La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS

Un voyage étonnant au cœur du land Art

jeudi 26 janvier 2012











































































































































à Henri Droguet, poète




La mandarine

Parfois je me sens dans l'impossibilité de vivre plus loin. L'hiver a toujours été problématique. Je crois que, dans cette urgence, le land art me sauve.
Ce jour là, je quitte le périphérique et emprunte une route qui descend directement sur la rive droite du fleuve. Non loin du pont tournant"ils" ont posé une clôture qui barre l'accès d'un vaste terrain de jeu pour moi. Je la contourne par le talus et file vers le nord, dépassant la partie polluée du paysage. Une fois les premiers kilomètres parcourus, le terrain devient plus propre.. Suivre le fleuve m'apaise et la vue de ses eaux calmes me repose, jusqu'à un certain point. Mais aujourd'hui, le ciel est triste, bas, plombé. La lumière est rare, les arbres déplumés pour la plupart.
Ajouté au silence , ce dénuement me transforme. Impossible de sauter de joie comme un joueur de Loto, impossible de me réjouir d'une palette de couleurs évidentes, comme en Automne.
Mes souvenirs remontent en vrac. Je voyage beaucoup. Je rêve du désert de Nubie, de rencontre du côté d'Assouan , avec ces femmes à la peau noire, fières et belles, dans leur pauvreté et les enfants à l'ombre, tendant la main pour une petite pièce. Je rêve à cette descente du Nil, la nuit, mains dans la main avec Marie-Claude, sur la terrasse du bateau, essayant de décrypter la vie, au travers des bruits et des cris d'hommes s'appelant.
Je rêve à Tafraout, dans le sud Marocain, les cairns élevés par 50° au soleil . J'entends notre guide me traiter de fou, à cause de cela.
Il ne faudrait jamais laisser le vide s'installer et pourtant, il est vital. Alors déboulent les émotions que rien ne retient. Je pense que nous ne pouvons toujours être au top et parfois, je me sens affaibli face à une imagination en panne, et quelque fois, mourant, en finale.
Ceal n'existe pas chez les coureurs de fond, chez les "amasseurs" de biens,et de trésors, aux économiseurs de souffle qui s'épanouissent dans l'achat compulsif, la consommation à tout crin, au gavage de soi, sans jamais ressentir la moindre fatigue à mener une vie sans contrainte.. Difficile de se tirer de là dans cette grisaille, pensais-je.Puis, j'ai pensé à cette mandarine qui dormait dans ma poche. Je l'ai prise dans la main et constaté combien cette tâche de couleur non seulement était bien la seule capable de réveiller la rive entière, mais, combien aussi, elle me faisait du bien, réchauffait mes vieux os.
Et je me suis mis à construire, de mes doigts gelés, le nid dont elle serait l' œuf. J'ai retrouve cet allant, ce plaisir de faire. Oser l'infantile qui vous éloigne de cénacle, du maître. Oser pour espérer une petite grâce accordée, arrachée à la mort, au néant.
Même les cormorans muets, perchés en nombre sur un grand saule, ont assisté à cette petite création sans bouger.
Aux yeux de certains, le simple devient trop simple, débile, l'élaboré, impossible à prendre en compte. Voilà ce que l'on me propose et vivre dans ce désert rend sauvage.
Qu'il s'agisse d' inventer une écriture faite de pierres ou prétendre à la maîtrise d'un chant sacré en élevant un cairn, le mépris sera le même de la part de celui qui juge, écarte et oublie pour ne révérer que la clique. Je suis allé jusqu'au bout de mon rêve et j'ai installé le nid sur une branche plantée dans le lit du fleuve avant d'y déposer ma mandarine, comme un cadeau précieux.

Roger Dautais


Je vais à la poésie comme je vais au land art, par instinct. Je ne lis plus qu'à peu près cela. J'y fais de belles rencontres et ce soir, j'aimerai vous faire un cadeau : un poème de Henri Droguet. Je ne le connais pas personnellement, mais ce que je peux dire c'est que lire Henri Droguet, c'est accepter d'être dérangé dans sa vie. Sa poésie, c'est fort comme une expresso. Je me suis laissé porter par ses mots dont le rythme ne fait pas de pause. Les images sont fortes comme un délire de vie qui se veut présente jusqu'à la fin.
Ce qui est écrit par lui, ne le sera plus.







