La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS

Un voyage étonnant au cœur du land Art

mercredi 22 janvier 2020

L'avant-dire :  pour Anne Perrin



À Marie-Claude.


Le juste moment du basculement…
Mes assemblages de granit perçaient le ciel, devant une mer assouvie.Quelques marcheur avaient emprunté le chemin des douaniers, cherchant dans leur mémoire comment définir ces cairns rencontrés, dans les falaises, depuis quelques centaines de mètres. : «  tas de cailloux ».
Le mot «  tas « , ils le reprenaient pour qualifier les chômeurs  : « tas de fainéants ». S’il était normal pour un artiste de s’effacer devant l’œuvre, être effacé par le premier venu, catalogué, mis de côté, ne me convenait pas.
Si le land art pouvait être pris pour un infirme du verbe, convenant aux primitifs, aux marginaux,
rien n’empêchait mon cœur de le vivre, autrement.
Signifier avec des pierres, s’éloignait de la sémantique ordinaire, passant par des mots. Cela ne conservait pas moins, toute la force d’expression et sa légitimité. Un langage en soi, qui gardait le silence.
J’étais donc porteur d’une langue apprise hors des écoles, où j’étais passé en courant sans trop apprendre. L’apprentissage,sur le tard et sur le tas, me valait encore d’être tancé dans ma vieillesse.

A cinq ou six ans, j’étais déjà mort pour le système. Saisissez-vous de cette image et comprenez, comment j’avais été poussé vers les marges et pourquoi, les chemins de traverse m’étaient devenus, itinéraires familiers.
Mon cœur avait battu, aimé,brûlé,failli. Il avait été ouvert, recousu, pendant que la terre tournait. Aucun tas d’or, dans notre maisonnette. Aucun tas d’ordures. Les uns, s’accumulaient chez les cupides. Les autres se mêlaient à la foule.
Le plaisir orgasmique ressenti dans l’ élévation d’un cairn, suggérait aussitôt, un autre nom  aux passants : phallus. Les gnomons se répétaient au pied des falaises, ensemençant le paysage marin. La nuit, ils s’occupaient des étoiles.
La fulgurance de l’hésitation qui précédait la naissance d’un cairn, était le juste moment du basculement. Mon corps immobile acceptait l’invite. Tous les sens convoqués, se rassemblaient pour vivre et servir au mieux, un cœur à cœur avec les pierres, au pied des falaises. Mes « tas de cailloux  » entraient en vibration.
Puisque j’étais mort, à leurs yeux de bourgeois, je devenais, l’inutile, le marginal, le toxique. Rien ne coulait plus dans mes veines desséchées.
J’aurais dû la quitter, quitter, parce que je ne méritais pas cet amour.Quelle erreur du jugement ! Il me portait. Nous faisions la route ensemble depuis lus d’un demi siècle
Probablement tourmenté par la mélancolie tatoué sur mon corps entier, je résistais en criant dans le désert. La sensualité naturelle de ma nature, s’exprimait dans tous mes cairns. Elle faisait peur.
Épouser le vide, le silence était le contraire de m’y jeter pour périr. L’espace n’était pas que devant mes yeux, mais dans toutes les directions, y compris, sous mes pieds. Le point d’équilibre se trouvait dans cette station qui faisait aussi une place à la mobilité.
Le mouvement et l’arrêt, assemblés.Une mort qui animait l’entropie.
Qui avait la prétention d’effacer mon enfance, ma vie en marge, la guerre, la famine, le froid, les privations, les coups ?Pour ne garder que le beau, dans la jolie nature, partagée dans un entre-soi égoïste ? Rayé des listes, le petit homme aux cairns . Les mondanités auxquelles je résistais, en refusant d’y participer, me condamnaient à la solitude.
Je voulais comprendre seul, pourquoi ma vieillesse se passait d’un hôpital à l’autre. J’avais fini par accepter mon corps couvert de cicatrices, comme étant le mien.
Jamais le land art ne m’avait donné l’occasion, au bord du gouffre, de discerner honneurs, leurs paillettes et le prix de la vie, quand elle s’échappe. On n’emporte rien, vous savez. La solitude, elle m’avait choisie. Je l’avais acceptée. Je continuais à apprendre,chaque jour, sur le «tas », avec mes frères de misère, ne faisant plus cas du mépris. Aimer, serait ma dernière volonté.
Roger Dautais.
 Route 78. Notes de land art.

