La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS

Un voyage étonnant au cœur du land Art

samedi 12 avril 2014

Alaska Blues :  pour Peter Irnicq
Breizh :  pour Ruma
Le chant du Loc'h  : pour Pierre Fablet
An dro de Kervourden :  Pour Yann K.
Les trois cases sacrées :  pour Mari-Loeiza
La paix retrouvée :  pour Guy Allix
Stairs  and memory   Pour Remei
La douleur du partir  : Pour Little Big Ben
Cinq paroles : Aux Inuïts
Le don de soi :  Pour "mémoires de silence"
Les guetteurs de ma rée :  Pour Sylvie ( Epamin')
Terre sacrée  :  pour Marie-Claude
Passage de témoin  : pour Thibault Germain


 Par le paysage, nous  pouvons accéder au réel
Marie-Josée Christien *



à Peter Irnicq


Le cairn s'élève à la sortie du chemin qui débouche sur une des plages de Locmariaquer, couverte de galets. Est-ce la bonne place, tiendra-t_il debout, quel valeur  accorder  à  mon geste,  mon attention,  pourquoi penser  à Peter  à cet instant même? 
 Face  à Mor Braz qui impose le respect  même par temps calme, je reste inquiet. Pourquoi  me séparer de cette belle  inquiétude face au monde. Je suis né ainsi, en  pleine guerre et sans doute n'ai-je voulu d'autre parcours que celui d'un homme  inquiet.
Elle et  moi, nous avons inscrit nos pas dans la neige du cimetière des Quatre nations. Y-avait-il une once d'espérance à s'échapper des tombes abandonnées. Une béance noire où nous cherchions  l'aveu d'une quelconque foi dans ce champ  immaculé, nous rappelait qu'aucun serment n'est éternel, ni chez les pauvres hères ni chez les riches habitants de ces lieux.
Nous somme venus ici, en Bretagne,  préparer  notre  lit dernier , au  pays des pierres levées, sur une terre sacrée, garnie d'ossements et de cris étouffés  par  l'humus.Nous marchons sur nos morts et bien des danses  ont fait vibrer  leur os. Ici, la pierre est fière,sérieuse, retenue, plantée en terre, face  à  l'océan.
Les pierres ont-elles conscience d'être des pierres ? Qui détient la vérité, le druide  ou  l'archéologue, le croyant  ou  le  mécréant?
J'aime entendre le chant apporté par  l'outre-vent d'ouest, qui sent les Amériques. J'aime sentir mon cœur  battre la chamade devant la vague charmeuse  ou scélérate.
Passe  le temps et puis, viennent les jours inavouables de chagrin,  interminables, lorsque le temps devient synonyme d'absence, lorsqu'il s'épaissit  à la manière d'un  brouillard mortel, lorsque le temps se dilate à ne plus te laisser de place au corps qui est le tien, tassé par la vieillesse. Les absents aimés, devenus oiseaux de mer, chantent dans ce  brouillard et t’appellent  à te coucher  pour le compte. Le souffle se rapproche du sol, la tête prend racine, les pieds s'appuient sur le vide.
Être humus  ou  laisse de mer, oublier  jusqu'à  mon nom, effacer toute mémoire,  libérer la place et m'inscrire dans le néant. La raison  m'y  pousse mais la folie créatrice me fait vivre le contraire. Aucune logique ne peut trancher. On dirait que les jeux sont faits, que rien ne va  plus depuis si  longtemps. Le monde, ai-je entendu ce matin appartient aux financiers, aux gestionnaires et aux techniciens. Je ne suis plus de ce  monde  !
Alors,  il faut vivre par effraction jusqu'à voler l'essentiel : de l'air pour respirer, la liberté de fuit ailleurs, survivre  à toutes les tempêtes. J'ai eu toutes les réponses. Il  me restais  à trouver les questions.Ce n’était pas vivable, j'ai cru le comprendre. Né hors du temps, je  mourrai sur la même planète, après avoir expérimenté ma vie  jusqu'au bout.
J'avais rencontré Peter Irnicq au centre Juno Beach de Courseulles sur  mer. Peter était né Inuit, dans un  igloo, en 1942, date de ma naissance, avait été élevé dans les deux religions, animiste, celle de son  peuple et catholique, celle du Canada. Ancien  membre du gouvernement Inuit du Nunavik, chaman de son état, Peter avait été invité à élever un Inuksut, au centre Canadien Juno Beach. Cette construction traditionnelle Inuit devait lui permettre par son intercession chamanique de rapatrier toutes les âmes des  guerriers indiens de l'Amérique du Nord, morts au combat pendant le débarquement du 6 Juin 1942 et les semaines suivantes, restés en des-errance sur les Plages du débarquement. Peter avait choisi toutes ses pierres nécessaire à  la construction de  l'Inuksut dans une carrière de la région. J’assistais  au montage, dans  un silence absolu,  puis, une rencontre fût organisée entre lui et  moi, au Centre Juno Beach. La journaliste de Ouest-France ayant préparé cette rencontre  lui avait parlé de  mon travail de land art. Je lui présentais quelques photos. Aussitôt,  il remarqua des similitudes entre nos travaux et me demanda si  j'étais chaman. Je lui expliquais que cela n'existait pas en France, mais qu'il y avait des similitudes dans les intentions associées aux gestes de  mes créations. Il me donna  l'accolade, m'invita chez  lui( je n'y suis malheureusement jamais allé) mais quelque chose de la transmission  humaine était passée et que j'ai gardé. Ainsi, des que je réalise des cairns, je pense  à cette rencontre qui remonte à une dizaine d'années.
Ce cairn,  à qui  j'ai donné le nom de Alaska Blues, m'a permis de voyager, depuis le dolmen voisin  jusqu'à l'ïle de Méaban, retrouvant mes frères les oiseaux, sternes, avant de survoler Carnac, une autre fois.
Devenu  poussière d'embruns, mon rêve s'est prolongé sur  l'ïle de Stuhan, retrouvant mes cairns, balisant ce vol plané, tandis que les goélands piétinaient entre les roches  à la recherche de  leur nourriture.
Mais,  à notre époque, le rêve est-il légitime. Est-il  possible de  l'inscrire dans cette Bretagne  où je suis né, que  j'ai perdu pendant 30 ans et que je retrouve  bien tardivement ?
Il me semble n'avoir rien égaré dans cet exil prolongé de ma capacité  à rêver, si ce n'est ma jeunesse, mais que les eaux du Loc'h m'en soient témoins, j'ai trouvé sur leurs rives, les mêmes traces de cette amitié si vite vécue, si vite écourtée, avec Peter, dans les pierres levées  à la beauté du jour, que dans ces installations fleuries, résultat de mes cueillettes hasardeuse, sur ma route. 
Dans le chant du Loc'h, connu cet hiver, débordant, fâché avec la terre, j'ai compris que ses eaux printanières et  fraîches m'apportaient tout ce dont j'avais besoin  pour retrouver ma sérénité et le bonheur de vivre. Alors, j'ai pensé  à Mari-Loeiza et je me suis  mis  à composer  pour elle, ces trois cases sacrées, comme trois soeurs assemblées, autour d'une fleur de camélia, sous le regard du  grand Youenn.

