de cotes. Il fallait remettre de l’ordre dans tout ça, mais pas trop.
Se laisser aller à la petite musique du succès, même légitime, couvrir les murs de mes portraits, n’était pas bon. Je ne l’avais jamais fait. Je devais oublier tous ces bravos.
Si les eaux dormantes résistaient au silence, je devais y arriver aussi.
Chaque saison passée trouvait une place dans ma mémoire amnésique, comme un livre lu, dans ma bibliothèque. Après tout, si je ne lisais qu’un ouvrage à la fois, j’avais tendance à penser qu’à chaque jour suffisait sa peine. L’heure vécue n’était qu’un morceau d’éternité dont je devais faire quelque chose sans me charger de mon passé artistique réalisé.
Je recherchais le silence de l’esprit, loin des appels d’anges déchus qui recrutaient pour le Sad Paradise. Le souffre qui remontait des enfers, tapissant le cratère du volcan, n’atteignait plus mes poumons. Les shoots violent n’entraient plus dans mes veines et mes yeux ne se révulsaient plus dans un corps désarticulé au fond d’un squat.
Mon ancrage était ailleurs, sous un ciel complice.L’universalité de l’absence m’avait fait homme et j’y grandissais, loin des mutineries organisées par les cellules anti-fa, où je militais en dilettante. Ces brûlots révolutionnaires aiguillonnaient les foules. J’aimais l’idée de révolte contre l’ordre et l’injustice, mais en me faisant vieux, l’activisme ne me tentait plus. Oui, à la sincérité de l’engagement, à la simplicité des actions qui marquaient les esprits endormis, mais la violence que j’avais pratiqué, dans ma jeunesse ne me plaisait plus.
J’étais allé vers le land art, parce qu’il était en marge de l’art traditionnel. J’y marchais comme on marche pour atteindre la terre promise. Je m’y était senti accueilli. Je m’ y étais épanoui.
Il s’agissait, pour moi, c de remercier la Terre-Mère, dans chacune de mes installations. Je désirais changer ma vie, changer le monde à mon échelle et j’y arrivais parfois.
Dépasser la performance, qu’elle soit très grande ou modeste, devenait une façon de pense, de s’en détacher. Je devenais un passeur d’idées et je tendais à devenir ce que je faisais naître entre mes mains.
J’aimais, au travers de cet art de vie, cette expérience ultime, menée jusqu’à la vieillesse, raconter l’histoire de l ‘homme que j’étais, à l’enfance meurtrie, issu des extrêmes et pacifié par cet art universel, dans les dernières années de ma vie.
Il me fallait peu, après avoir beaucoup marché, entre l’émotion ressentie dans le paysage et la création in situ. Une sorte de cri du cœur, en somme une grande énergie spirituelle mise au service du geste. Seule, une pratique de chaque jour amenait à ce résultat.
J’étais déterminé à cultiver cet art de l’équilibre précaire pour l’amour d’une femme dont je partageais la vie depuis 53 ans et qui m’aidait, par sa présence sans failles à tenir la route malgré les détracteurs.
Roger Dautais
Route 78
Photo : création land art de Roger Dautais
" Salutation au soleil " à Maria-Dolorès Cano, en amitié.
Ria d'Auray - Bretagne

vendredi 5 juin 2020

lLe voyage de la sphère  :  à  Pierre Bénichou.




Marie-Claude
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*Le mot amour, c’était tout.
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Le monde d’où je venais, n’existait plus et celui auquel j’aspirais, paraissait inaccessible. Entre les deux était apparu un état d’urgence.Des mots sinistrés en moi, pendant de longues périodes de mutisme, affleuraient. Le dire manquait de spontanéité. La société, devenait incurable.Le monde d’où je venais n’existait plus. Cette sauvagerie de souvenirs enchevêtrés dans ma mémoire amnésique , finissait par créer une désordre qui m’emportait dans son sillage.
Petite enfance
On fonctionnait, pareillement, rue Paul Sébillot. On naviguait à l’estime, sans futur. En 1948, ça sentait encore la guerre.les disparus, les déportés, les collabos.Nous, on avait faim et cette sensation de creux au ventre, scellait notre amitié à trois : Edith, Maud et moi. Ces deux sœur juives avaient vu disparaître une grande partie de leur famille dans les camps Nazi. Maud résistait le mieux à son statut d’orpheline de guerre qui lui était offert comme cadre de vie, mais les deux sœurs en souffraient beaucoup. Leur courte vie était inscrite dans ce drame.
Nous étions tous les trois des enfants de la guerre, livrés à eux-mêmes. Notre royaume était la rue et le fleuve de nos navigations, le caniveau.
A quelques centaines de mètres de la maison, en remontant la rue Paul Sébillot, se trouvait le bar de l’Étoile. Plus exactement, un bordel à soldats, comme il en avait beaucoup, à cette époque, dans les villes de garnison, afin de calmer les troupes. L’armée avait une vue tout fait pratique, de la femme au service de la nation. Une exaction de plus à mettre à son palmarès de violence institutionnalisée.
Enfants perdus, nous allions jouer sur le trottoir de ce bordel, attirés, par le bruit, la vie l’ambiance et la musique largement diffusée par le patron, pour attirer le client dont les filles s’occupaient, ensuite. Installés, parmi ces filles à même le trottoir, on jouait aux billes pendant qu’elles racolaient les soldats. On profitait des gentillesses de ces « dames » qui nous distribuaient des bonbons en nous passant la main dans les cheveux. C’était, nos mamans de la rue. Mais on ne comprenait pas plus de ce qui se passait là-dedans. J’avais 6 ans et mes deux amies, deux à trois ans de plus.
De temps en temps, le patron du bar de l’étoile, sortait en vociférant, donnait un coup de pieds dans nos billes, pour nous casser, nous traitant de petits voyous, de sales juifs. On se comportait comme des piafs effrayés, pendant un quard d’heure, avant de revenir devant le bar, accueillis par les sourires de ces « dames ».
Une fois, Maud avait entendu, le mot amour, c’était tout.
Parenthèse.
Ce genre de souvenirs,arrivait dans ma vie, comme une tintinnabulations d’anges déchus de Sin Paradise. De sangsues noires pompaient, le sang de leurs yeux, repoussant toute envie d’accouplement avec leurs estuaires incnadescents.
Le land art occupait maintenant, ma vie, durablement, ouvrant en moi, un large champ d’inquiétude et de questions, auxquelles je me devais de répondre. Au moins, m’y essayais-je de tous mes moyens. Tout était à réinventer, à défricher chaque jour, jusqu’au bout de mes forces.Cette longue et passionnante trajectoire, ne devait en aucun cas, faire de moi, un savant, un spin Doctor, un brillantissime artiste que les foules admireraient,. Non, il s’agissait d’orienter ma vie et de la vivre au jour le jour sans déshumaniser la pratique.
L’imprévu de cet art physique, restait la blessure.Elle revenait, souvent. J’avais quitté la foule besogneuse et ouvrière que je respectais, mais aussi, celle des affairistes, des cupides, du consumérisme et je me retrouvais projeté dans une sorte de houle où je devais surnager, parfois survivre. J’y arrivais.
Carré des anges.
Les visages d’Edith et Maud, mortes toutes les deux dans les années 50, me revenaient en mémoire, très souvent, comme des éclats lumineux. Elles étaient devenues mes étoile. Je les enviais dans leur grand voyage, elles qui reposaient au carré des anges du petit cimetière de ma ville. Souvent, je me trouvais au pied du mur de ce cimetière, prêt à accrocher le voyage , pour de bon, sur fond de mélancolie qui arrivait à percer mes peaux succinctes, et atteignant mon cœur
Reprise.
Mais , je retournais au chantier, dans les petits matins gelés qui font les doigts gourds, au dialogue avec la mer amoureuse, aux danses sur les terres noires, bordées d’ajoncs,. Puis un jour, il y avait eut cette sphère magique, magnétique, avec qui j’avais accepter de voyager.
Elle m ‘avait redonné de l’élan, fait battre mon cœur jusqu’à la chamade, et surtout me redonné l’envie de continuer le chemin pour toi, seule femme aimée, jusqu’au bout.
Roger Dautais
Route 78
Photo : création land art de Roger Dautais
« Le voyage de la sphère » à Pierre Benichou
Région de Caen - Normandie