Photo : création land art de Roger Dautais.
" l'avant-dire " pour Anne Perrin.
Côte sud du Morbihan - Bretagne

samedi 18 janvier 2020

Le voyage de la sphère  :  to Erin


 
À Marie-Claude…
*
*
Il n’y avait rien à sauver, sauf l’amour.
Regretter de ne pas avoir tout dit, ne sert pas à grand-chose. Aucune vie ne permet d’ atteindre un tel but
La géographie de zones marécageuses qui bordaient l’estuaire sur les deux rives du fleuve, me donnait une idée de la complexité de l’existence. Des différences de niveaux, peu de lignes droites, des circonvolutions où le mort et le vivant, coexistaient. Des miroirs à circonstances, captant le ciel au mieux et renvoyant des lumières labiles. Des bouts de terrains en herbe, stables pour élever des cairns. Des vasières pour s’enliser. Comme dans la vie.
Et puis, la mer revenait, montant sans hésitation, qui recouvrait l’ensemble de la vérité vue, d’un manteau liquide gris.
Pour peu que le brouillard s’en mêla et l’oubli total s’imposait à toutes ces mémoires amnésiques en train de se noyer sous mes yeux.Il restait donc, sous cette masse autre chose d’indicible, détenant un trésor, une mémoire des lieux et des ans, résistant aux pires tempêtes, se nourrissant de sa propre entropie. Un casse-tête de psychanalyste.
Le souvenir de ma vie, s’enracinait bien, à l’instant, dans un présent condamné, d’un homme qui se déplaçait. Ce souvenir se démultipliait dans les vents salubres et salés, du paysage marin. Ni les anges ni les sirènes n’avaient droit à une place dans ce délire. J’aimais faire réapparaître des bribes de vie de mes disparus.
Malgré les petites souffrances accompagnant ce genre d’exercice très personnel et mélancolique, les lumières de leurs regards captés, éclairaient le désert dans lequel mon existence de vieillard me faisait avancer.
Les silences suggéraient des profondeurs
Je pensais à mille choses. Trop. Mais, c’était écrit dans les sables mouillés de l’estuaire et mon étonnante mémoire éclatée, faisait office d’encre sympathique. Dans le fond, l’oubli,en surface, une trace,des mots qui surnageaient, s’imbriquaient, bribes par bribes, au point de s’assembler et faire sens.
Mes doutes enténébrés et profonds, se délitaient au profit d’une vérité présente.
De la vie grouillante de mon inconscient, naissait une réalité plausible, malgré le combat de ma propre mécanique corporelle, incapable d’entrer dans ce schéma.
Face à moi, trop de cadavres verdis de peur, trop de chairs délitées, abâtardies, portant la pourriture comme un étendard. La noblesse se trouvait dans les disparitions, non dans les parades cupides. Mon sang, ma peau, ma taille , prenaient racine, au sud. Mon cœur mes entrailles, mon âme, reniaient tout,sauf une réalité : le cœur à cœur faisait exception du reste. Il n’y avait rien
d’autre à sauver .
Une tour de Babel, que cette superstition de mémoires maudites. Entre l’inclus et l’exclu, des sorties de routes serpentines. Des palanquées de juges fourbes. Un pardon, aussi.
Je cherchais dans ma démarche de land artiste, la concision, celle qui rassemble les visons parallèles de l’esprit, pour atteindre, l’homogénéité du geste. Mais aussi, une musique intérieure, élevée dans l’ordre du sacré : la mélancolie . Son absence signait l’échec.
Que certains événements brutaux, introduits dans la ma vie, m’avaient conduit à tout plaquer pour rejoindre, assez tard, le land art, était une vérité. Vous en étiez témoins en me lisant.
Sous les réverbères de ma petite enfance, rue Sébillot, des halos de lumière jaunâtre, suffisaient, la nuit, pour rassurer mes fugues.
Au retour, dans la petite cuisine de notre maison, qu’éclairait une lampe à gaz, trônait une table dans le prolongement du buffet. Au bout de la table, mon père, le jugement, la sentence, la peine et un placard noir pour l’accomplir.
Certes, la pénombre adoucissait ma peine, dans ce lieu où je pleurais beaucoup. C’était mal de fuguer, et bien de rester subir. Je refusais. Allez comprendre pourquoi, cette rébellion, ce balancement entre le bien et le mal dura jusqu’à mon adolescence.
Pourquoi cette oscillation qui me prenait, aujourd’hui, dans cet estuaire, me transperçait, douloureusement ?
Pourquoi j’allais traduire cet état limite, par une dernière fugue vers les hautes herbes qui délimitaient le domaine marin en le séparant des terres cultivables ? Parce que j’allais y trouver un écrin souple, sous le vent, pour y déposer cette sphère de coudrier, qui comme moi, ne cessait de marcher en attendant la mort. Et si ma vie n’était qu’une longue marche, jusqu’à son terme
Avec un peu de recul, je peux avancer une réponse à tout ça. Pratiquer le land art résumait bien ce que je désirais être : un homme de passage, éphémère, sachant que le principal, restait d’aimer
Roger Dautais
Route 78
Photo  : création  land art de Roger Dautais
" Le voyage de la sphère " To Erin.
Normandie