Roger Dautais

*Marie-Josée Christien
Petites notes d'amertume
Editions Sauvages   
Collection  La pensée sauvage                                                            
 mariejoseechristien.monsite-orange.fr 

                                                              La création du  monde

La terre était là avant les hommes
Les tout premiers hommes sont sortis
De la terre
De la terre
Tout est sorti de la terre
Même le caribou

Un jour les enfants ont poussé
Hors de la terre
Tout comme les fleurs....


Dans son étude "Réflexions sur une Iitterature orale : Les "chants" des anciens Eskimos", l'auteur, le linguiste chercheur Pierre Léon, de l'Université de Toronto, rapporte le texte qui suit, parmi d'autres chants ou poèmes des Eskimos du Canada.
Il précise : "il semble qu'il y ait trois categories de chants. La premiere serait constituee d'un fonds traditionnel, que toute la communaute se partage, la seconde d'improvisations personnelles et la troisieme de poemes de type professionnel- presque toujours ceux des angakoks, chamanes des groupes. [...] L'angakok compose [...] des chants pour toutes les grandes circonstances de la vie, les bonnes et les mauvaises. Il chante la misère, la faim, le froid, la peur, la famine et la mort. Il chante aussi la joie du chasseur, celle de la ripaille, les fêtes du printemps, les joutes, les concours de chants (poèmes) et de Katajjait (chants de gorge). [...]
Orpingalik, l'un des grands monstres sacrés de la poesie netsilike est l'auteur de toute une série de chants épiques qui retracent la genèse de l'univers eskimo. Ainsi la création du monde"
:
 

jeudi 3 avril 2014

Spirale Terraqué ( Carnac) :  pour Eugène Guillevic
Spirale Terraqué : détail. ( circonférence, environ 45 mètres )
Startijenn : pour Annaïg Baillard
Love in landscape :  pour Marie-Claude
Le passage du temps : pour Camino roque
Karnag blues :  pour Marie-Josée Christien
Medium and spiral :  pour Patrick Lucas
Éclats de cœur : pour Tilia
Les chemins d'or de Ty bihan :  pour Ana Minguez Corella
Fest deiz : Gwenola Gwernig