vendredi 29 mai 2020

à Michèle Schang

De mon enfance en caniveau, il me restait si peu de bonheur. Mais le sourire de ces deux soeurs de misère, je les garderai à vie.
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À Édith et Maud,
mes étoiles de guerre..
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La clandestinité, on l’avait choisi pour elles, dans cette France de collabos , devenue trop dangereuse à vivre. Même pour de jeunes enfants, le temps n’était pas à se promener dans les rues, avec une étoile jaune sur le cœur. Leurs parents s‘en étaient séparées, pour les sauver. Elles étaient arrivées, toutes les deux, un hiver dans une ferme des côtes du nord, en Bretagne. La famille était protectrice. On les avait aussi obligé à changer de nom. Elles s’appelleraient, désormais, les sœurs La croix. Issues d’une famille juive non pratiquante, elles avaient dû, provisoirement, suivre la religion catholique, aller à la messe, réciter des prières, qu’elles ne connaissaient pas. Ce n’était pas leur nature de prier et elles n’aimaient pas ça.
Édith et Maud, étaient restées cachée dans cette ferme jusqu’à la libération avant de rejoindre Paris. A part une tante du côté de leur mère, tous les membres de leur famille avaient été déportés, puis exterminés.
Leur tante était venue avec elles, habiter dans une petite ville, du nord de la Bretagne. Elles vivaient toutes les trois dans ma rue.
Très vite, Édith et Maud étaient devenues mes amies. Cela me permettait de m’échapper très souvent de ma maison, où j’étais maltraité. Je leur racontais tout.
C’est ainsi qu’en échange, elles m’avaient fait des confidences sur leur vie.
Le père de mon ami Titi,le voisin du dessus, n’aimait pas les juifs .Pour cette seule raison,Titi ne participait pas à nos jeux. Un jour, il m’avait montré un livre, appartenant à son père: Mein Kampf. Pour que je le lise.
Cela ne me disait rien de lire un livre sans images et il l’avait remporté chez lui.
Nos escapades, à la vieille rivière, nous les faisons tous, les deux, sans les filles.
Un jour, j’avais emmené Édith et Maud, au cimetière de la ville. Elles avait trouvé le lieu des morts, très beau. Un grand jardin, qu’elles disaient.
Elles avaient récupéré des perles dont on fabriquait de couronnes mortuaires, pour en faire des colliers et des bracelets. Très élégantes, dans leur pauvreté, elles s’ en paraient, tous les jours.
Je les avait toujours trouvé jolies avec leurs longs cheveux et leurs regards noirs. Je pense que j’aurais pu les aimer, en vrai, si elles n’étaient pas mortes, jeunes.
De chagrin, je crois.
Avec le temps, toutes ces histoires s’étaient transformées en empreintes profondes qui relevaient de leurs passages sur terre et dans mon environnement.Je les comparais à ces rivières bleues qui apparaissaient, sans que rien ne les annonce, sur les étangs du lac aux lotus.
Rien ne pouvait expliquer leur présence, mais je savais, qu’Édith et Maud, mes étoiles d’enfance, continuaient à vivre près de moi.
Roger Dautais
Route 78
Photo : création, land art de Roger Dautais
« Rivière bleue» pour pour Michèle Schang.
Région nord de Caen.
Normandie

dimanche 24 mai 2020

 " Béances "
La mort n'est rien pour nous.
Epicure ( Lettre à Ménécée )
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à Marie-Claude, femme aimée.
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Béances...
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Solitude, vieillesse, maladie, abandon, une agonie en soi qu'il faut combattre.
Cette mort qui infuse, c'est trop vague pour déjà être prise au sérieux.
Je la compare à l'air soudain grave pris par le ciel, qui cache son jeu derrière un paravent de nuages et finit par imposer sa colère en trombes d'eau mortelles.
Je suis adepte de la lecture et de la marche dans le cimetière des Quatre Nations *. J'y retrouve ce silence des zones excentrées de la grande ville bruissante et agitée, propice à la méditation.
J'y rentre par l'unique porte située au sud, trouant la grande muraille d'enceinte. Je rejoins, rituellement et en marchant, les quatre Cardinaux, en tournant toujours à gauche. Sud, Nord, Ouest, Est.
A peine si la présence des chats, dans les hautes herbes colonisant les tombes en dés-errance, , dérange les habitants du sous-sol. Nos propres échanges, sont touffus et légers à la fois.Choisir une tombe à honorer demande du discernement. L'inévitable disparition de la quasi totalité des noms sur les pierres tombales ne me dérange plus. Je m'adresse en silence, à l'ensemble des disparus.. Je compose avec cette sensation des présence et tout signe peut être interprété ou simplement perçu.
Vient alors l'instant de l'invite , la quelle il faut répondre et honorer la mémoire qui fait signe.
Discontinuité d'un rêve éveillé, fragrance de l'esprit qui veut efface la frontière virtuelle entre cette énigmatique expérience et la création qui laisseraient place au land art pour son épanouissement éphémère ?
Le cœur devient le seul messager capable de répondre à cette énigme.
Roger Dautais
Route 78


* Le Cimetière des Quatre Nations, se trouve à Caen et fait partie des lieux de promenade connus bien au-delà de la Normandie.