Route 78
Photo : création land art de Roger Dautais
"Le voyage de la sphère " To Erin.
Normandie

vendredi 17 janvier 2020

Flottaison d'été :  aux  passantes du chemin des  grands  jardins




À Marie-Claude, femme aimée.

*
*L’an Dro du Mont d’Etenclin
Le miaulement intime du paysage, se propageait au travers des pâtures, ignorant les barbelés, sûr d’atteindre sa cible. Cette musique animale me ralentissait . L’âcreté de mes derniers rêves, demandait une purge radicale. Toutes ces cargaisons de sang noir , qui tournaient à l’envers, encombrant mon inconscient, mettait en route le petit manège de la mélancolie.
Elles étaient au moins six, ces envoûteuses écervelées. Leurs regards purulents, trempés dans les forges du Mont d’Etenclin, avaient formé un cercle de feu, autour de moi. Je me débattais dans mon linceul, par cette nuit de pleine lune qui m’embarquait au tréfonds de l’oubli.
Leurs mâchoires puissantes broyaient le fer, arrachaient les chênes sur leur passage,dépeçaient un cœur en quelques minutes. Une agitation mortifère gagnait du terrain, possédait mon cœur.. Hantises glauques de nuits blanches, passées à la recherche de la rose perdue.
De leurs bouches, sortaient des papillons noirs. Le juste et l’injuste confondus, cousus à même ma peau, que me restait-il pour échapper à cette race maudite, reine des grandes méchancetés ?
Ne pas perdre le jour et, dès l’aube, tirer le fil d’Ariane qui me mettrait hors d’atteinte. Ma dernière monture, morte cette nuit, au galop, sous ma selle, devait à cette heure, nourrir ces harpies. De toutes les cellules des prisons, s’élevaient des voix : Sauve ta peau !
Entre ma peau et moi, ma dernière chance. Une poignée d’étincelles, électrisant mon corps , relançait la mécanique de la vie.
J’en était là, en plein été, parcourant cette plaine Normande, entre les champs de blé et les pâtures. Je forçais la marche pour mettre mon corps à l’épreuve et mon esprit au repos Je marchais depuis ce matin et une pose casse-croûte s’imposait. Je pouvais, à cette époque , marcher toute une journée sans problèmes à condition, de bien me nourrir.
J’avais pris l’option d’un parcours, Ouest-Est, en partant de la rive droite du fleuve. J’évitais toutes les route, ce qui m’obligeait à franchir des barbelés, rencontrant au passage, quelque chevaux pure sang, au pré et, en général, assez compréhensifs avec l’étranger qui s’introduisait dans leur domaine.
Mon idée était de rejoindre , un endroit vallonné, occupé par quelques beaux étangs, nés du travail des hommes.
Je n’en démordais pas de cette nuit cauchemardeuse ni de mon intention de la chasser hors de mon esprit.
Seule, l’eau en avait le pouvoir. Non pas celle du fleuve, trop puissante. Ni celle de la première rivière franchie sur une passerelle, dont le courant m’aurait empêché toute installation flottante. Encore moins, celle des ruisseaux, qui, en plein été, me laissait une bien maigre place.
Des eaux dormantes, voilà ce qu’il me fallait. Plates, prises entre des rives sinueuses. Garnies de lentilles d’eau, de nénuphars, aurait été l’idéal. Le prix en était une journée de marche, puis une nuit sur place. Autant pour le retour.
J’ai tout trouvé. Le étangs et un grand calme. Puis , dans ma besace les éléments pour compléter mon installation. Au fur et à mesure de l’avancée de mon travail, je sentais le bien-être de l’eau, qui m’arrivait à la ceinture, délivrer mon esprit de ces papillons noirs nés des ces bouches envoûteuses.
Mon installation pris naissance dans la pureté d’un fleur de nénuphar, d’où s’échappaient trois soleils rayonnant. La blessure rouge, cicatriserait dans la journée.
Je suis retourné depuis, au Mont d’Etenclin, près du moulin en ruines. Quelques miaulements en sortirent, mais pour disparaître assez vite. Subsistait le beau souvenir de l’An Dro, que nous dansions ensemble, au temps de notre jeunesse, en attendant que jour se lève, sous l’Astre blanc. Beaucoup de mes amis avaient quitté cette terre, moins chanceux que moi. Je pouvais encore accepter quelque cauchemars puisque je connaissais le moyen de les guérir.
Que ce soit dans ma pratique du land art, ou, dans d’autres arts, je gardais en moi, ce goût du merveilleux, du fantastique de l’âme humaine, à tisser la vie, hors des sentiers battus. Druides, guérisseurs, chamans, et même mon grand-père , toutes ces rencontres humaines, me formèrent depuis mon enfance, une capacité à supporter ces grands souffrances qui furent celles de ma vie.
Elle développèrent une curiosité et une appétence, hors des sentiers battus, pour cette lumière intérieure que l’on appelle parfois, imagination, inspiration , connaissance. J’avais un cœur assez vaste pour les accueillir en toute humilité en toute humilité. J’ai essayé de le transmettre à mes enfants et à mes petits enfants.
Maintenant, me garderai bien de détricoter ce mystère personnel. Il me va.
Roger Dautais
Route 78
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Photo:création land art de Roger Dautais
« Flottaison d’été » pour Sandra Ma.
Normandie