Cicatriser les mémoires :  pour Fanch Kerouac

Un trou dans le ciel  : Pour Lucie Albertini

Exil  : Pour Isabelle Jacoby


à Eugène Gullevic 

Le chant de Ty Bihan



Qu'est-ce qu'un mort peut bien penser d'un cadeau ? 
Je pars avec cette idée en tête, d'honorer cet homme, non en écrivant un livre de  plus , ce dont je serais bien incapable mais de travailler sur ses traces, avec ce que je sais faire de  mieux. De Guillevic,je ne peux retenir que mes bonheurs de lecture. Je n'aime pas toutes ces études menées sur les auteurs, sur leur œuvre, disséquée, découpée en  rondelles de saucisson. Je préfèrerai toujours ces rencontres, d'un livre  à  l'autre, d'un  lieu  à  l'autre, lui ayant servi de cadre de vie.
Pendant une dizaine de  jours, je vais  donc faire  plusieurs voyages  à Carnac, sa ville natale. J'y suis déjà passé  pratiquer le land art mais, là, cette fois, la quasi totalité de  mon travail se fera  ici.
Je veux  oublier la difficulté que j'avais eu à trouver sa petite maison natale, nichée dans une ruelle sombre du centre ville. A  l’office de tourisme, une jeune stagiaire m'avais dit : je ne connais  pas, je ne sais  pas. Dans un  bistrot situé  à 50 mètres de sa maison, j'avais entendu  : "qui ça ? Gullevic, connais pas y doit pas venir boire un coup  ici,  on connait tout le monde". Bon, je leur avait brièvement expliqué, un  poète, malgré tout, célèbre, et de  plus né ici. Réponse, dans un éclat de rire général  : "nous  on s'occupe pas de ça ! "
Célèbre, c'est vite dit, pas  pour tout le  monde et voilà qu'un autre ami me disait, " tu sais, Guillevic,  il est un peu au  purgatoire".
J'aurais peut-être dû choisir Slatan,  là, au moins. Mais le foot, c'est  pas  mon truc.
J'ai donc cherché sa maison et je l'ai trouvée. Certes, pas un château, mais une maison tout de  même, avec une petite cour attenante. Pour ce qu'il avait été heureux dans sa  petite enfance, je ne crois pas qu'il y revenait souvent. Qui sait. Par contre, à Carnac, oui,  il y revenait souvent. 
Alors  j'ai parcouru  à nouveau les principaux sites mégalithiques  : Le Ménec, Kermario, son géant, Kerkado, le tumulus St Michel, le bourg, de  long en large,  puis la côte, par le chemin des douaniers, depuis la plage de St Colomban, celle de Ty Bihan et jusqu'aux  limites du Men Du. 
Marcher, cela va  bien,  mais  un  jour,  il faut bien se poser et attaquer le travail.
9 heures, Plage de Ty Bihan. Je descends dans  l'arène . Il fait 4° et je n'ai pas très chaud.Je vais réaliser  une spirale  à marée basse. Au Nord, le bourg de Carnac, la maison de Guillevic, au sud,  l'Océan Atlantique, en  mémoire, Pélieu, Jégou, Thomassaint,  à  l'Ouest, Gwernig, à  l'Est,  un  pâle soleil qui  m’accompagnera  jusqu'à la fin de  l'exercice.
Le sable est damé,  luisant, argenté, un peu essuyé, mais malgré tout, compact. Encore  un dur moment  à passer car  il résistera  bien.
Je suis  à peu  près seul, ce qui me permet de travailler plus tranquillement. La plage est en légère pente et cette déclivité suffit  pour trouver des densités de sable différentes sous le pied  ce qui se traduit par  plus de difficultés  pour  moi. Si je veux obtenir une belle régularité, je dois en tenir compte  pour compenser  mon tracer par un appui  plus  ou  moins insistant au moment  où mon  talon gauche creuse l’unique sillon. Le sable chante bien et la mer  lui répond, courtes vagues, tempo  lent mais appuyé,  il  n'y aurait plus qu'à y  poser des paroles  et naîtrait " in situ " Le chant de Ty bihan ". Pour ces instants de bonheur intense, je donne  une grande partie de ma vie et je me sens tellement petit dans cette immensité, mais aussi,  rattaché au grand univers qui  me parle ainsi au  plus profond de  moi. Etre une parcelle d'univers,  une poussière d'étoile et s'en rendre compte.
Je termine fatigué mais heureux du résultat. Je vais réaliser  un  prolongement de cette spirale , vers le soleil levant, pour célébrer le printemps,  puisqu'il débute aujourd'hui. Une germination, des volutes en forme de crosse de fougères,  un clin d’œil  à la nature qui se réveille.
Je monte sur la falaise. Je sais que le regard de Guillevic s'est posé sur cet  océan. Je le regarde  à  mon touR, puis je vois cette spirale, de haut, je lui en fait cadeau, aujourd'hui.