TOUT VENANT

Il a déplu
brocante et troc l'or fluide
et fourchu des foudres
s'efface au ciel ouvert et sec
comme la langue du pendu

ainsi tout autour de l'ailleurs au temps
du capiteux loisir l'amour uni
que ardent fou s'en va-t'à la
prairie saugarure bigrenue
duveteuse et bruissante
aux acharnés zonzons des melliflues essaims
et bombinants paquets des mouches
à conchiures

et c'est l'hiver
-onglées!chemins pourris!
l'oeil vitrifié des flaques!
jonchaies brisées à la grisure!-
le décontent marche démarche
contremarche enfin défoui
du ventre à sa moman
loin des années vertes noires
-père&fils semblablement tortus
rogneux et muets-
il mesure la mer
au-delà de la mer
au-delà la belette et le catoblepas
son hymne ses antiennes :
" Cap à nul
part au blanc rien
cap au ni vu
taille ton pain
taille ta route
sauve le vent
Avance!Avance
à la fin...


Henri Droguet

16 Décembre 2011

mardi 17 janvier 2012




















































































































J'avance dans la voix

la garantie des jours
souriant à l'incertitude

H.B




Il a gelé toute la nuit. L'hiver semble enfin s'annoncer. Voilà bientôt une heure que je marche et j'atteins enfin cette plage disposée dans l'estuaire du fleuve, sur sa rive droite.La mer se retire depuis une heure, aspirant des volumes d'eau considérables rejeté par le fleuve à chaque mouvement de marée descendante.Quelques grosses souches et autres troncs d'arbre sont du voyage. Je les appelle des petites baleines.
Je me rends compte assez vite que le sable n'est pas assez essuyé . IL reste compact et trop dur pour réaliser une spirale, la première de l'année. Je décide donc de marcher jusqu'au ban ce sable qui se trouve à la hauteur du terminal d’embarquement des ferries. Hier j'étais sur une plage plus à l’ouest pour travailler autour des pierres de la côte et réaliser quelques cairns. Avant-hier, j'étais dans une pinède de cette même côte pour la réalisation de quelques travaux
In situ, à base de pommes de pin. Chaque jour, je me laisse inspirer par le paysage, la lumière, sans me lasser.
J'atteins le nord de la plage et je domine un peu l'estuaire sur un banc de sable,cerné par trois de ses côtés lorsque la mer est haute. A marée basse, les sables sont creusés par des filières de plusieurs mètres dans lesquels circulent de forts courants. Il n'est pas rare, l'été d'y voir quelques touristes imprudents y laisser leur vie, s'ils ont le malheur de tomber à l'eau.
L'endroit est absolument désert. Je me demande qui s'écarterait de sa route, qui viendrait jusqu'ici, en plein hiver, dans ce chaos de mémoire.
Une mémoire où gît une histoire, faite de sables et de vent, de cris de mouettes, effilochée par le temps.
On ne parle pas aux péris en mer,on ne s'adresse pas à une ombre, ni pour lui donner à boire, ni pour lui demander son chemin.
Et pourtant, voici mon territoire, celui de tous les dangers.Je suis comme une caricature tombée du trait d'horizon. Je suis ici, pour voir, tout d'abord et voir l'invisible n'est pas habituel, lorsque le vent glacial vous cingle le visage.
Chaque pierre déplacée, chaque grain de sable déplacé répètera jusqu'à la fin des temps immémoriaux, le geste sacrilège qui les aura réveillé.
Réparer le geste, la mer s'en chargera, sinon rien n'existerait plus longtemps. Rien ne s'arrêterait ni personne, une seule seconde pour dire le premier mot et prononcer la première parole . La solitude me pèse rarement, mais ce lieu est si chargé, que pour une fois, je me sens très seul.
La lumière du soleil baisse très vite mais elle donne aux sables une couleur d'or.
Je commence ma première spirale de l'année. Au nord, les mer est à quelques mètres. Par gros temps, je ne serai jamais parvenu jusqu'ici. Il est 16H15 et la Manche est calme.
A l'est, elle s'en va border la côte jusqu'au Havre, dont je vois très bien le port pétrolier.
A l'ouest, Le ferry a déjà mis ses moteurs en chauffe. Il prend la mer dans 30 minutes. Au sud, la longue plage qui borde l'estuaire par la quelle je suis venu jusqu'ici.
Je retrouve mes marques et tourne parfaitement le sillon, avec le talon de mon pied gauche qui me sert de soc. Ce qui a changé, depuis mon accident ? La vitesse d'exécution, et puis la douleur.
Une douleur, de la tête aux pieds.Le challenge n'est pas gagné.
Simples questions, pourquoi, s'entêter plutôt que de faire les magasins comme tout le monde, pourquoi souffrir, jusqu'à quand ?
Ce n'est pas pour la galerie, ni pour gagner mon paradis, car je ne crois ni à l'un ni à l'autre. C'est pour le plaisir d'échapper à la mort, provisoirement, c'est pour conduire ma vie, lui donner un sens. C'est pour vivre aussi.
Je regarde cette spirale du bout du monde, baignée d'une lumière douce comme du miel et ça présence me fait du bien. J'ose imaginer qu'elle fait du bien à cette parcelle de monde abandonnée.
Je suis allé jusqu'au bout de mes forces et j'ai regardé le soleil nous quitter, se coucher sans demander rien à personne. Cette entrée dans la nuit ressemblait à un conte d'enfants, écrit entre l'or , la lumière et la mer.
J'ai repris le chemin de la maison, où m'attendait Marie-Claude car il me restait beaucoup à marcher, emportant avec moi, un peu de ce bonheur que m'avait, encore une fois, rendu la mer.