mardi 14 janvier 2020

à Raymond Anisten



à Marie-Claude, femme aimée.
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Carré de mémoires assemblées.
Accumuler des droits en tous genres, empiler des médailles ou des distinctions en tous genres, comme on monte une collection de papillons, ne m’avait jamais passionné.
Je m’accordais néanmoins le droit de jouer, malgré mon avancée en âge, tous feux-huantants, dans la cour des grands, sans permission. J’avais pratiqué cette arrogance risquée, dès ma jeunesse, dans pas mal d’établissements scolaires en tous genres.
Et si cette avancée dans ma vie commençait à sentir la fin de l’histoire, j’avais trouvé une solution possible pour y pallier quelque peu . C’était bien, mes mémoires disloquées, qui une fois convoquées, se chargeaient d’allonger ma vie. Une belle illusion qui me condamnait à l’exil et à la solitude.
. Ainsi, dépliées à l’infini, je découvrais en elles, de nouveaux paysages oubliés à explorer en cas de disette.
Après avoir œuvré pendant toute la semaine dans les grands espaces marins, cet hiver là, j’étais à la recherche d’un d’un cadre plus contraint, avec un horizon limité qui demandait des voltes-face en permanence. Bel entraînement pour l’esprit et le corps.
Ceci, histoire de continuer cet hiver comme un animal instinctif et libre, sans répétitions de tâche. J’aurais aimé être un renard dans ces moments là, être son ami aussi, mais de loin, pour ne pas brouiller les pistes.
De temps en temps, j’avais besoin de tout oublier mon savoir-faire pour mieux poursuivre le chemin. Je percevais bien cette lumière intérieure, capable de réchauffer mes yeux gelés, dévoiler mes visions jusqu’à l’essence même de mon esprit. Mais je ne me sentais propriétaire de rien. Mon cœur battait. Saignait abondamment innervait mon corps, sans promesse de longévité.
Derrière les dunes qui bordaient le littoral,, existaient des territoires, seulement connus des bêtes et de rares curieux, derrière d’épais rideaux de ronce. Il fallait y parvenir ! Les oiseaux en savaient trouver la quiétude.
La vitre dépolie qui me séparait d’un passé plus qu’imparfait avait fini par se fendre. Quelques éclats de verre, étaient tombés vers moi, d’autres du côté de mon passé. Au travers de ces trous, des bribes de vie m’étaient apparus encore, objectivement potables. Kaléidoscope d’une idéation foisonnante et nouvelle, prête à servir de terrains de jeu, vierges.
Des ersatz de jeunesse où je me revoyais rescapé d’une guerre, partageant la découverte de la campagne, pauvre parmi les pauvres, au milieu d’une fratrie d’orphelins. La guerre distribuait la chance aveuglement. Tu devenais orphelin, d’un jour à l’autre. On te plaçait. Après il fallait survivre. Et le philosophe maison expliquait : « on a ce qu’on mérite ».
Mon Dieu, comment-ai-je pu supporter toute cette injustice !
Guetté par ces débordements d’images, qui vous emmenaient facilement dans le mur, je remisais le trop plein dans une pièce, nommé : Créations du futur.. Un délire total .