Je ne peux malgré tout oublier La Baie de St Jean, dans la ria de Crac'h , quelques kilomètres au  nord,  à vol d'oiseau. Je passe  par le grand dolmen de Luffang, en fait,  une allée couverte de 25  mètres qui a perdu ses pierres de couverture, mais reste un  lieu magique. Je ne me sépare jamais de  ma boussole qui  me permet de  m'orienter et de me situer dans la géographie de la région. Lorsque j’arrive sur le site, un concert de corbeaux, m’accueille. Ils ont niché en grand nombre dans les pins maritimes. Je commence  par de petites installations, très colorées, déstructurées, histoire de casser les codes de la géométrie. Cela se rapprocherait  presque d'un travail de peinture. Puis je reprends les formes  plus classiques du  mandala. Je ne tiens  pas à  m'enfermer dans un style quelconque. Je pense avoir le droit de revendiquer  une liberté d'expression totale.Le chant des oiseaux s'est amplifié. Ils  me montrent ainsi qu'ils  m'ont repéré, jusqu'au moment  où ils comprennent que je ne leur veut aucun mal et leur cacophonie cesse d'un seul coup.
Je pénètre dans l'allée de Luffang. Terre d'ossements aurait dit Guillevic, terre de recueillement, terre sacrée aussi. Faire le  lien entre le vivant et le mort. J'ai cueilli  mes fleurs d'or,sur la route, et je ramasse des brassées de  bois  mort au pied des pins, ainsi que des aiguilles de  pin, très vertes, que la tempête aura fait chuter. Je descends avec le tout au milieu de  l'allée et je travaille  à genoux pour plus de  précision. Une belle émotion  me traverse et là aussi, je me sens faire partie du lieu. Des merles,  plus paisibles on  pris le relais des corbeaux.

Lorsque j'arrive en Baie de St Jean;je vais rester très longtemps  à contempler cette immense  plaine d'eau où  nagent quelques oiseaux de  mer. Le calme est  imposant et je vais  monter un seul cairn en cet endroit avant de rejoindre le Gisant de St Jean. Réalisé cet hiver, tout est resté en place, mais la forme du corps s'est aplatie et les tuiles rouges se sont enfoncées dans le sable. Je ne me vois pas,  pour  l'instant, le déranger et je réalise deux petites installations  à ses pieds avant de reprendre la route.

Mardi, onze heures quinze, tu es de  plus en plus en retard, me dit Serge, en continuant de lire son journal. Serge Thébault est un  poète Alréen,  à part entière,  un auteur reconnu,  un  homme pétri d'humanité. J'ai fait sa connaissance il  y aura bientôt un an,  lorsque je suis revenu habiter en Bretagne.  Nous avons sympathisé et pris  l'habitude de nous rencontrer,une fois par semaine. Nous parlons de la vie qui va, de la poésie, bien sûr. C'est ainsi qu'il m'a confié avoir été l'ami de Guillevic pendant de nombreuses années. J'ai appris sur  lui  plus que par tous les livres que j'aurai pu lire, lui ayant été consacrés. Cela m'a rapproché de ce  poète  oublié par trop de gens et c'est ce qui m'a décidé  à lui rendre hommage, aujourd'hui.

Roger Dautais




Spirale 

Je sais qu'amenuisant
Durant  mon aventure
L'espace que j'enclave

Je sais que tournoyant

Autour de quelque chose
Qui est moi-même et ne l'est pas,

Je finirai par être
Ce  point auquel je tends :
Vrai  moi-même, le centre

Et qui n'est pas




Cercle

Tu es un frère
On peut s'entendre

Fais  moi pareil,
Enferme  moi.

