La vie, comme elle va

"S'il suffisait de lire comme dans une bulle de cristal, alors, ce serait, facile.Mais il faut vite déchanter, prendre la route, sac au dos et marcher, toujours marcher pour oublier ce que l'on a déjà fait, ce que l'on va faire. Il faut attendre que la nature nous prenne et nous ouvre sa voie. C'est une progression incessante, pour de si petites choses".
Roger Dautais . Septembre 2009

Un voyage étonnant au cœur du land Art

mercredi 6 août 2014

Les trois sœurs de  l'eau : Pour Danièle Duteil
L'instant Zen : pour Paul Quéré
Ode  à la salamandre dorée   :  Pour Anne Lemaître
Autolyse :   Pour  Saravati

Le tambour du monde :  pour  Maïté /Aliénor

Chant d'adieu :  à Jean Clément

Fosse commune  du temps  :   Pour Christian Cottard

Flux  :   à  Camino Roque

L'appel du  large  :  pour Jacques Thomassaint

Prisme du temps : Pour Paul Quéré
Chant sacré de la Terre : pour  Helma
Le feu le sang et  l'eau  : pour Mira Kuraj
Les demoiselles de Baden :  pour  Leeloo


Les  jours sans  pain,
Je t'aime aussi.

 à Marie-Claude



La journée commence par un cri d'absence au pied du menhir. La mer s'est retirée. Même proche, elle me manque. A genoux, je gratte le sol et  le dégage à la manière d'un chat. La mémoire est toujours  une question de  lieu pour  moi. A  l'heure  ou naissent dans ma tête des idées de voyage, je suis en route et  je marche, j'approche du  lieu journalier. Celui que j'apprendrai à oublier. Le fatigue me prend dans les jambes, m'explique qu'il faut ralentir. 
Toutes cette énergie dépensée pour vivre,  à chercher, trouver, couper, cueillir, ramasser. Tout ce qu'il faut pour  inventer une forme,  un langage qui collera  à la terre, au paysage. Toutes ces installations que je recouvre parfois,  une fois terminées, par des végétaux. Ainsi la terre, comprend   mieux l'offrande, la dissout, la digère.
 Important ces grandes émotions de la rencontre avec celle qui  me recueillera  un jour.

Il  m'a dit que je bégayais ma vie, que je me répétais. Il oubliait que le jour et la nuit se répétaient aussi  jusqu'à ce que...
Je rêve de  neige, blanche comme celle qui recouvrit le corps de ma  mère défunte, pendant les semaines qui suivirent son enterrement.

Sans doute  lui ai-je dit mais je le pense toujours , sédimenter  l'instant est une gageure vouée  à  l'échec. Se vouloir  immortel a quelque chose d'indécent,  même avec  une épée au côté.Le temps doit rester libre.
Je termine  ma spirale sur la plage vide. La mer arrive. La toile se déchire. Le masque tombe et la nue vérité ne veut rien dire. La mer  reprend chaque certitude, chaque boucle de la spirale,  jusqu'à la dernière et l'avale sans concession. Ne pas attendre d'autre réponse à se festin que la satisfaction des vagues qui  ondulent de plaisir.

La ria séduit, attire, trompe aussi et qui  l'a vue grosse des eaux de  l'Atlantique la découvrira plus tard, vidée comme  un  poisson, étalée, grise. Ses  berges piégeuses et envasées dissuadent le marcheur qui ne connait pas les passages. J'aime cette association du  plein et du vide qui s'effectue parfois sous le cris des oiseaux de  mer, parfois dans  un silence étonnant.
J'ai toujours une boussole dans la poche. J'aime  l'orientation, comprendre  où je suis, imaginer la rotation de la terre, dans un endroit reculé.C'est fabuleux.