Photo : création land art de Roger Dautais.
" Béances " :
aux âmes vagabondes qui accompagnent nos vies.
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Note :
Béances.
sur le côté droit de cette route en lacets qui menait à la mer, je trouvais un endroit ensemencée de fleurs des champs. Sa beauté me frappa. Quelle main avait semé ces fleurs champêtres, sur ma route, peut-être, dans le dernier de mes printemps.
Une force anormale stoppait mon avancée.
J'examinais les lieux, le virage, le talus, le chêne vert.
Mais oui, c'était ça,... l'endroit même où Sara perdit la vie au volant de sa voiture, projetée sur le chêne vert, par un automobiliste aviné qui avait perdu le contrôle de son véhicule. Nous avions tous été bouleversés par la mort de cette jeune femme de 22 ans.
Dix ans après, j'étais arrêté au même endroit, par ces fleurs semées. Ce ne pouvait être qu'un signe de Sara. Je cueillis de trois fétus de paille que je posais en équilibre, pour elle.
Bizarrement, encore une fois, on me faisait signe de l'autre monde. Toute ma vie avait été ce compagnonnage avec ceux que vous appeliez de disparus, dont je me sentais proche.
Roger Dautais

jeudi 14 mai 2020

" Le voyage de la sphère " Pour Michèle Schang





.../Le voyage que l'on va entre­prendre est en soi déjà une grande aventure, mais pas de celles dont on aurait envie de parler abondamment... Le reste est silence !"
C.G.Jung.
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*À mon père.
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Un aller simple.

Je suis au fond, un homme usé. Un homme fatigué. Un écrivain qui n’écrit plus, un consommateur qui n’achète plus. Un patriote qui ne défile ni ne célèbre plus. Rien ne m’est rendu possible lorsque le chagrin inonde la morgue et la salle d’attente. Je rêve de noyade dans me propres larmes.
J’ai perdu mon père. Je suis assis, près de lui. Je lui parle.
Surtout, si vous avez envie de me consoler, ne vous occupez pas de moi.Seules les pierres m’importent un peu. Années après années, je l’ai vu sombrer. Couches après couches le chagrin s’est déposé dans mon cœur, comme une rouille en strates. Le courant ne passait plus entre nous. Le cœur à cœur, même , mis à mort.
Il avait fini par se refroidir, se raidir., emportant ses secrets.
L’effet de manque me déposait comme un voyageur sans bagages, sur le quai d’une gare désaffectée.
L’insuline réglerait ça, d’un coup, à l’ombre de notre moulin.
Entre deux affects, l’art d’aimer, vécu comme un relais inutile., comme un pont dont les piles ne pouvaient que s’écrouler, un jour prochain.
Ne plus rien faire, ne plus rien vivre, ne plus répondre aux injonctions politiques. Relire les souvenirs de l’enfance , comme des tatouages indélébiles au cœur et qui se transformaient en poison, dès l’enterrement, opéré par deux hommes trapus, pèle en main. Le bruit de la terre sur le cercueil. Mat.
Mes larmes ne sont pas la pluie. Elles adoptent le rythme de ma peine.
Suis-je devenu étranger à ce monde distancié qui recommence à à consommer, sans compter ?
Et la décroissance, devenue comme une maladie à fuir ? Je ne crois pas.
Mais, cette image en boucle.
Un souvenir du néant ? Debout, devant la tombe vide, avant d’y descendre le cercueil et de l’eau, au fond.
Cette année, je n’aurai pas vu d’hirondelles, le cœur broyé par le chagrin qui m’aura brouillé la vue.
Je pleure souvent, sans avoir la force de m’avouer qu’il y a bel et bien une raison.
Notre dernière sortie avec lui. Il voulait revoir le Vieux Pont. Il voulait boire une bière. Ces yeux étaient vides. Il nous reconnaissait peine. Il n’avait bu qu’une gorgée de bière et avait demandé à rentrer.
Au fond de mon cœur, un bruit mat, un souffle, un glissement, du liquide carmin, une valve, une chambre, mais aussi ce sentiment qui collait au sang et naviguait dans mes veines.
Rien noté d’autre, aujourd’hui que son absence.
C’est bien là, une preuve vie d’écorché vif.
On ne devrait pas s’attacher à ce qui nous quitte, à ce qui meurt.
Roger DautaisRoute 78
Photo : création land art de Roger Dautais
" Le voyage de la sphère " Pour Michèle Schang
Normandie
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Désolé de  ne pas vous répondre comme  je le voudrais. Durant ces dernières semaines,  mon état de santé s'est aggravé. Il semblerait que cette alerte soit en train de  passer. Merci  à vous tous  pour ces preuves d'amitié qui arrivent malgré tout, sur ce blog.
 Je  vous embrasse.