Réchauffons nous, 
Vivons ensemble
Et  méditons.

Eugène Guillevic

Du domaine 1977
Euclidiennes   1967  Gallimard

            ***


Guillevic 

Guillevic aimait Rimbaud
mais ne l’idolâtrait pas
Guillevic lisait Ady
mais ne le sanctifiait pas

Guillevic tonnait Trakl
mais ne le magnifiait pas

Il aimait  à me dire
" le poème est au-dessus
 de celui qui écrit
 tant dans sa promesse
que dans son  prolongement.


La  poésie

A guillevic

Je pose  la question unique :
              c'est quoi  la poésie ,

Il  m'invite  à boire le vin
             comme  une cérémonie
             en humant le nectar
             en  humectant mes lèvres de son  parfum
             en le laissant glisser lentement
             le  long de  mon  palais
             jusqu'au fond de ma gorge.

Ahuri, je regrade  mon interlocuteur.

          " C'est ça la poésie
            rendre  le sacré
            à chaque geste de la vie."





Serge Mathurin Thebault
GUILLEVIC
Éditions Gérard Guy

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lundi 24 mars 2014

La grande tribu :  en hommage  à Youenn Gwernig
Les  jours heureux :  à Marie-Claude
Tombolo blues :  pour Gwenola
L'étranger bienvenu :  pour Sadaya
Ô  Ria :  pour Claude Pélieu
L'heure unique et solitaire :  pour Anne Le Maître
Embarquement  pour l'autre  monde :   pour Tilia
Chaque seconde rouge versée ici :  pour Annaïg

Double règle du marais :  pour Bagghia Shree
Toul  chignaned : pour Serge Mathurin Thébault
L'équerre et le chemin :  pour Christian Cottard
Gémellité pentue : pour Erin
Fleur des 7 Îles : pour Mari-Loeiza
La seconde vie de  l'arbre : Pour Marie-Josée Christien
Boîte  à  mémoires nues : pour Anne des ocreries


Aux trois filles de Youenn Gwernig,
 Annaïg, Gwenola et Mari-Loeiza en toute amitié *


Comment je suis passé de  l'hiver au  printemps...