Roger Dautais





J'avance dans la voix
la garantie des jours
souriant à l'incertitude.
Je veille au monde à l'écriture
les accouplant les modelant
sans humaine amertume


Henri Heurtebise





Un jour d'heureux


Ma journée fût poétique
Et quand je rentrai le soir écrire
Les yeux dans le soleil
Des obstacles typiques surgirent
Le triptyque peur oubli sommeil
La vie écrivit pour moi
Quelques lignes sur une goutte de papier
Ces lignes vous les lisez


Arthur Ceyrac

lundi 9 janvier 2012





































































































Aux chercheur d'or...



Je marche dans les pas de Florence Aubenas. Il est dix heures trente, les quais de Ouistreham sont déserts. La grille du terminal des Ferries est fermée. Au-dessus de l'entrée, une enseigne lumineuse minuscule, me souhaite Happy New Year et annonce une fermeture du site jusqu'au 2 janvier.
.Un seul poids lourd Espagnol, pris au piège sur la l'immense parking ! Le chauffeur malheureux émerge de sa nuit. Il attendra jusqu'au 2 janvier, 6 heures du matin.
Le ciel est gris, bas, plombé, comme dans le roman de Florence * L'hiver Normand est rarement souriant. J'ai terminé de lire son livre il y a deux jours et je voulais me replonger dans l'ambiance. C'est fait.
Devant moi, le Ferry à quai, sur fond de mer grise, à droite, en principe, on voit le Havre, mais aujourd'hui, le rideau est tiré. Seul l'estuaire du fleuve est dégagé. Avant de quitter ces lieux inhospitaliers, je prends la décision de commencer mon année en allant installer dans l'estuaire, rive gauche.
Promis, dès demain matin.
Jeudi 5 Janvier, la météo a suivi la couleur locale des journaux de la radio: gris, bas, pluvieux, venteux et l'on recommence.
Premier jour correct, Jeudi et nous y sommes. J'arrive sur les lieux en début d'après midi. Le terrain est vaste et l'estuaire s'étale à loisir entre les vasières, les zones marécageuses, les herbus et même un petit bois qui a résisté à bien des tempêtes. Il faut faire attention à ne pas glisser dans le fleuve, à ne pas s'envaser et rester prisonnier sur place, et, dernier danger, les chasseurs qui tirent depuis les gabions où carrément depuis la plage. Une fois que l'on a compris tout ça, le travail peut commence.
Je longe une digue qui retient les hautes eaux au moment des plus fortes marées. La partie Nord-est qui donne sur des praires est recouverte entièrement par une herbe glissante tandis que la partie Est, découvre un empierrement massif que les hautes eaux ont un peu chahuté, ça et là. De belles pierres ont glissé des brèches et je vais m'en servir pour élever une quantité de petits cairns élevés à l'esprit du fleuve. Je démonte tous les cairns une fois photographiés ét replace les pierres dans les brèches de la digue.
Une tache de lichen me donne le prétexte pour lier les murs au marais. Lorsque je vois des pierres ou des murs comme ici, je n'oublie jamais les six années passées à aider les longues peine du Centre de Détention, en les accompagnant dans des projets artistiques. Comment oublier ceux que j'ai vus et écoutés, ce que j'ai entendu, derrière les hauts murs. Nous parlions souvent land art. J'y ai même exposé des photos de mes installations.
Je quitte la digue et la franchis puis marche plein nord, pour retrouver, la plage, la mer. L'air est vif, mais j'aime ça. Je trouve un bout de coton orange, et je m'en sers, tel une araignée qui tisse sa toile. Piéger les vents, attraper des rêves au passage, jeu d'enfant que je suis parfois.
Je descend vers le bas de la plage et sonde le sable. Oui, je pourrai réaliser un spirale prochainement, ici, en arrivant plus vite sur les lieux.
je me demande quelle force me guide, à parcourir ainsi, la nature, tel un chercheur d'or. Faut-il croire que j'y trouve matière à vivre et à dire au monde que je n'ai pas d' autre façon d'être qui me convienne aussi bien. Et pourtant, ce n'est pas facile.
Je rejoins une construction en bois, qui sert d’observatoire, assez haut perché et ouvert aux quatre vents. La vue est imprenable. J'y fais une halte et sort de mon sac à dos, quelques poèmes de Henri Droguet, recopiés dans une revue, la semaine dernière, à la bibliothèque centrale de Caen. J'aime ces lectures faites au hasard dans lesquelles je puise pour vous les présenter. Aujourd'hui, ce sera Continuo. Il y a une force dans ce texte qui colle bien au côté sauvage de cet estuaire, l'hiver.
Je redescend sur le sol et décide de rentrer par le bois qui occupe toute la partie centrale de la petite presqu'ile. Une souche d'assez belle taille s'offre à ma vue et je pose mon sac pour mieux la regarder. Elle est magnifique. Je vais y installer une horloge avant que le jour ne décline de trop.
Je fixe les aiguilles , après avoir cueilli de grosses épines de ronce qui vont ensuite tenir en place, douze morceaux de mousse sur le cadran. Ainsi, vous pouvez savoir à quelle heure j'ai terminé mon travail.
Je suis heureux de ces travaux, et je marche d'un pas léger. Pourtant, une pensée me rattrape, Morgane, ma chienne fidèle. Elle est partie depuis plusieurs année, sans que je puise la remplacer, ni l'oublier. Tout à coup, elle est là, plus présente que tous ces travaux et me raccompagne jusqu'à la voiture. Je ne pense plus à rien et la suis du regard jusqu'à ce qu'elle disparaisse de ma vue.