samedi 25 avril 2020

"Cairn aux coquelicots " : pour Ana Mendieta




À Marie-Claude, femme aimée.
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J’ouvrais, le livre des jours sombres.
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Des aubes stériles et naissantes, sous tes paupières nues, aux aurores de pleine lune, à chacun de nos pas, la lumière bleue enjamba pour nous, un corps affaissé, dans la foule des titubants. Il était temps pour moi, d’ouvrir le livre des heures sombres et de le lire, du bout des doigts, puisque nous étions aveugles. . Des terres sombres aux terres les plus reculées du vieux monde, chaque recoin de terre ayant reçu la visite de ton âme angélique
,fut retournée. Chaque tombe fut ouverte, ensemencée. Nous pensions que des saisons plus souriantes, auraient remis le monde malade, debout.
Des Îles de la Tortue atteintes, en canoë à peau, avaient surgi des lacs, jaillissant du permafrost, entourées de terres sacrées. Elles avaient adopté comme dieu, une pierre noire, longue, pointée vers le ciel, comme un lingam.
Toutes ces îles , en qui nous fondions l’espoir d’un futur possible, furent pénétrées, fouillées, retournées, traversées au rythme du tambour du monde.
D'Est en Ouest, du Nord au Sud et du nadir au zénith, pas le moindre espace ne résista à la transe chamanique. Le monde devenait une onde unique et répétée, un mantra éternel.
Pas un arpent d'aube stérile, pas un lambeau de ta peau d’albâtre, pas un chêne dolent, pas une tour épique de pierres sèches, n’échappa à notre vaillant couple.
Tu te faisais appeler la fille de Kérouac, mais sortie de toi-même , essence éventrée, sanguinolente, ton âme n'était qu’hémorragique.
Tu croyais tenir le monde au creux de ta main, Et posséder le jade prisonnier sous les pins.Tu te rappelais, le mordant purulent des chenilles processionnaires. Tu avais entendu le chant des pins maritimes dans le vent d’ouest, et vu couler mon sang , piqué par les aiguilles rousses quand j’avais voulu enfouir notre serment. Ma peau se ratatina. Mon visage se couvrit de rides. Je vieillissait très vite. Tu m’aimais , toujours.
Je m’étais approché des pierres noires qui portaient en elles, la mémoire des eaux. Il n’était pas trop tard pour entrer en magie, entreprendre leur métamorphose qui créerait le nouveau monde. Nous avions eu eu la surprise de constater, qu’une nouvelle fois, cela marchait. Un cairn témoignait de nos deux personnes, en vie. Entre temps, Mendieta la prêtresse avait versé son sang de coquelicots dans le fleuve de nos souvenirs.
Mais aussi, parce que la grande vie qui existait, je l’avais écartée de moi. Ni les tables de banquets, ni les bijoux, ni les montagnes d’or, ne servaient notre existence de gens de peu. Si le land art échappait aux lois du temps, ce n’était pas notre cas.Nos solitudes de proximité se préparaient à l’épreuve de la vieillesse, de l’entropie naturelle des corps,dans le confinement social qui était notre lot, depuis des années.
Nous étions des oiseaux sans ailes, mais libres.
La nature nous adressait la parole. Il fallait la recueillir. J’avais besoin que la vie me donna une réponse forte. Cette pratique au long cours, ce voyage en land art cultivait mon rêve. Je savais la folie du temps perdu et qu’un jour, la machine s’enrayerait.
Elle s’enraya.
Mon détour par le grand garage blanc, mon cœur ouvert recousu, suffirent pour écarter les pinces, craignant pour leurs économies. A la Bourse, les actions consolaient les cupides impuissants.
Sans idées préconçues, j’entrais dans ce nouveau théâtre. Au milieu des grandes souffrances, je rêvais de mousse des bois , de figues vertes, de cerises, de tes lèvres, de noisetier, de coquelicot, de l’or des dandrions dans les champs. Pas une main tendue, pas un sourire, à part des soignants exemplaires.
J’’habitais une nuit noire .
Je te donnais rendez-vous tout au bout des platanes, qui longeaient notre rivière, près du vieux pont, sans savoir si je pourrai y arriver.
Souffrante, dans la solitude, ton errance commença.
Roger Dautais.
" Le livre des jours sombres" . Pour la Route 78
Photo : création land art de Roger Dautais
"Cairn aux coquelicots " : pour Ana Mendieta
Région sud de Caen

lundi 13 avril 2020

" In memoriam " :
à toutes les victimes du Coronavirus, entrées dans la spirale de l'oubli.



La pensée et l’être sont identiques.
Parmenide d’Elée.
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Pour Marie-Claude.
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À gueule ouverte.
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L’innommable retombée de vieilles mémoires, en pluies de cendres recouvrait les nouveaux nés, les mots inertes, les mots morts, étouffés dans la gorge, les mots mort-nés, tous éparpillés dans l’anonymat des dunes plantées d’oyats.
Leurs feuilles pointues comme des aiguilles remuées par le vent, traçaient des cadrans d’horloge dans le sable. Je les évitais en marchant à côté. Mon psoas droit me brûlait à chaque pas. La souffrance entrait-elle en jeu dans la création ? Probablement.
Montaient du fond de la mer, jusqu’au fond des doris vides, des murmures de naufragés. Ils se fondaient dans l’écume qui déferlait sur la mémoire des gisants de sable, pétrifiés.
Mon cœur cousu, tiendrait-il longtemps ? Je me sentais si faible.
J’aspirais à la sérénité. Le dernier solstice d’hiver avait été si violent.
La mer montait à nouveau, couvrant tout l’estuaire du fleuve L’heure était au lac gris, uniforme, laissant à peine dépasser le dos des plus grosses baleines en bois déposées sur la vase. Le silence se remplissait d’eau de mer. Les bruits se fondaient, se confondaient et luttaient contre l’extinction des feux.
Gueule ouverte, je criais l’existence dans l’oubli qui me rongeait et devenait mon lot.
Roger Dautais
Route 78
Création land art de Roger Dautais
" In memoriam " :
à toutes les victimes du Coronavirus, entrées dans la spirale de l'oubli.
Port de Ouistreham - Normandie

dimanche 5 avril 2020

" élévation " aux soignants.



Aux soignants...

Chaque jour, je prenais la route pour de longues heures de solitude dans la pratique du land art.. Ma destination tenait compte des saisons. L'été, par exemple, je faisais peu de travaux sur le littoral, à cause des touristes. Mais ça pouvait arriver et provoquer de belles rencontres autour de mes installations,toujours, très photographiées ou filmées par des professionnel de l'image.
J'aimais, l'été, explorer l’arrière pays de la côte Normande, riche en fleuve et rivières, petits lacs, marécages, pâturages et bois nombreux ou encore, de grandes carrières à ciel ouvert. L'exercice de la marche, me préparait physiquement à l'oubli du tout savoir qui alourdit l'esprit, pour faire place à la découverte, l’étonnement, nés d'une lumière particulière, en toute humilité.
.Je devais être disponible, ne jamais rentrer sur un territoire en conquérant, écouter la nature, la respirer,comme un animal, qui sent le vent. Je devais me mettre au pas de sa cadence, partager le territoire des animaux sauvages dans le respect.
Cela prenait du temps. Beaucoup de temps.
C'était ma vie.
Très souvent, pour changer des flottaisons, je fabriquais une table d'élévation, un autel, qu'il me fallait "habiter ", donnant de la valeur au geste d'offrir.
J'y installais, un petit feu, mariant, l'eau, la terre, l'air et le feu, au-dessus d'un ruisseau. Dans un marais, j'utilisais quelques bambous, posés en équilibre, qui recevaient, en milieu de table, quelques baies rouges, en offrande au lieu. Je trouvais le bonheur dans ces gestes, si loin des bruissements du monde.
Mes expositions étaient toujours installées, hors des galeries d'art, avec l'idée d'aller vers ceux qui, soit privés, de liberté, en prison par exemple, ou par leur handicap, recevaient moins. Je pense aux sourds, aveugles, Alzheimer, lieux de séjours pour marginaux encadrés. Je n'avais pas à me forcer. C'était ma nature.
En vieillissant, sur la route, ma part d'oubli devenait beaucoup plus importante que le vécu. Une littérature abondante palliait le manque. Malgré tout, le geste se perdait dans les ellipses lacunaires de ma mémoire ouvrière. Il devenait difficile de la modifier, de l'améliorer. Elle faisait partie de ce qui m'échappait de plus en plus en prenant de l'âge. Mon corps gardait ces mêmes traces incarnées, ces blessures et me les renvoyait en douleurs
Je m'attachais dans ce récit de vie, à me déconstruire, pour en retrouver l'ossature. Je n 'avais pas passé ma vie à pleurer, comme je l'entendais, mais l'enfance douloureuse qui avait été la mienne, se dressait encore devant moi.
Je n'avais jamais connu la vie facile et sans ma rencontre avec ma femme aimée, elle aurait été arrêtée, brutalement.
Sous doute, dilettante invétéré, rêveur permanent, avais-je déçu, mais je n'étais pas là pour plaire.
Il m'avait fallut, probablement, réaliser tous ces installations pour attirer l'attention de la nature, afin qu'elle m'adopte. Je savais qu'il y aurait, une dernière saison, un dernier geste de land art.
Etais-je déjà, dans cette réalité, attendant d'être attrapé comme un papillon, happé par une mort sournoise, et rejoignant le bataillon des disparus, rangés dans les morgues des hôpitaux
?
Ce jour sans fin était le mien, plein d'espoir et croyant au sursis, largement octroyé, par les équipes de soignants qui s'étaient battus pour me sauver, à plusieurs reprises, dans ma vie cabossée.
Je leur devais une reconnaissance absolue.
Je leur dédie ce texte.
Roger Dautais
Notes de land art pour la" Route 78 ".
Photo : création land art de Roger Dautais
" élévation " aux soignants.
Plaine de Caen . Normandie
Blog
LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS

dimanche 22 mars 2020





à Marie-Claude 



La mécanique des jours anciens.

Je pouvais imaginer, malgré moi, à n’importe quel instant, n’importe où, ce qu’il me restait à vivre Parce que les lieux aussi, avaient une mémoire, capable de surgir et de me provoquer des émotions. Certes, le land art m’apportait la paix de l’esprit et, malgré tout, il me déplaçaient, en pleine création, brutalement, jusqu’à mon enfance.
J’avais eu faim, dans les premières années de ma vie, peur, très souvent. J’avais été élevé dans la douleur, les punitions, l’enfermement , au point de revivre toutes ces scènes, très souvent. Un enfer qui m’avait détruit.
Mais ce rien me transportait aussi, dans ce paradis perdu, rejoindre Edith et Maud, dans le ruisseau de la rue Sébillot. Mes seules petites amies juives et orphelines de guerre, capables de me comprendre et de m’aimer un peu, avec leur cœur d’enfant.
Nous volions au temps tout ce que la vie ne nous accordait pas. Sans heures, presque, sans repères, nous passions des heures dans la rue, le ruisseau, à jouer, à chaparder, comme des enfants de la guerre, livrés à eux-mêmes, toujours habités par cette même peur que nous ne savions pas née d’une guerre vécue et subie. C’était dur à décrire.
Me venait, soixante quinze ans plus tard, cette mise en demeure d’écrire, cette injonction de la vie passée qui pesait dans ma vie, sans savoir exactement pourquoi j’aurais à le faire, puisque le premier mot de l’histoire me manquait.
Je pouvais diviser par dix, ce temps qui me restait à vivre, le multiplier par cent ou mille, c’était inutile. Il m’échappait, se coulait dans mes veines, me faisait avouer cette impossibilité d’échapper au destin.
Que devais-je faire de cette mémoire affective qui me jetait dans les bras de ma mère, elle qui avait vu ces maltraitances dont j’étais la victime, pendant des années, sans avoir jamais rien dit à son mari .
Étais-je devenu un vieux trop sensible, noyé dans des émotions inutiles ? Impossible de le savoir. J’avançais sur mon chemin, ayant perdu et enterré, beaucoup trop de monde. Je pensais souvent que c’était à mon tour de partir, de laisser la place. Le coronavirus me tendait les bras.
Alors, j’avais fini par abandonner ce calcul et continué à charrier des pierres jusqu’à mes dernières forces pour élever des cairns dont personne ne savait évaluer le prix de l’effort
L’orage avait laissé des traces dans mon cerceau et sur le sable. Des rivières pourpres, quittaient le trait de côte et rejoignaient la mer. Dans le bois de pins maritimes, une dizaine de corbeaux jouait avec le vide et l’écho de leurs cris renvoyés par la mer. Tu étais allée marcher, sur le chemin des douaniers, seule. Où avais-tu trouvé refuge, pendant l’orage ?
Pourtant, je n’étais pas inquiet. Je te savais vivante et revenant bientôt dans mes bras, pour m’embrasser avec tes lèvres douces.

Roger Dautais
Route 78
Cairn  : Ile de  Stuhan le Men Du

dimanche 15 mars 2020

«  Transparence ». pour Ariane Callot


 