Le soleil est apparu, franc, oblique, venant de  l'Ouest, bien  longtemps après que les eaux du golfe  n’eussent recouvert la phrase de Youenne Gwernig : " car il faut que chacun compose le  poème de sa vie ". Je venais de  l'écrire dans le sable du tombolo rejoignant les sept îles au continent,  à marée basse. Ainsi se déroula la partie la  plus importante  du dernier jour de mon soixante et onzième  hiver, sous  une pâle  lumière.
" ce sera  un  jour sans  lui "  m'étais-je dit en arrivant sur la  plage. Cela ne m'avait pas empêché de faire une  longue pause pour observer ce paysage du golfe qui gardait, comme seule la Bretagne sait le faire, le  même caractère magique quelque soit le temps.Les  îles, cela ne manquait  pas dans les parages, avec des noms de rêve Er Runro, Radanec, Gavrinis, Île de la Jument, Île aux moines,  pour les  plus proches des sept îles où je me trouvais. 
Comme  hier, des oies  bernaches se tenaient à une vingtaine de  mètres du bord,  plus nombreuses, cette fois, trente, peut-être quarante, indifférentes  à ma présence. L'écho de  leur  bonheur et de leur tranquillité, m'atteignait. Courant avril, elles s'envoleraient jusqu'à la Sibérie,  pour certaines d'entre elles. Qui n'a pas rêvé de les accompagner en vol  jusqu'au lac Baïkal ? Assis sur une roche, je suivais le vol sur place de deux goélands, face aux vents d’ouest, bien établis, maintenant et qui refroidissait l'atmosphère. Habituellement  beaucoup  plus nombreux,  ils  profitaient de  l'espace au maximum. Deux sternes vinrent s’ajouter au tableau et se posèrent à quelques  mètres de  moi,  pour bricoler dans les goémons et gagner  leur croûte.
Je m'étais juré de passer de  l'hiver au printemps, en marchant. Marcher comme d'autres écrivaient, marcher ma vie pour éviter une catastrophe. C'est si vite arrivé lorsque le moral vous quitte.
Une spirale de  plus s'inscrivait parfaitement dans cette volonté de faire. Elle était  pour  moi, comparable au voyage, avec  un début et  une fin. La concentration, je l'avais, l'application et la force  physique, aussi. Restait  à atteindre le lâcher-prise qui me permettrait d'ouvrir la  porte aux rêves. Tout allait vite dans la décision, la mise en route. Tout sauf l'avance des travaux  puisque  mon  pied gauche, servant de soc de charrue, avançait de 30 centimètres  à chaque pas. Rien de plus. Sachant que le tour final ferait au  moins 45  mètres, ce geste se répéterait 140 fois la  manœuvre, simplement  pour le boucler.
La mécanique cerveau-corps tendu-pied, fonctionnait bien et la fatigue se fit sentir  normalement, avec des  crampes aux jambes.
La machine  à rêves se  mit en route avec  une kyrielle d'idées, parfois  noires,  plutôt agréables et en  grande quantité. Sous un soleil caché et un ciel enveloppant, un  peu gris, stressant, pas question d'abandonner car à force d'attendre que les idées viennent, tu te fais envahir par celles des autres !
C'est comme  ça, qu'une fois de  plus, j'entrais dans le  monde Youenn Gwernig. Je revoyais cette veillé chez Anne Vanderlove , en compagnie de Gilles et de Marie-Claude à Kergrist, au pied du Méné Bré. Ses deux dogs endormis  près de la cheminée, Anne avait chanté après le diner, avec sa voix inoubliable, si touchante. Nous avions ensuite  parlé  poésie :Angela Duval, Youenn Gwernig. Puis elle  m'avait offert un de ses  livres An Diri Dir (les escaliers d'acier) poèmes  trilingues écrits aux États Unis, lors de son exil. La vie de cet homme ressemblait  à une légende, une vie incroyablement riche que j'avais aimé, par la suite , croiser dans son  œuvre. Et  puis,  il y avait surtout cette phrase que j'écrivais  le plus souvent dans les sables " Car  il faut que chacun compose le  poème de sa vie", faite mienne, comme une sorte de direction  à suivre, ce que je faisais maintenant depuis 35 ans.
Je l'écrirai encore en ce dernier  jour d'hiver dans les sables du Golfe du Morbihan, pour que la mer  la prenne, l'apprenne, l'engloutisse et la répète  à l'envi au  plus  loin qu'elle  puisse  l'emporter.
J'ai tourné ma spirale en un  peu moins d'une heure quinze. J'ai sorti ma boussle de  ma  poche afin de  matérialiser  un axe Nord/Sud. Je pouvais ainsi, me positionner dans l'espace, dans la géographie du pays.  J'ai chois 3 grosses  pierres , une serait le gnomon du centre, les deux autres, le nord et le sud.
Je suis allé ensuite chercher des pierres pour les positionner sur la circonférence et définir douze  points d'orientation.
 Tout cela avait  pris du temps. La mer arrivait, me cernait par l’ouest et le nord et elle était  à deux mètres de  moi lorsque j'ai commencé  à écrire la phrase de Youenn. Ce jour  là, elle fut la plus rapide. Le temps de prendre quelques  photos, elle avait englouti la moitié de  mon  travail..
J'ai donc recommencé  à  l'Est de la spirale et cela s'est terminé comme  la première fois. Je m’imaginais  oiseau planant, suivant cet  océan en train d'envahir le golfe, contournant les îles, arrivant aux sept iles, lisant  à  l'aveugle les sables bretons, la phrase de Youenn, avant de la digérer, de la garder en  mémoire de vagues, comme  un cri du cœur,  un poème flottant, un écho qui s'accrocherait au temps,  à  l'usure des marées, jusqu'à en devenir un  lei-motiv, dans chaque  houle, chaque tempête, pour rappeler aux hommes que  rien n'est perdu tant qu'il reste un poète pour chanter la vie.
J'avais envie de cette transmission par la mer, pour le dires aux trois filles de Youenn Gwernig, Annaïg, Gwenola et Mari-Loeiza,elles  qui venaient de  l'autre coté de  l'Atlantique, avec une âme de  poète, avec tant de souvenirs de leur  père. Je voulais leur dire et le faire passer  par ce rituel de la spirale, en toute fraternité.
S'en suivit l'éclosion de la fleur des 7 îles qui serait ma dédicace  pour Mari-Loezia.
Fleur née entre la laisse de  mer et le trait de côte,  à l'abri des vents comme  une douce  intention poétique.