J'aime cette  impression d'être  invité au silence de la baie lorsque la mer s'est retirée. Je m'approche d'une plaque de salicornes et les  mange sur place. L'âme de la baie Saint Jean est salée. Je pense  à  mes amis acadiens rencontrés en Normandie. Ils auraient aimé ce  lieu..
Je remonte vers le nord. Une tourterelle  quitté les pins maritimes, vole au dessus des  bruyères et devient  un trait-d'union. 
Je confectionne  un bouquet de bruyères, avec application. 
Rond,  il devra être équilibré et pouvoir tenir debout,  posé  à même  le  sol. Je retrouve des gestes de fleuriste. J'apprends  à connaître cet homme lumineux que devait être Paul Quéré. Potier d'exception,  peintre,  poète. Ce sont mes premiers pas vers  lui, disparu il  y a vingt ans. Ce cairn  minuscule, ce bouquet, posés dans ce  lieu de beauté naturelle, de silence et équilibre. Dans  l'intime grandeur de la ria,  j'invoque son esprit. Il passe.

Morts, réveillez-vous, levez-vous et dansez   sous le chant du merle, du  loriot . Que vos bouches pleines de terre, accueillent l'akène,  que le chêne proclame sa vie transmise et vous, disparus, couchés sous  son  ombre, devenez sa mémoire.

Les salamandres dorées gardent les sources des sept îles. Le cercle d'or roule sur  l'horizon. Orion répond  à la nuit. Passez votre chemin,  incrédules, mes pas résonneront longtemps encore sur la route qui mène  au tombolo.Mané er Hroec, Mane Rutal, Mané Lud, soyez les grands témoins de  mon engagement, dans vos silences de Dolmen. Le tambour du  monde bat la chamade au creux du Loc'h. Sang versé et cris, flétrissures du temps  ont donné de bien beaux chênes bicentenaires.
Le feu  le sang et  l'eau se marient dans l'abreuvoir et  mon dos  courbé prend  l'averse. L'usure a du bon qui nous apprend  notre  propre finitude
Non  loin de  là, les zézés font chauffer les cartes bleues et se remplissent la panse dans les rues bondées de Carnac et de la Trinité..

La terre est dégagée, noire, tiède. Je peux  maintenant commencer  ma prochaine installation en offrande  à la terre-mère avant de reprendre la route vers celle que  j'aime.

Roger Dautais.



L'
intérieur de votre tête
n'est pas cette
masse
grise et blanche
que l'on vous a dite

c'est un
paysage
de sources et de branches
une
maison de feu

mieux encore
la
ville miraculeuse
qu'il vous plaira
d'
inventer.



Paul Nougé

 http://www.universalis.fr/encyclopedie/paul-nouge/

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Noug%C3%A9

mercredi 23 juillet 2014

Ar tad :  pour Kenza
Mamm -gozh :  pour mémoire de silence
War dreuzoù Mor Braz : Pour Marie-Josée Christien
Boîte  à  mémoire Alréenne : pour Marty
L'écho de Saint-Jean : pour Anne des Ocreries
Amnésies rouges :  pour Isabelle  Perronneau


La part belle du Loc'h : Pour  Laodina Legall
La vie hors cadre : pour Serge Thébault
La confidence en ria : pour Isabella Kramer
Digenvez : Pour Rick Forrestal
Anaon.  : pour Guy Allix
Love story for ever : pour Marie-Claude
L’embarquement en ria : Pour Sylvie F.
La vie-la mort :  pour Erin


à Marie-Claude, seulement
car nous ferons route ensemble jusqu'au bout...


 « beaucoup à désapprendre pour voir sourire un arbre » 
(Albane Gellé, L’Air libre)


La route est bonne  à prendre qui me tend ses bras  en ces temps où  les bombes délirent et les enfants succombent. Je n'ai à dire au revoir  à personne, ni  merci,  puisqu'ils ne veulent pas de  moi. Gardez vos certitudes, vos guerres, vos manifs. Je m'en vais depuis si longtemps.

 Dire au vent de ne rien oublier, de prendre le relais de ma mémoire amnésique J'ai en  poche un rouleau de papier et ces vers recopiés de J.Tanner : 

J'écris le tumulte silencieux
d'un enclos crucifié
au ponton des mémoires
et le fleuve inerte
transperce les rizières
muselées
oubliées. 