«  étrangement, l'étranger nous habite: il est la face cachée de notre identité, l'espace qui ruine notre demeure, le temps où s'abîment l'entente et la sympathie ».
Julia Kristeva
Étrangers à nous-mêmes
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Marie-Claude.
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La route aveugle et cathartique.
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J’étais né, oisif et hyperactif. Inclassable pour mon entourage. Cette agitation de l’âme, m’avait sauvée.
On passait, à cette époque, trop peu de temps à comprendre « l’erreur » et trop à corriger, redresser..Mais mon corps d’enfant, mon esprit, ma personne témoignaient d’une vitalité insoupçonnée, dans cette grande marée de incompréhensible, où personne, paraît-il ne pouvait survivre. Dans mon esprit, il y avait des îles, des oiseaux, des êtres lunaires qui échappaient au flot d’un peuple soumis et traumatisé par la guerre.
Ni l’école, lieu de sévices, ni la maison autre lieu de maltraitance, n’étaient faits pour moi.
A dix ans, après de terribles années, j’aimais la lecture et la solitude habitée entre deux fugues, hanté par les enfers. Chien perdu sans collier, j’avais rongé tous mes liens, physiques et affectifs.
Aussi, revivre à 55ans, une autre échappée belle qui me conduirait au bout de ma vie,en découvrant puis pratiquant le land art, était à nouveau condamnable. Aux yeux de mes juges, ce n’était qu’une imposture, un affront à la vie, aux ancêtres, une trahison, une histoire singulière et équivoque.
Habillé pour plusieurs hivers, cette étiquette avait alerté les instances culturelles et administratives.
«  Rien, aucune reconnaissance pour ce «  facteur cheval », cet impressionniste égaré du land art, simple artiste de l’urgence qui se consumerait vite ». Le public en décida autrement en me soutenant largement., au-delà de la France
Alors, j’avais fait mon trou, mon tunnel, en apnée. Sans haine pour ces porte-tampons, qui accordaient des fortunes s de subventions à qui se soumettait au système. L’art contemporain,
développait un dogme et hors de cette chapelle, point de salut, ni d’argent. Un jeu de dupes pour lequel je n’avais aucun talent.
J’explorais le néant qui m’était proposé, un monde à l’envers du leur.
« Te souviens-tu, femme aimée, de notre monde ouvrier, où tu faisais des prouesses pour nourrir nos enfants, sans qu’ils souffrent de manque, et gardait encore un peu de forces pour me soutenir dans cette route aveugle ? Personne ne pouvait nous donner de leçon de pauvreté ni d’humilité. Surtout pas les méprisants.Nous avions vécu des tempêtes et failli sombrer devant ces chanteurs de Crédo et Kirie eleison, repus et imprécateurs, mais sans pitié, aussi, pour le monde qu’ils détruisaient à leur profit..Tu étais la femme de l’olibrius lorsque se déclenchaient les moqueries de la parentèle où les hommes d’argent tenaient le haut du pavé.. Je n’avais pas su faire comme eux.
Mon corps devenait un lieu de vie expérimental et mettait en place pour l’avenir, trois infarctus et une opération à cœur ouvert. Et ils avaient dit «  tu as ce que tu mérites ! ». Probablement.
Si je n’étais de nulle part, j’étais au moins, bien dans ton cœur, pays d’épousailles, et pour le reste, partout chez nous, sans frontières, sans autorisations.
Je n’échappais ni à la mélancolie ni à la goualante que pouvait faire naître, une bouteille vide et séchée jusqu’à l’os, dans un rade de Saint-Malo.
Mais je gardais pourtant, l’amour de l’idée naissant d’une belle émotion, qui bouleverse, la beauté aussi d’un regard, d’un visage qui passe, le « très lumineux » d’un instant fugace que le ciel te lâche sur un paysage, à le transformer jusqu’à l’irréel.
Ils me disaient Prince du vent et de la guenille, pousse-cailloux, sans valeur.Je leur répondais à tous ces profiteurs se gavant de bonnes choses, être plus près de Francois Cheng, que de Paul Bocuse. J’essayais de vivre libre sachant que cela me marginaliserait, et que cela nous vaudrait pour nous deux, une belle solitude dans notre vieillesse.
Lorsque les âmes circassiennes entraient dans la danse , je les suivais, quitte à rebattre les cartes du grand jeu et de me fier aux étoiles, pour retrouver ma route.
Un fil d’Ariane m’avait été donné à ma naissance. Nous ne faisions qu’un. Il n’avait pas son pareil pour pour m’indiquer un lieu, un lac, des eaux dormantes, une forêt moussue et profonde où je serais en osmose avec le paysage.
Ma patience était grande au travail, sans désordre dans mes pensées. Qui pouvait juger de l’état des routes de mon inconscient, de mes blessures et défauts, ou de mon amour pour toi, femme aimée ?
Mes gestes qualifiés de dérisoires, dans la cueillette des fleurs étaient plus proche de la délicatesse féminine, et non une faiblesse d’esprit. C’était ma façon de résister à la masse des pensées collectives assénées. L’infini découvert dans le détail, permettait de déposer, intentionnellement, chaque chose, chaque couleur, à la bonne place, pour créer une installation éphémère dans le paysage, jusqu’à en bouleverser la lecture. Qui pouvait, sinon moi, juger de l’effet feedback sur ma personne ? Il me reconstruisait.
Mes carnets de route étaient vides. Le vent avait arraché, une à une chaque page, pour ne garder que des spirales métalliques
Tout était sorti du cœur, sans traces sur le terrain, éphémère. Tout avait été offert au monde tel que mon cœur recousu me l’avait demandé. Je n’étais qu’un passeur d’idées. Je n’avais pas inventé l’amour.
A l’heure où nous apercevions tous les deux, la possibilité d’une fin, tout te revenait de droit, femme aimée. Tout ce que j’avais fait, t’appartenait, toi, qui de ton côté m’avait offert ta vie entière., faisant fi des moqueries et humiliations du clan si croyant.
Je n’avais besoin de nulle reconnaissance officielle, ni breloque ni prix de je ne sais quelle académie pour m’en vanter.
Non rien. Rien que toi, et ce besoin de dire ce que beaucoup trop de gens avaient enterré, avec moi, de mon vivant, ma propre histoire, maintenant jointe à la tienne depuis mille neuf cent soixante cinq..
Roger Dautais
La Route aveugle 78
Photo : création land art de Roger Dautais
«  Transparence ». pour Ariane Callot
Normandie. Il y a très longtemps


dimanche 8 mars 2020

« Le chant des cupules » à Edith et Maud



 Les graines semées dans l’enfance développent des racines profondes.
Stephen King.
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À Marie-Claude.
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Hiver 47
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.Les cupules piétinées par nos galoches a semelle de bois, n’avait plus qu’à attendre la relève en juin prochain, et nous aussi.
Finalement l’enfance, ce n’était pas grand-chose. Un ramassis de traumas qui tenait dans la main. Et la faim qui tenaillait. Nos yeux de petits pauvres, ne s’étonnaient plus de côtoyer un rat, dans le caniveau. Ni Édith, ni Maud, ni moi ne pouvions lui en vouloir de sa condition, ni de manger notre m pain sec. Nous étions de sa race.
Nos yeux ne s’écarquillaient même plus, de le voir chaque jour, enfin, pas plus que ça.
Non, celui qui s’émerveillait au-dedans de nous, c’était le mauvais riche que nous serions sans doute devenus, nés, sein d’une des familles prospères de la ville, malgré les temps difficiles, chassant la vermine, quand on aurait grandi dans de beaux habits, pour ne pas qu’elle bouffe notre blé.
A cette époque, j’avais cinq ans, comment pouvais-je comprendre la mort et un destin aussi court pour Édith et Maude ? Comment imaginer pour moi de vivre dans un tel chaos de maltraitance, sans elles pour me consoler ? N’étais-je qu’un animal nuisible ?
Quelle prose étrange que celle qui ne s’usait pas, ne disparaissait pas aussitôt imaginée, dans le pain que j’achetais avec mes quatre sous.
Notre poésie de vie, sur le bord du trottoir, c’était exactement la même chose que ces dessins en noir et blanc, griffonnés sur du papier journal et qui finissait en bateau sur l’eau grise et sale du caniveau. Elle transformait notre vie en petits rêves, mis bout à bout, pour rattacher nos trois cœurs d’enfants, perdus d’avance.
Pas de couleurs comme vous auriez pu croire , pas de ciel bleu, pas de belles retouches non plus. Notre rue qui montait vers les casernes à troufions avec ses bordels à soldats, dont l’un portait le nom magique de Café de l’Étoile, c’était notre ordinaire, notre école.. On aurait dit que l’histoire nous collait aux talons.
Avec nos cœurs qui saignaient, nos mémoires en bataille, la faim au creux du ventre et le nez morveux, nous étions le la graine de rue. Le futur, c’était quand le soir on se disait à demain. Jamais rien de plus.
Perros avait écrit quelque part qu’un poème « c’était comme une prose de travers ». Comme un arête de poisson, en somme, en travers de la gorge. Quelque chose qui ne passe pas et qui résiste à l’ordinaire des jours.
Nous, on savait l’odeur de l’absence éternelle. On faisait comme si. On vivait avec ceux qui ne reviendraient jamais des camps, dans notre caniveau, en compagnie des rats.
À soixante-dix-sept ans passés, que faisais-je d’autre, aujourd’hui, que de résister à l’oubli.