Roger Dautais



* Le quai de Ouistreham
Florence Aubenas Editions de l'Olivier 2010


P.S. Seules, les cinq premières installations sont concernées par ce texte



Continuo

Tout ce qui fût
magnifiquement tu
rêve sauvage ou total gouffre
aux cendres bleues refouies
ça claudique et ça flâne
hurle à la dégobille à l'absente goinfrée
esclaffements noir fureur
mélancolique des vents bourrus
dans les hivers

Piètre miroir aux alouettes
que l'embrun fulmineux galvanise
le ciel roule ces déflagrants vaisseaux
touffes à crever plumes écumeuses
aux bas sépulcres chères.


Henri Droguet
Variations saisonnières
9 décembre 2006

vendredi 30 décembre 2011































































































































Aux marcheurs du bout de l'An





un jour avec, un autre sans...

Voilà deux jours qu'une pluie fine et tenace tombe sur la région. En début de semaine, j'ai tenté une sortie. Marcher par un temps pareil rend difficile la moindre installation. Je laisse passer la nuit et le lendemain matin, une légère accalmie me redonne espoir. Je prends la direction des plages.
Dans le chemin creux qui mène aux grèves, j'aperçois la mer, calme et au bas. Avec un coefficient de 94, elle aura bien dégagé l'estran. Mais sur ces côtes, le paysage est à découvrir au dernier moment car les empierrements peuvent disparaître sous des tonnes de sable, d'une semaine à l'autre.
Je marche plein nord. L'air marin me fouette le visage. Il ne fait que 3 degrés et je vais travailler les mains dans l'eau. Aujourd'hui, pas de spirales possibles, tout le sable est mouillé, trop tassé. Je vais donc monter des cairns. Ce seront les derniers de l'année. Aujourd'hui, j'ai la main et trouve facilement les points d'équilibre. Je suis encore limité dans le portage des pierres depuis mon accident du 9 mai. C'est un vrai plaisir que de choisir chaque pierre, l'apporter au lieu choisi et monter le cairn, face à la mer.
Je change d'axe de marche et remonte vers l'est. Je croise quelques marcheurs emmitouflés. Ils me saluent. Sur mon trajet, je trace une figure géométrique dans le sable mouillé. Elle s'intègre bien au mouvement laissé par la mer, en se retirant, d'ici.
Je découvre , dans un rayon d'une vingtaine de mètres, une réserve de pierres blanches, alors que l'estran est couvert de goémon noir à cet endroit. Elle auront passé un très long temps sous les sables avant d'être découvertes, ce qui aura préservé leur blancheur. Dans deux mois, elles seront colonisées par les d'algues.
Je les regroupe en un ensemble de personnages que je désigne comme étant, les marcheurs du bout de l'an. C'est à eux que reviendra la mission d'aller vers cette nouvelle année, parmi les grèves.
Mon imagination m'emporte avec eux. J'ai tellement envie d'enchanter ce monde gris, que parfois, je me laisse prendre au jeu de cette transformation.
Avec ce jour de soleil, comme une trêve au milieu de la dernière semaine de l'année, je n'ai réalisé que la moitié de mon projet. Je dois, maintenant, travailler à l'intérieur des terres.