Seul à me débattre, et hanté par cette pièce noire où se trouvaient, formes couleurs, idées, j’y retournais assez vite, pour y puiser un signe de vie. Ce n’était pas sans me rappeler ce sinistre placard noir, où mon père m’enfermait si souvent, pour me dresser. Ma rébellion y prit racine. Me restait, le rêve, après les coups pour échapper à cette maltraitance.
Ce moyen d’échapper à la connexion permanente au monde qui manquait de nuances, consistait à me déplacer. Déplacements géographiques, déplacements virtuels, glissements sémantiques où l’inconscient n’avait plus qu’à dénouer les fils de mes vies multiples.
Une fois passée cette montagne de ronces, par un tunnel où je me déplaçais à quatre pattes, j’entrais mentalement dans un espace contenu entre l’exagération du vide et le trop plein d’informations.
Le land art m’aidait à vivre mes contradictions. À les incarner, aussi.
La pinède comptait environs deux ceux arbres. A l’orée de ce petit bois, un pré, qui aurait pu servir de pâturage à quelques moutons. Je sentis immédiatement que je pouvais largement tirer partie de ces milliers de petites pommes de pin qui jonchaient le sol de la pinède.
Cette matière première devint une réalité qui allait donner naissance à un carré posé sur le pré gelé. Histoire sans paroles qui resterait en place, plusieurs mois, jusqu’à sa découverte par promeneur hardi, ne craignant, ni les griffures, ni de salir ses effets.
Le carré, était une figure géométrique, belle en soi.
Droiture, rigueur et aux quatre coins : Pensée, sensation, intuition sentiment. Symbolisme de l’arrêt ou de l’instant prélevé, j’ajouterai, consécration païenne.
Mais aussi, le symbole des quatre saisons réunies.
Je préservais un carré intérieur, en relation avec le sol gelé, pour y déposer, une des Étoiles de David de ma fabrication.
Cet hexagramme représentant, le microcosme du monde.
Comment ne pas revivre aujourd’hui, la belle amitié fraternelle partagée en Normandie, avec mon ami Raymond., enfant rescapé de la Rafle du Veld’hiv, du 16 juillet 1942 , décédé il y a quelques années.
Cela valait bien d’ignorer les moqueries et le mépris des spécialistes de l’art contemporain, qui faisaient on démontaient des artistes au gré de leurs caprices. Leur univers ? Des murs. Celui de leur bureau. Celui de leur musée. Celui de leur savoir. Celui de leur pouvoir administratif. Et après, où se trouvait la liberté, dans ce bazar ?
Qu’étaient-ils devenus,quarante ans après ? Des vieux que personne ne regardait.
J’avais préservé cette partie de moi-même capable de m’arracher au désespoir, parfois, avec beaucoup de mal, capable d’aimer. L’autre soir, alors que la nuit tombait, en même temps que la pluie, je discutais avec Marie-Claude, dans notre petite cuisine, où nous ne recevions plus beaucoup de visites.. Nous avions décidé par jeu que le prochain objectif de notre vie serait d’atteindre 80 ans, mais qui si cela se terminait avant, cela aurait été une belle histoire d’amour, malgré tout. .
Çà nous avait fait bien rire.
Roger Dautais
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Route 78
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Photo : création Land Art de Roger Dautais.
« Carré de mémoires assemblées »
à Raymond Anisten *, en toute fraternité.
* https://www.ajpn.org/personne-Raymond-Anisten-1423.html
**https://www.google.com/search…