Il sera enfoui en terre sacrée, humus de  poussières d'os, routes éclatées du Mané Kérioled, du Ménec, kermario, Mané rutal, Mané lud,  Luffang. Pierres plates, levées, dolmens, toutes et tous reliés, connectés, transfusés par ce  poème né d'une étoile jaune entrée enfant dans le drame absolu de  l'exil  pour échapper au rafles.
Jamais vu un pareil foisonnement de fougères. Ce pays a des générosités qui dépassent l'entendement.
Je sais maintenant que mon père à  lâché ma main, avancer vers la conclusion, sans peur. Mais avancer ne veut pas dire comme je l'expliquais  hier  à Serge, plaire  à tout le monde et faire des concessions en veux-tu en voilà. J'ai cassé le mode d'emploi d'une vie rangées. Je me délecte de cette joie sauvage qui en découle.
Je suis ma route et verrais bien  où elle me mènera chaque jour. Je n'ai pas  à supporter le passage  obligé de mon tumulte intérieur.

L'été se met en pause. Je goûte  à cette averse inattendue qui rafraîchit  mon corps et  l’accompagne jusqu'au bout des doigts. Eaux océanes, eaux saumâtres des rias, ruisseaux et rivières, lacs, étangs endormis, mares aux lentilles ,  sources cachées, vous souffrez de l'incurie des  hommes et je comprends votre détresse. Sans vous, que serais-je sinon déjà mort. Petit fils de sourcier,  je frissonne  à votre approche et répare mes failles,vous confie mes secrets. Et  pour avoir rendu dignement la salamandre d'or  à la terre, non  loin de notre maison, je me fais ami des batraciens.

Dans les plis et replis de la baie Saint-Jean, le soleil joue sa fin de partie sur les bruyères d'été. Face au couchant, j'élève quelques cairns. Ils sont tous dédiés  à quelque disparu mais je n'en dis pas  plus aujourd'hui pour apaiser les doutes de certains. L'entendement au premier degré tue toute poésie de  l'instant et m'éloigne de ces obtus.
 Entre le silence et les dires, le bavardage des pies énervées par l'orage et mon incapacité  à leur répondre, accompagne mes travaux de land art.
Alors que j'exprime le hors cadre, je suis assailli  par une pensée. Mais que diable vient-elle faire, dix ans après dans ma mémoire ?

... Chaque semaine, en Normandie, autour d'un café, je lui décrivais en détail, mes sorties land art.Cette fois,  il s'agissait d'une de mes nombreuse marches sur cette voie ferrée, très  ancienne, bien au-delà du pont métallique et suspendu qu'elle connaissait aussi. Il y passait un  train par jour et depuis tant d'années que je l'arpentais, les chauffeurs de loco me connaissaient. Ils me saluaient au passage, alors que j'élevais des cairns sur les bas côtés de la voie. J'imaginais Kerouac, Guthrie, bien sûr et leur emboîtait le pas, sac au dos, avec ma fidèle chienne noir et feu, Morgane.
Michelle  m'écoutait et me disait que j'étais devenu  un hobo du land art. Américaine, elle adorait la beat génération et venait de Los Angeles. Lorsqu'elle était inspirée, nous pratiquions le land art ensemble, dans mon groupe Plages de Liberté, avec Lee, la coréenne, Rose-Mary, l'anglaise, Elizabeth, la canadienne et Marie-Claude, ma femme.