Le lendemain matin est gris, plombé, avec un ciel qui traine par terre. Mes chaussures de marche sont encore mouillées et pleines de sable.Je me dirige vers un marais de la région. On y accède par une longue piste de terre battue qui traverse des terres ensemencées de blé et d'orge. Voilà bien longtemps que le remembrement a rasé toutes les haies. Le vent est au nord Ouest et rien ne l'arrête. Au-dessus de moi, un vol de corbeaux joue avec ces courants d'air, s'envole, se pose, avec facilité. Je suis plus lourd qu'eux et mes pieds collent à la piste. Le paysage est sinistre. J'arrive à la zone marécageuse et je pénètre dans le sous-bois qui la couvre. La petite rivière est à 100 mètres de l'orée. Ce sous bois est un piège. A peine ai-je fait 20 mètres que mes pieds s'enfoncent jusqu'aux chevilles dans un sol gorgé d'eau. Le pluies des derniers jours ont fait monter le niveau d'eau de la rivière et le sol spongieux, s'est gorgé d'eau par capillarité. Bain de pied obligatoire, fin décembre.
Je dois rejoindre la zone des arbres moussus et progresser encore. Je marche sur les branches mortes, les souches, et les terrains plus durs. J’arrive à la rivière. Je réalise trois petites étoiles de fougère, que j'ai le plus grand mal à installer, perché, à genoux, sur un tronc d'arbre et manque tomber à l'eau plusieurs fois.
Je quitte le bord du cours d'eau, et reviens vers le centre du bois. Je navigue entre les arbres mousus et cherche une idée pour symboliser les douze mois de l'année écoulée. Ce sera un ensemble de douze petites sphères de mousses posées en équilibre sur un arbre abattu par la dernière tempête.
J'ai réalisé mon objectif, un jour avec soleil, un autre sans, m'auront guidés dans les choix des lieux.
Au moment d'écrire cette page et de la réaliser, j'ajoute quelques installations plus anciennes. Je me souviens de cette découverte insolite sur une friche du port de Caen, en fin d'été. Un sac de ciment blanc, ayant perdu son emballage et qui attira mon regard, dans les broussailles. J'étais allé cueillir des pétioles de feuilles de vigne vierge, pour sortir provisoirement cette forme de l’anonymat. Une façon aussi pour moi, de réchauffer cette dernière présentation de mon travail, avant de continuer en 2012. J'aime a conserver cette errance de mon imaginaire qui me permet de voir ce que les autres ne regardent pas forcément. Ce temps consacré à la recherche de soi, à la connaissance de soi, est une constate navigation entre ma vie d'homme âgé et celle de l'enfant que j'étais, si proche de la nature. Une liberté qui a un certain prix, celui de ma vie.

Merci a vous, nombreux lecteurs et amis, qui ont fait son succès en France et à l'étranger. Merci à vous qui m'avez soutenu pendant les moments difficiles et donné l'envie de continuer, malgré tout, pour me reconstruire, bien sûr, mais aussi pour vous qui me le demandiez.

Bonne année à tous et que 2012 soit un peu plus humaine et pacifiée.
Bien amicalement

Roger Dautais






L'arbre fait le mort
tout l'hiver
sous la voix d'oracle
du vent

Il observe en silence
le fond du monde par ses racines

Il nous enracine dans le ciel vide.