lundi 6 janvier 2020

Création  land art de Roger Dautais




L’homme juste n’est, ni au service de Dieu, ni au service de ses créatures, car il est libre.
Albert Camus
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À Marie-Claude
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Pagode.
Jusqu’où faudrait-il aller pour obtenir le silence ? Serait-ce trop avoir vécu, et manqué le principal? D’un cœur à l’autre, tendu, un fil ténu, sorte de cheveu sur la langue, pour tenter la traversée. La bonne solution ? Le premier qui parlait, perdait la vie. Le gouffre restait profond pour le fildefériste.
L’indiscrétion gagnait du terrain sur ma vie. Elle ouvrait des fenêtres aux voyeurs. Les jugements pleuvaient dans la maison.
Dans l’accomplissement de mes besognes, la marche sublimait le silence. Je pouvais, tout oublier.
Au cœur des Alpes, pas de distractions, simplement l’effort pour s élever. Pour savoir d’où l’on vient, en se retournant.
La montagne écarquillait mes sens, les jours de grand beau, sous le vol des aigles.
J’ai cru me voir pousser des ailes et les rejoindre, pour traquer les marmottes, d’en haut. Mais, je n’étais pas chasseur.
La finesse et le délié de la dernière piste, avant le col, la rendait fragile à l’œil. Et si elle ne menait à rien, comme bien des paroles ? Et pourtant, je lui faisais confiance, justement pour son humilité.
Les autres lendemains, mes pieds s’enfonçaient dans les sables brûlants, des dunes, du désert de Douz ?
Mes lèvres auraient épousé la première eau venue. Le silence crissait. Je demandais grâce au soleil. C’était trop.
Devais-je m’inquiéter de ne rencontrer personne, en plein hiver ? L’île d’Oléron renvoyait des messages iodés, codés. Le silence se gagnait à la marche. Le temps se comptait à la respiration. Le cœur cicatrisait, éclaircissant le sang noir. Tu l’emballais d’un regard bleu. Il fallait provoquer un retour, quitte à briser le silence, retrouver le chant de nos paroles ordinaires des gens qui s’aiment. Le cri d’un chien errant mit fin à l’enchantement.
La vraie métamorphose, se passerait sous terre, l’hiver, dans le territoire des renards. Le paysage était creux, froid profond, planté d’aulnes et de frênes freluquets. Ça sentait l ’automne ? , l’humus humide.
. Au fond, abandonner l’idée de trouver un horizon, bien à plat , sur un paysage, inquiétait. Un lieu à tracassin.
Cette carrière magnifiquement abandonnée, dangereuse et interdite, incarnait la tentation. Les pentes en escalier, pouvaient être mortelles.
Ma chute dura quelques secondes, arrêtée brutalement, au raz du précipice, par une parcelle de terrain plat. Assommé, le silence me remplissait sans mal. A peine remis, je progressais à quatre pattes, comme un animal fuyant un endroit dangereux, pour sortir de cette peur.
Face à face avec une trentaine de champignons de très belle forme et dont la couleur m’intéressait, j’entrepris une courte cueillette. Ce fût une installation land art, rapide, un cri du coeur au fond de tout. Le renversement des forme, confirma mon intérêt premier.
Je prononçais un seul mot : «  pagode  » , dans un silence absolu.
Roger Dautais

Photo : création land art de Roger Dautais
«  Pagode  » à Maria Cano
Région sud de Caen - Normandie