J'ai déserté les sables de la côte transformés en barbecue géants, véritables poêles  à frire  pour touriste en mal de soleil qui tape  à plus de 30 degrés. Ils sont bien  là et moi, ailleurs.
Je rejoins mes pierriers bordés aujourd'hui  par une mer scintillante. J'essaie une pair de chaussure neuves. Important pour la stabilité d'avoir de bonnes chaussures. Travailler dans ce chaos, certes attirant, car toutes les pierres sont belles, n'est pas sans danger et qui est négligeant, termine par terre, blessé ou cassé. Il faut assurer chaque pas,  même si la pierre semble stable, car elles tournent souvent. Une fois le lieu choisi, j'imagine ce que pourra être le cairn : forme, nombre de pierres, petites  ou très  lourdes. J'approche la  plus grosse qui sert de base et je vais chercher les autres, une par une. Par ces temps de canicule, je dois faire plus attention et faire des mouvements moins brusques pour que mon cœur suive car  le transport de chaque  pierre, les plus lourdes dépassant souvent les 25 kilos, en terrain hostile, est très éprouvant. Lorsqu’il pleut, c'est encore  plus dangereux. Je peux en témoigner  pour  m'être blessé très souvent en pratiquant le land art, notamment dans les carrières Normandes;Très vite en sueur, je m'hydrate beaucoup comme pendant mon entrainement sportif de la semaine( au  moins 4h30). Aujourd'hui,  j'ai une réussite de 100%. Aucun cairn ne s'écroule et je trouve chaque  point d'équilibre, avec facilité. Je suis en ce moment, calme, équilibré, heureux d'être ici. Cela se répercute dans  mon travail.
Je prends mes photos et, comme souvent  l'été, je ne suis pas le seul. C'est toujours  plus agréable d'avoir  un petit salut. Rien cette fois. Ils photographies, expédient, immédiatement et partent. C'est la classe !

J'en profite pour répéter  ici que mes photos ne sont pas  libres de droit et je les retrouve  un peu partout, quand elles ne sont pas anonymes et appropriées par l’emprunteur( Je pense  à facebook)

La route dévore ma vie et je n'ai d'autre ambition que de la nourrir.
 Kenavo

Roger Dautais


une femme elle reste à la fenêtre elle ne
se jette pas par-dessus bord elle n'ouvre
pas elle regarde la vitre ou quelque chose
dehors derrière la vitre on n'en sait rien
elle ne dit rien de ce qu'elle voit est-ce
qu'elle voit seulement et puis son front
il est collé ça fait de la buée sur cette vitre
qui la sépare du monde


Albane Gellé, Un bruit de verre en elle, Inventaires invention, 2002, page 25



 Retrouvez Albane Gellé sur Internet

mercredi 9 juillet 2014

Le bambocheur de Ty Bihan   :   pour Ana Minguez Corella

Peace and  love  :  pour Lu Pélieu
An diveliour  :  pour Serge Thébault
Le déserteur : pour Guy Allix
Identité :  pour Isabella Kramer
Limès  : Pour Anne Lemaître
Chantier Atlantique, carré 29  :  pour Christian Cottard
Cri du cœur :  pour Ambre
Scarface :  pour Camino Roque
Vies parallèles : pour Marie-Josée Christien
Brasil :  pour Inês
Cairn du 71ème été  :  pour Marie-Claude
Le drôle :  Pour Bob Bushell

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas

Jours...

Un discret voileux remonte la pente sous les châtaigner,  un bout dans une main  une godille dans l'autre. On se salue. Sur ma droite, la source de Kernours et le souvenir carré couvert de lentilles vertes, ça me rappelle Patrick. Magnétisme de  l'amitié. J'arrive à découvert, face  à la ria,  gorgée d'eau jusqu'à la gueule.Je laisse  à gauche le chemin de Tintin qui a passé l'arme  à gauche mais reste vivant par le vouloir de ses  potes qui lui  ont offert une pancarte, pour baliser son chemin, sa cabane. Je remonte la ria vers le Bono.
Dans la grande courbe, je descends sur les roches. Tout est glissant depuis les deux jours d'averse passés. Les varechs  en ont pourri sur place. Je cherche  mon équilibre et manque tomber plusieurs fois  à la baille.
Je  lève mon  premier cairn depuis 10 jours,  puis  un autre. Patraque, enfumé par le beau temps piégeux et caniculaire, le cœur n'a pas aimé. Ont suivi de sérieuses  pluies réduisant mon activité à presque rien. Pas très glorieux tout  ça. Mais ce grand rien faire laisse  place  à un travail  en profondeur. La jachère finira bien par lâcher quelques idées d'échappée.Nous y sommes.