Le premier  jour du printemps, je l'ai célébré en réalisant des offrandes flottées, sous  l'aulne et le noisetier, avec l'eau de source comme  médiatrice, car  l'esprit de  mon grand-père paternel habite les sources du pays. Il faisait froid  mais mon esprit était en paix et joyeux.
Les  jours suivants passèrent par les tombelles de Kernours en quette du souffle,  puis au pied du chant des  morts , par la grande diagonales des cendres, alors que le vents jouait sa  musique dans les pendrions de bambous.,  pour faire  mon offrande-cairn  à la ria.
Il  m'a suffit , afin de clore cette série de  petits voyages en direction du rêve, de passer le  pont noir, suspendu au-dessus du Sal,  pour aller saluer l'âme des bateaux au cimetière marin, en  bordure de forêt. J'y ai trouvé le calme de  l'heure  unique entre deux giboulées et le chant de  l'arbre  mort pour ses voisins dont les carcasses reposent pour leur éternité sur la vase de l'anse.
L'année  pouvait continuer.

Roger Dautais




INVITATION

I am inviting you, dear Humanity
on the time and day you like
(pipers are always playing)
to a party without tuxedo
come on naked, come on naked
I want you
to come on naked
and dance in the ballroom of my heart.

Well, this is my invitation
I think nobody will come
but day and night
and this is my pledge
I’ll keep my door unlocked.
PEDADENN

Ho pediñ a ran, Denelezh ker,
d’an deiz, d’an eur a blijo deoc’h
(dalc’hmat e son ar sonerien)
d’an abadenn hep dilhad sul
deuit e noazh, deuit e noazh
fell a ran din
ho kaout noazh
da zañsal e sal va c’halon.

Ma setu va c’hartenn gouvi
krediñ a ran ne zeuio den
met noz ha deiz
ha sed ul le
e vano dor va zi debrenn.
INVITATION

Je vous invite, chère Humanité,
au jour et à l’heure qu’il vous plaira
(il y a toujours des sonneurs de service)
pour une réception sans habit de rigueur
venez nue, venez nue
il me faut
vous avoir nue
pour danser dans la salle de mon cœur.

Eh bien, voici ma carte d’invitation,
je pense qu’il ne viendra personne
mais nuit et jour
et ceci est un vœu
il n’y aura pas de verrou sur ma porte.
Youenn Gwernig
Les filles de Youenn Gwernig  viennent de réaliser  un formidable travail de  mémoire  pour  honorer leur père et faire  mieux connaître son  œuvre puisqu'il n'est plus de ce  monde 

   PEDADENN - INVITATION  CD et Vinyle 33T 
"La Grande Tribu"  chante  Youenn GWERNIG  
Douze chansons pour un hommage en famille avec les amis.

www.gwernig.com   pour les retrouver
  lagrandetribugwernig@gmail.com  pour leur écrire
    

jeudi 13 mars 2014

L'épure : Pour Esmeralda
L'épure et son écho : Pour Thérèse
Transparence : Pour Miss_Yves
Solitude : Pour Saravati
La voix des chamans :  pour Lu Pélieu
Le chant final des akènes :  Pour Tilia
Écrire sur  l'eau :  Pour Danièle Duteil
L'envol de l'iris : pour Marilyse Leroux
Autolyse : Pour Erin
La relève du  jour : Pour Guy Allix
La belle vie : Pour François Esperet
Parenthèse hivernale : Pour Marie-Claude
La confidence :  pour Marie-Josée-Christien
La  preuve par dix : Pour Serge Thébault
Compagnon des bernaches :  pour Louis Bertholom


Tant de magie  pour rien
Si ce n'était ce souvenir d'un autre  monde.