mardi 31 décembre 2019

" Le voyage de la sphère" pour Ariane Callot


Hâte-toi de bien vivre et songe que chaque jour est à lui seul une vie.
Sénèque
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À Marie-Claude.
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Une vie...quelle vie ?
Bien des souffrances pour peu de répit. Après, quand ça déborde, ils s’étonnent que tu déballes, mais ils lisent. Pour bien faire, il faudrait tout ravaler, tout tirer au cordeau, aligner et mettre le reste de la poussière sous le tapis.
Je prenais mon temps, que ce soit, rue Gît-le-Coeur, ou sur la Cabo san Vicente, du pavé au grand large, pour ne pas être pris par lui. J’avais le temps de la regarder, pas toujours belle, cette vie donnée.
Apprivoiser l’éternité, passait par cet exercice d’introspection naturelle qui cassait le rythme de l’ordinaire proposé. Les confidences sur ma passion n’étaient pas le plus important à retenir. Ce qui l’était , c’était de l’avoir vécue, cette passion. D’avoir pris le temps de jouer, de donner du jeu à la vie, de faire vaciller la bien-pensance, avant de tirer le rideau.
Le land art se serait appelé autrement, que rien aurait été changé pour moi. La définition étant plus pour les spécialistes de l’étiquetage, entomologistes de l’art d’épingler , que pour ma propre personne.
Vibrer dans la précarité, rester digne au travail, trouver son propre chemin, s’approcher des vérités de tout être vivant dans la nature, pour mieux la comprendre. Survivre était aussi dans la panoplie, qui est une condition humaine, inconnue de bien des gens. Tout ça me donnait une attitude atypique, un art de vivre peu adopté dans un monde affairé et bruissant.
L’ensilement de soi, sous la contrainte et la maltraitance de mon enfance, l’inhumanité, jusqu’à la faim, la pauvreté aussi, nourrissait ce besoin de beau, manquant.
Enfouir l’essentiel, toutes les modes nous proposant le contraire, préparait le surgissement de l’esprit libre, de ce chaos. Part incompréhensible, détail vital de la résistance à l’ordre injuste, aux éléments de langage qui asservissent. Ouvrir les yeux sur le scandale des injustices organisées, la faim, les noyés de Lampedusa…Cela se paye toujours cash.
Fait de peu, et, confirmé par une nature frêle, marquée par une guerre,je m’étais trouvé une seconde famille parmi ceux de ma race, les invisibles.
Les éclats de pierre, le bois mort, les effilochures de nuages, le crachin glacé, la vie infime du ver de terre, la ronce rouillée, la crosse de fougère, la cupule de chêne, le cornouiller de mon grand-père, tous pris dans l’entropie naturelle du monde et refermant le cercle, jusqu’à l’humus, constituaient aussi le monde où je vivais. Toutes ces vies inutiles, dont j’étais fait, donnaient une légitimité à ma vie.
Il avait fallu passer par les « Sin Paradise morphiniques et acides» lire Ginsberg trop tard, emboîter le pas de Kérouac, croiser Gwernig pour toucher à l’autre paradis de la poésie.
La forêt de mousses et de lierre, les restes d’animaux morts, la trace du renard en chasse,dans les maïs, découvrir le cadavre sanguinolent du faisant en plein champ, de la truite dévorée sur le bord du ruisseau, du hérisson écrasé dans une fondrière, rappelait la loi de la nature, pas simplement belle.
Une fenêtre sur le monde que trop n’ouvraient jamais, s’arrêtant à photographier un coucher de soleil sur la mer..
J’allais, vacillant. Vaillant aussi, mais quelque chose d’infiniment douloureux hurlait en moi. Chien enragé, j’avais connu les chaînes mais aussi l’évasion.
Que cherchiez-vous donc à pêcheurs dans la vase de mes jours, procureurs aux effets de manches ?
Les distinctions, les prix, les honneurs, les médailles. Je n’avais pas de place sur mon manteau.
J’avais perçu, très jeune,le silence de l’au-delà d’Alpha de Céphée, senti mon sang bouillir, cailler et mon coeur, faillir.
Inquiétez-vous de ne pas comprendre le land art, mais continuez votre chemin, il est trop tard.
Rien n’est à sauver. Rien ne restera. Votre regard m’a suffit, merci...pour vous aimer.
Retournez dans votre peau et moi, dans la mienne.
Le monde continuera sans nous, une fois que nous serons passés
Roger Dautais

Photo : création land art de Roger Dautais
" Le voyage de la sphère" pour Ariane Callot
Région de Caen - Normandie.
Ceci est mon dernier texte pour l'année 2019.
Je vous remercie de faire vivre LE CHEMIN DES  GRANDS JARDINS par vos nombreux passages , enrichis de commentaires amicauxqui  m'ont soutenu dans une année tyrès difficile  pour  moi.
***
Je vous présente tous mes meilleurs voeux pour cette année 2020, qui approche. Je vous embrasse fraternellement.