Autre jour

Je fais le tour du cumulus de Kernours.et remonte plein Nord. L'herbe est grasse, glissante, comme les pierres au bord de  l'eau. J’aperçois le tumulus, les tombelles. Ici c'est toute la forêt de  pins maritimes qui vibre sous la mémoire du sol. Je suis reçu en ami. Les corps, les os réduits en  poussière du temps, colorent cette atmosphère  à tout jamais. Chacun de mes pas foule l'ancêtre et se nourrit de sa mémoire.. J'arrive  à la pierre fendue. Combien de cairns  y ai-je élevé ? Tous  ont subit le  même sort : bousculés, renversés, éparpillés par des inconnus. A chaque passage,chaque retour au lieu, je répète  mon geste : hommage minéral aux deux entités présentes : la mort qui règne en silence et la vie qui passe et  perpétue les vibrations.

Autre jour...
Je suis  oisif et contemple ces rares moments de calme posés sur la surface  lisse de  l'étang,  à deux pas des alignements de Kermario  à Carnac. Les   pépites argentée du soleil annoncent l'heure qui décline. Je veux aller  plus  loin, jusqu'au bord du silence qui séduit, enchante et que jamais  l'idée d'abandonner la partie, contre le vacarme des hommes cupides, n'atteint.

Autre jour...

Le ciel s'assombrit au dessus de la forêt de Crac'h. Je cherche ma route. De grosses  gouttes de pluies tombent sur ma carte IGN. Je relève ma route mentalement. A  l'orée du bois, je remarque la trace fraîche d'un animal dans l'herbe  mouillée et j'aime  l'idée de lui emboîter le pas. Elle traverse  l'espace vide et se dirige vers un talus planté de chênes. Dans  une autre saison, les akènes auraient poussé leur cri carminé et je les aurait ramassées dans ma besace. Certaines  ont donné la vie  à des petits chênes, les autres sont mortes.
Je suis surpris par une idée récurrente. La mort est  inévitable et se rapproche. 
Tenter d'aménager le temps qui  m'est  imparti. 
Essayer d'oublier. Beaucoup oublier. 
Chronos.

Autre jour...

L'exacte direction  à prendre n'existe pas  pour  moi. Il  y a trop d'attirances opposées dans la nature. L'important, c'est de partir, de voyager  léger. La route se chargera de la direction. Ce matin, j'ai joué le cap  à suivre aux dés, comme le faisait Morhaïm pour choisir ses couleurs sur sa toile. Mondrian  n'était pas  loin.A chacun ses influences.
J’établis la règle du jeu : un seul dé. Premier jet  choisir entre le Nord et le Sud
1 = Nord    2 = Sud    3 rejouer
Je jette le dé :  2   Premier choix :SUD
                                                      Deuxième  choix  entre Est et Ouest
4 = Est    5 = Ouest   6 rejouer
Je lance le dé  6 
 je rejoue : 5  Ouest
                         Deuxième choix OUEST
Puis avec  une  pièce tirer à pile  ou face  Pile = Sud et  Face : Ouest
Je lance la  pièce. Elle retombe sur pile . Je pars donc en direction du Sud

Autre jour...