Roger Dautais
Notes pour un avenir incertain.
Photo : création land art de Roger Dautais
« Le chant des cupules » à Edith et Maud.
Bretagne.

dimanche 1 mars 2020

pour Farzanel Salam Arel.
et pour les victimes civiles des guerres du Moyen-Orient.






À Marie-Claude.
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Square d’Ornano.
Le gardien du square d’Ornano, Jean Ozanet, que je connaissais depuis au moins dix ans, m’avait confie une très émouvante histoire, un samedi matin, à la terrasse du bar Le Grillon. Il s’agissait de celle d’une femme, aujourd’hui disparue, portant le nom de Farzanel Salam Arel. Elle venait, m’avait-t-il dit, plusieurs fois par semaines, depuis deux ans, seule et quelque soit le temps, pour chanter au pied d’un arbre.
La dernière tempête du vingtième siècle, en mille neuf cent quatre vingt dix neuf, avait abattu la plupart des platanes géants du square d’Ornano, dont beaucoup avaient plus de deux cent ans. Les derniers en place, témoignaient de leur esprit de résistance et de leur pouvoir..
J’avais voulu en savoir plus sur cette histoire. Jean connaissait ma curiosité.
Il me raconta la suite.
Cette femme, Farzanel Salam Arel, âgée d’une cinquantaine d’années, habitait la ville depuis 4 ans, dans un hôtel du quartier de la gare, accueillant des réfugiées, souvent sans papiers. Elle parlait un peu le français. Suffisamment pour expliquer à Jean, son histoire.
Pendant la seconde guerre du golfe, plus de 500000 Irakiens, avaient perdu la vie. On y dénombrait beaucoup de civiles , dont la famille de Farzanel. Elle était la seule rescapée du bombardement, dans son village. Après avoir erré quelques mois, des amis l’avaient mis en contact avec un réseau de passeurs. Elle ne savait trop expliquer plus en détail, commente elle était arrivée en France, craignant sans doute pour sa sécurité.
Jean Ozanet l’avait mis en relation avec une association d’aide aux sans papiers ( dont je fis partie, quelques années plus tard). Elle lui faisait confiance à cause de son aide, mais craignait à peu près tout le monde.
Farzanel était une femme triste et solitaire. Elle venait dans le parc d’Ornano, toujours seule. Installée face au platane géant, elle posait son front sur le tronc et enserrait l’arbre géant de ces deux bras, mains à plat sur l’écorce. Puis elle chantait. Elle chantait une sorte de mélopée que Jean avait appelé, la prière des morts. Jean l’avait entendue plusieurs fois.
. Farzanel lui avait confirmé qu’elle entrait ainsi en communication avec ses morts, avant de repartir, une fois terminé, comme elle était venue, seule.
Je savais les arbres capables d’une telle médiation, entre l’esprit et la matière vivante.
Quinze ans plus tard, cette histoire me revenait, alors que la grêle tombait dehors, me rappelant l’hiver bien présent. Par la force de l’esprit, j’étais revenu dans ma ville, en plein été. J’entendais le chant de Farzanel, , pénétrer dans le platane, traverser la canopée et s’élever jusqu’au ciel, auquel je ne croyais pas.
Cela valait bien cette couronne de land art, ce bijou de verdure, pour honorer Farzanel, aujourd’hui partie rejoindre les siens.
Roger Dautais
Route 78 Notes de land art.
Photo : création land art de Roger Dautais
« Mélopée Irakienne « pour Farzanel Salam Arel.
et pour les victimes civiles des guerres du Moyen-Orient.

mercredi 19 février 2020

" L'échelle de Jacob " pour Maria-DoloresCano





Ce qui donne un sens à notre comportement à l’égard de la vie, est la fidélité à un certain instant et à notre effort pour éterniser cet instant.
Mishima
Le pavillon d’or.
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À Marie-Claude.
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Parenthèses bretonnes.
Le tout ne devait pas se résumer à une pratique du land art, sans convictions, mais bien de le mêler, intimement à ma vie.Il m’avait ensuite fallu inventer un langage singulier. Il ne devait pas trahir ma pensée. Le cœur restait le maître du jeu. Si le partage s’avérait possible avec quelques-uns de mes semblables au début, mais dont le nombre grandissait, c’est qu’un passage existait bien entre la matière et l’esprit. Quelque soit le résultat, sans amour, le jeu se serait vite arrêté.

Entre deux absences de toi, un grand vide entourait ma vie.
Je marchais, ce jour là, droit devant, face à la mer, pour rejoindre une partie de l’estran, dominée par de beaux rochers. La journée s’y usait, après le tour de l’île de Bréat. La lumière aussi. Me restaient des quantités de pierres libres. De quoi monter une échelle de Jacob.
L’hiver de ma vie, je le partageais entre toi et la marche. A chaque départ sans toi, je te quittais, emportant ton sourire en mémoire.J’ose le blasphème, un viatique.
Le land art, surgissait ou pas, selon les idées, les rencontres avec le paysage, la lumière, mon humeur aussi. Labile, disaient les langues bifides.
Le soir, en rentrant, , nous avions ce même rituel de nous asseoir à la table de la cuisine, se racontant notre journée. Fatiguée par ce voyage ou je t’entraînais à pratiquer le land art, comme sur les immenses plages normandes, tu avais décidé, ce matin, de m’attendre à Paimpol, dans notre gîte provisoire.
Mon destin faisait de chaque absence, un homme perdu par le passé d’une jeunesse détruite, dont je ne pouvais guérir.