Georges Shehadé



Si  je pouvais vous dire d'où me vient cette sensibilité exacerbée et tendue, cette présence vivante,  impalpable mais réelle qui me transforme illico en récepteur hautement performant du rêve, je le ferais. J'éprouve ce besoin permanent de changer le monde qui  m'entoure et cette faculté me met en état de le faire. Si je m'arrêtais  à mon  propre jugement sur ce que je fais, je pourrais croire  à  l'égarement, mais depuis tant d'années que les autres, connus  ou  inconnus, étrangers croisés, issus d'autres cultures, d'âge  ou de condition différente de la mienne, veulent bien considérer mon travail, et  même  y trouver source d'émotion,  m'a conforté dans  ma démarche artistique. Ainsi, évoluant dans les marges, ma pratique contenait bien  une part d'humanité capable d'être partagée et parfois, faire naître un peu de bonheur chez  mon alter ego.
A partir de cette constatation, marcher dans le brouillard et le doute, ne devait pas  m'arrêter en si bon chemin, quitte à vivre cette lassitude  liée  à  l'âge, mais, devant être combattue pour repousser mes limites.
Je me suis dit que  si l'on reçoit bien la  lumière des étoiles disparues, ces petits signes de mes semblables pouvaient me rendre  plus vivant,  plus aimant, avançant d'un bon  pas vers l'avenir  même si celui-ci s’annonçait assez court  maintenant.
Le détachement me semble la seule vertu bonne  à cultiver face  à une œuvre qui autrement serait devenue  un fardeau au fil des ans,  un frein  à  l'avancement,un éblouissement conduisant  à la cécité totale.
Mon questionnement, face au land art tel que je le  pratique est  permanent. La question n'est pas de bêtifier ni de tomber ou pas en pâmoison devant la simple marguerite.J'ai aussi cette sensibilité qui  me fait admirer  une  fleur des champs. Je donne ici  un avis et ma façon de voir les choses en ce qui concerne le land art, qui est un art  à part entière, respectueux de la nature. Il se veut, pour ma part, geste créateur et  non  pas  pâle copie du modèle. Il s'agit bien de transposer une situation naturelle d'éléments, dans une mise en scène. Cette installation tient compte de l'environnement, de la  lumière ambiante de la composition, de l'association d'éléments "in situ", tout ceci  variant  à  l'infini selon  mon état d'esprit.
Prenons l'exemple d'une  pierre pour ce qu'elle est et dans un ensemble d'autres pierres sur  une plage. Le fait de la trouver belle, est en soi,  un choix respectable, mais  il ne fait pas d'elle,  une installation. Si je l'associe à d'autres pierres pour monter  un cairn, par exemple, elle garde sa qualité de belle  pierre mais devient aussi, autre chose,  partie d'un tout qui sera remarqué par le simple promeneur.
Hier, j'étais dans cette petite rivière du Loc'h dont on ne pouvait encore approcher du temps des inondations tant elle avait débordé avec force. J'ai travaillé, les pieds dans l'eau, sur de grosses  pierres posées au  milieu du cours d'eau. J'ai retrouvé son chant, encore  chargé de mémoire d'eaux vives, mais déjà, apaisé. Il  y avait beaucoup d'oiseaux autour de  moi. Le merle est revenu me parler de  mon père et  j'ai voyagé très loin  pour le rejoindre. Les paroles de Peter Irnicq, le chaman Inuit me sont revenues en mémoires. Elles ont guidé mes doigts, cerné  l'iris. L'oiseau-Akène est né sous mes mains, dans le sable,  puis il s'est envolé définitivement, vers le lac des ancêtres.
La semaine précédente, j'ai beaucoup  marché sur la côte, entre Kerpenhir et Carnac. J'ai monté des cairns,  à marée  montante, leur laissant  peu de temps  pour s'exprimer, afin que la mer les prenne assez vite et pour éviter le geste brutal du  promeneur qui les bascule d'un coup de  pied.
Hier, sur la plage de Saint Pierre, en fin d'après-midi, alors que je  montais quelques cairns  face  à  l'océan, enfin apaisé, quatre  oies bernaches se sont approchées de  moi et se sont  mise  à chercher  leur pitance dans les goémons. Nous nous sommes regardés. Elles étaient tranquilles, parlant entre-elles. Je n'ai  pu  m'empêcher de penser  à  leur futur voyage vers la Sibérie qu'elles vont regagner bientôt.. J'aurai aimé me transformer en oie et les accompagner vers le la Baïkal. Je me suis dit qu'après tout, avec  un  peu de chance, ce serait  pour une autre vie.

Roger Dautais


S'il est trop tard
Pour naître et renaître
Dans ce monde  finissant
Que  broient les  meules du néant
Qu'importe
Ne pas se résigner
Retrousser ses manches
Prendre la vie à bras-le -corps
Et continuer d'ancrer la réalité
Là  où  le regard s'incarne
Dans le vol d'un  oiseau.


***

Le sang s'engourdit
Le cri s'étrangle
La peur rôde
Sur les  eaux prémonitoires
Lèvent  les tempêtes de  feu
Des temps vénéneux.


***

Je ne me dérobe pas
Aux  humiliations de  l'existence
Aux brûlures de  l'espoir
Aux affres de l'angoisse
A la souffrance de  l'amour
Au destin qui  me saigne
A u temps qui  me dépiaute
A l'oubli qui  m'anéantit
Je refuse la genuflexion


Lewigue
Extraits de Temps  vénéneux Éditions D’Écarts 2005

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.