dimanche 22 décembre 2019

C’est pas des morts qu’il faut avoir peur, c’est des vivants
La rafle Joseph Weismann.
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À Marie-Claude
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42...Il me manque un chiffre, et le compte sera bon.
J’aime la monotonie des heures sombres et pluvieuses de ce monde oublié, tintinabulé. Pour le plaisir d’inventer l’échappée-belle.Un mystère qui remonte à l’enfance., capable de faire le lien entre ce passé lointain et ce jour advenu, sans lui demander. Cela passe souvent par des états intermédiaires, dont mon inconscient détient le secret, où mon enfance émerge du chaos. Étonnantes fulgurances incompréhensibles, déstabilisantes, qui côtoient mes abîmes.
La lumière tremblante qui hésite, change le contours ds silhouettes, des vies et qui est faite pour troubler les eaux calmes, pour éclairer les choses, sous un autre angle.
J’ai côtoyé la nuit, la mienne, sourde profonde, froide anéantie, riche, dérangeante, lutine, étrangère, serpentine, en rupture, cousue à même ma peau, décousue, en lambeaux, offerte, bouleversée.
Je poussais mon premier cri, dans une rue en pente. Elle se nommait , rue Toulifault. La chambre était petite. L’étoile d’or se portait au cœur. Qu’en ai-je compris , au fond, que je tente de prolonger en land art, si ce n’est que le mystère la constitue, me fonde autant que ma lucidité.
J’ai cette image d’enfance. 5 ans, hiver 47, dans la neige tombée en abondance sur le grand jardin devant la maison, en Bretagne. Sous la voûte étoilée, je marche à côté de mon père, lui donnant la main. Il m’apprenait les étoiles. C’était fort, malgré le froid. Un véritable amour, mais si peu souvent donné, dans le chaos de ma vie. J’ai aimé mon père, ce personnage énigmatique, dans ces moments là, toujours rares.. Je ne l’ai vraiment retrouvé que très tard, bien qu’ayant vécu et travaillé longtemps à ses côtés. Je l’ai accompagné jusqu’au bout de sa vie, dans la tourmente de son esprit souffrant. Rien ne sortit de sa bouche pour expliquer cette longue violence envers moi, qui me détruisit. Je lui avais pardonné avant son grand départ.
J’ai toujours aimé dire, papa, maman. Je reste un très vieil orphelin, sur la route aveugle.
Je choisis les paysages pour installer mes créations. À moins que ce ne soit le contraire.L’eau y est très présente. La nature est une identité forte qui décide et m’emporte, là où il faut, au moment voulu, ignoré de moi. Le tout est d’accepter cette magie de l’instant, sans résister. Être le plus fort, le plus riche, le plus dominant, n‘est pas une nécessité pour moi, voyez. Mon corps vit la décroissance, naturellement, l’entropie s’en charge. Il faut laisser faire cette mécanique, accepter que le cœur se ride, mais qu’il reste bouillant jusqu’au bout. Céder sa place , au moment venu. Tacher de mourir vivant.
C’était un lundi, ou peut-être un autre jour, de mes nombreux jours vécus, dans ma vie, sur la côte de Nacre. La mer m’avait offert une belle journée. Je lui avait offert une spirale. Je la quittais en franchissant la dune d’oyats qui séparait la plage des marais. Un pont de pierres, reliant les deux espaces marins et se reflétait dans une minuscule rivière littorale. J’avais dans mon sac à dos, quelques étoiles de David de ma fabrication et de la ficelle. L’idée, m’était offerte, pour un dernier land art.
Il me fallait évoquer le chiffre 42, puis les mots : rafle du Vel d’Hiv. enfance, évasion, Justes, rencontre, fraternité, témoignage. Tout ce que mon ami , mon frère Raymond, avait été pour moi.
J’ai pris un morceau de ficelle dans mon sac à dos, et suspendu l’étoile de David, sous le pont de pierres, pour qu’elle se détache dans la lumière de l’arche.
C’est compliqué une vie. Le land art, aussi, incompréhensible pour beaucoup.
En fait, « sans amour, on est rien du tout ».
C’est Edith Piaf qui chantait ça.
Roger Dautais ;
Notes d’ouverture pour La Route 78
Photo : création de Roger Dautais.
« L’Étoile de David » à Raymond Anisten
Normandie -Côte de Nacre
à Raymond, fraternellement

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.