L’estran respirait, racontait son histoire. Ici, à gravage, dans les siècles passés, de lointains ancêtres naufrageurs, se nourrissaient mal, des restes de naufrages. Tout était en mémoire dans ces pierres libres. La terre bretonne sur laquelle je marchais, avait accueilli des familles de marins-pêcheurs, de paysans, tous plus pauvres les uns que les autres, dociles ou révoltés, croyants ou athées. Ils s’étaient aimés, avaient fait des enfants que la mer parfois leur enlevait. Un passé de plomb qui ne deviendrait jamais, dentelle précieuse. Le pain dur ne se couvrirait pas de caviar. Mais, la pauvreté se vivait fierment.

Chaque pierre levée représentait cette fierté de mon peuple dont le sang bohémien, avait essaimé sur tous les continents. Youenn Gwernig l’écrivait, la chantait, cette fierté bretonne, la partageait avec Jack Kerouac. Tous cousins, on disait, chez nous. Mon sang bohémien, mon sang noir, puisé au plus profond de nos terres de la même couleur, ma peau halée, affichaient mes origines.
De quelles bouches sortaient les mensonges, trompant tout un petit peuple, pour nous enrôler. La misère existait toujours, aujourd’hui, sous d’autres masques. Mais également, cette joie de vivre populaire que j’exprimais dans cette échelle de Jacob, triomphante

L’estran désertique chanterait jusqu’au recouvrement total de l’échelle de Jacob, par les eaux salées de la Manche. Puis, le faux silence, régnerait, dans cette marée montante. Pas de harcèlement. Un combat à la loyale. Le futur serait vécu, ensemble, dans la chute et dans le bruit mat des pierres qui s’entrechoquent pour rejoindre le fond de l’eau. Sans rancune.
Elles rejoindraient la saignante multitude des vies brisées, dans le grand silence.
Je serai déjà loin, marchant seul sur mon ombre pâlotte.
Ah ! l’affreuse mort que de disparaître seul !
Mais, je n’y étais pas encore et ma nostalgie me rapprochait de toi, femme aimée.
Je n’étais pas une légende. Les légendes ne marchent pas.
J’étais un vieil amoureux perdu sans toi., n’attendant qu’une chose : tes bras.
Roger Dautais
Route 78
Dernières notes pour le chant final.

Photo : création land art de Roger Dautais
«  L’échelle de Jacob »
Côtes d’Armor - Bretagne
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Tout juste ici laisser un peu de traces errantes
dans la terre. Un peu de poussière dans
le vent.
Humblement.
Guy Allix *

Survivre et mourir
Éditions Rougerie - 2011


lundi 17 février 2020

« Elévation » à la mémoire de Graeme Allwright.



A Marie-Claude
*
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ces « dits de vie ».
*
C’est sur une plage de la Manche où j’avais vécu mon premier abandon, vécu comme tel. J’avais 5 ans. Après avoir joué sur le sable, avec mon, pendant quelques instants, mon père était parti, sans me dire où, ni pour combien de temps. J’étais paniqué.Il m’avait confié à la garde d’une tante, venue me récupérer plus tard. Trop sévère pour être aimée, entraînée par l’ambiance familiale, elle punissait et frappait aussi.
Cet arrachement authentique, était lié pour toujours, à l’image d’une plage déserte, au bord de la mer. La conscience tragique de cette inanité, s’était vitrifiés e dans mon cœur. Dans les années qui suivirent, je n’avais jamais accepté aucune raison qui puisse justifier la maltraitance d’un jeune enfant. Même si j’avais pardonné très tard dans ma vie d’homme, je n’avais jamais oublié.
Enfant blessé, je devenais imprévisible et mon côté sauvage se développait, qui habitait encore mon esprit de vieillard.
J’étais un fugitif, orphelin avant l’heure, mendiant de l’amour.J’avais déjà une âme enfeu, le suicide toujours à portée, pour échapper aux violences.
Tant d’accroc sur ma peau, préparaient de longues errances mélancoliques où rien ne paraissait être viable. Mon sang noir parlait sans cesse. La mélopée circassienne se faisait, enjôleuse. Dans la rue des amours enfantines, quelques moments de tendresses complices, dans le ruisseau, entre les averses de coups sur mon corps d’enfant, m’avaient fait croire qu’un jour, cela cesserait.
Chiens perdus sans colliers, graine de rue en galoches à semelles de bois, nous inventions une loi de meute dans les gravats des destructions de guerre. On y jouait encore, aux soldats à fusils de bois, lorsque, revenant des camps, rescapés, les nôtres, plus zombies que rebelles.
La belle société des vainqueurs, tous héros, se gavait, s’enrichissait, profitant de tout.
Affamés, , nous étions de la graine de voleurs, pour manger. Jours funestes de ma jeunesse qui plombaient encore l’ombre de mémoire.Tant de cadavres entassés, tant de disparus sans raison que j’allais bientôt rejoindre, suivant la loi de l’entropie.
Vers 1995, je rompais les amarres d’une vie de douleurs, prête à me laminer. Je commençais à parler de tout cela, non par écrit, mais dans le silence du land art. Tout pouvait être abordé par thèmes qui s’empilaient en strates de l’inconscient.Le mugissement permettait des affleurements de l’âme. J’osais, aller plus loin de ce qui m’avait été interdit. L’association libre de mes idées, ouvrait des portes à l’infini. Rien ne m’avait quitté de cette peine profonde que certains relevaient en me lisant. Et l’image d’un monde indifférent à la pauvreté, à la misère, au profit des dominants, m’inquiétait toujours autant.
Aujourd’hui, en Grèce, existait, organisé par la communauté européenne, le plus grand
camp concentrationnaire, d’Europe, où des migrants, mouraient, dans des conditions insoutenables, sans beaucoup de considération humaine
Autre abandon humain, à grande échelle, d’un peuple au détriment d’un autre peuple
Quitterais-je cette terre sans avoir changé grand-chose à ce chaos qui me blesse ? Au moins, aurais-je essayé d’adoucir ce monde, à mon niveau, développant un don offert, par la pratique et le partage du land art. Ma façon personnelle de remercier aussi , la nature.
Le 16 février 2020, j’étais vraiment triste, lorsque dans la soirée, mon fils m’apprit la mort de Graeme Alwright.
Roger Dautais.
Photo : création land art de Roger Dautais
« Elévation » à la mémoire de Graeme Allwright.
Côte de Nacre - Normandie

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.