Marie-Josée Christien

Les extraits du temps
(Les éditions sauvages )

mercredi 21 décembre 2011















































































































































Le Grand Passage...

S'il y a bien une période où parler de land art n'est pas la mieux choisie, c'est, je le crois, la dernière quinzaine de l'année où les préoccupations de chacun sont bien ailleurs. Comme me disait un journaliste parisien, ayant fait le voyage pour me rencontrer, heureux de commencer son interview ainsi :
- ça sert à quoi, le land art ? m'entendit lui répondre:
- à rien.
Car s'il faut répondre à cette question , par une réponse qui satisfasse les braves journalistes pour rentrer dans l'histoire de l'art, aussi bien rester dans l'anonymat. Mais comme nous étions bien partis, je l'emmenais, loin de la ville, sur une plage battue par un vent d'est sympathique et froid. Notre homme tenait à me voir réaliser une spirale et un cairn, et, si nous avions le temps, s'y mettre également. Il était habillé trop légèrement et le froid le glaça vite fait. Il me regardait sans rien dire et prenait quelques photos.
- Je voudrais essayer, me dit-il.
Je lui montrais le principe du mouvement circulaire, le rythme, les repères à prendre. Il planta son talon gauche dans le sable et se rempli le mocassin de sable humide, des le premier mouvement.Je regardais la scène, amusé. Au bout de deux mètres de sillon, notre homme abandonnait.
-Bon, j'ai compris le principe, avec quelques photos, ça ira.
Au bout d'une heure et demi, je terminais ma spirale. Je lui proposais de traverser la grande plage pour gagner l'estran où nous trouverions de quoi monter un ou deux cairns.
Les rochers étaient glissants, recouverts de goémon, cachant des quantités de petites mares. Il ne se passa pas dix minutes sans que notre journaliste ne glisse dans l'une d'elles, sans tomber, toute fois. Une bonne façon pour lui de comprendre que les mocassins ne sont pas les meilleures chaussure pour pratiquer un art qui sert à rien !
Je choisi un lieu et lui expliquais ce qui allait se passer. Lui, irait chercher les plus grosses pierres, pour réaliser la base, et je chargerai de ramener celles qui permettrait d'élever le cairn à une hauteur de un mètre cinquante.
Il me ramena, en tout et pour tout, une grosse pierre et revint avec le pantalon trempé et le dos cassé. Il ne fit plus aucune remarque et attendit que la grosseur des pierres diminue pour me les passer. Il regardait ses mains écorchées, comme les miennes, par les petites berniques collées à chaque caillou, ce qui les rendait coupants comme des lames de rasoir.
- Voilà, lui-dis-je en montrant ce cairn à fière allure. Il portera le nom du Grand Passage.
- Pour quelle raison ?
- Oh, lui dis-je, dans un art qui ne sert à rien, il n'est pas nécessaire de tout expliquer.

Cette fois, je pense mon journaliste en avait assez. Nous sommes remontés jusqu'à la voiture, puis je lui ai offert un café dans un bistrot du port. Il me dit qu'une fois rentré à paris, il me contacterait, pour éventuellement, me demander quelques photos complémentaires.
Il ne m'a jamais rappelé et je n'ai jamais vu paraître dans son journal. Je pensais lui avoir fait gagner beaucoup de temps pour l'avenir lorsqu'il aurait à parler de cet art ingrat qui fait se mouiller les pieds et arrache les doigts.
Des journalistes, j'en avait rencontré beaucoup mais de son espèce, c’était le premier. Je me devais de lui offrir un beau souvenir.
Les magasins sont pris d'assaut. Les plages sont désertes , le vent bien présent, quand la pluie ne s'y met pas, et les rochers sont toujours aussi coupants. C'est, vrai, on se demande bien ce qu'un homme vieillissant comme moi, peut bien faire à courir l'estran ou les grèves, entre deux mariées. Que voulez-vous, les petits bonheurs appartiennent à chacun. Pour moi, c'est par là que cela se passe.


Roger Dautais




" Gracieuse
en ces vieux gestes
l'aube essore
avec soin la mer

Le soleil met à la baie
sa nappe bleue
sans une tâche de temps
de guerre de marée noire

Bien peu répondent
a l'invitation
accordent au jour
des yeux prêts au regard "


Anne-Josée Lemonnier

Falaise de proue 2003






Membres

Archives du blog

Qui êtes-vous ?

Ma photo
Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.