Je roule vers l'océan et bientôt,je le retrouve avec gourmandise et appétit.Grand soleil, mais vent  d’ouest de 30 nœud ,  à  peine modéré par la presqu'île de Quiberon qui abrite un peu les plages de Carnac. Mes yeux se remplissent de vagues, de scintillement argentés et du chant des vagues qui  lèchent la côte.Il faut prendre quelque précaution  , car  même avec  l'habitude,  on peut se faire déséquilibrer par une rafale et la chute  n'est jamais  bonne dans les cailloux. Des voix sont là qui  m'accompagnent, non  pas en cellule de dégrisement, mais sur la route des étoiles de mer : Jégou, Thomassaint, Gwernig, Pélieu. Pas de  place  pour les vivants autre que moi, ici. L'autre  monde est au balcon, comme  un avertissement et mène une sarabande d'enfer. Une série de cairns fuse de mes mains. Le vent me suit et les cabane au fur et à mesure. Je m'en fout.
J'ai le rythme, convalescent, certes  mais présent.
 Chaque  pierre  est une impro, chaque cairn  un poème.
Dans  mon rêve éveillé, je vos passer au large, Ikaria . Je le suis des yeux avant qu'il ne disparaisse, emportant Jégou à la barre, en plein coup de gueule.  -" Eh ! Tu crois pas que je vais repasser deux fois pour me foutre dans les cailloux. Ouvre tes quinquets ! ". Et il me balance deux  poèmes par-dessus bord dans son sillage.
Le soleil  me brûle la gueule et j'ai le dos brisé par l'effort. Il faut que je rentre retrouver celle que  j'aime et qui  m'attend au pays.



Roger Dautais


loin dans  l'aube
sous le soleil
déjà  bien cramoisi
j'ai fait le choix
il était temps d'y penser
l'horizon fuyant
le ciel  la mer
corps  à corps exténuant
l'océan rebelle
les vagues démesurées
la solitude
et puis la solitude
et enfin 
la solitude

***

je vertige
immobile dans le râtelier de bruine
les sémaphores s'agitent
la nuit survente
poussière liquide des parois  bleues
les goélands filtrent des souffrances ancestrales
la mort ventriloque la falaise
nuit d'Arvor à l'abordage du silence épais
des villes et du vide
un discours d'ondes sur les  lèvres.


Alain Jégou

Comme du  vivant d'écume
Éditions La Digitale 1995

 http://alainjegou.blogspot.fr/
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_J%C3%A9gou

jeudi 26 juin 2014

La route aveugle  :  pour Marie-Claude
Mandala  an Alré : pour Stéphanie Lenouvel
Passer son chemin : pour Erin
Le conteur de vagues :  Pour Louis Bertholom
Les déraisons : pour Olivia Quintin
La ligne verte :  pour Jacques Thomasaint.
La mémoire grise :  pour Alain Jégou
Les silences verts  de Carnac : Pour Sabine de Freitas
Les braves  : Pour Rick Forrestal
Brève rencontre :  pour Marie-Josée Christien
L'arc de  mer : pour Claire Fourier
Les cris de Brec'h : pour Denise Scaramai
Les  liens du sang : pour Danièle Duteil
Les cerises de Locmariaquer : Pour Édith et Maud


La route aveugle.


aux poètes.


Il  y a des jours  où je ne traverse  plus rien, ni  l'air du temps ni  même ma rue. Je suis stone et bien ainsi. Je prépare  mon prochain voyage.
Entre  l'utile et le nécessaire,  préférer ne rien emporter et trouver ce qu'il faut sur place. La route pourvoira. Je voyage léger, sans références et traverse la forêt de Crac'h,  plein sud.Les arbres s'en foutent des grands discours. Ils sont là  pour accompagner les vents de  mer lorsqu'ils se perdent  jusqu'ici, quitte  à leur  montrer le sens du retour  lorsque la mer se retirera,  loin d'eux. C'est tout.
J'arrive sur la plage Elle est déserte.
Personne  n'imaginerait  un  piano sur cette grève,  moi, si.
 Inutile d'insister la page jeunesse est définitivement tournée  pour  moi, pas celle de  l'imagination.
Devant  moi, des  milliers de  pierres. Personne  pour les ordonner, personne  à qui  obéir, rien que la présence de la mer qui les brasse et les  polit les unes après les autres  pour apaiser leurs jalousies.
La météo s'impose dans les conversations depuis des semaines. S'il faut choisir dans ce  flot de paroles, alors, je préfère le silence de la mer et ses bascules de  marée qui remettent tout en question, au  bleu d'un ciel vide et immobile.
Des pierres, seulement des pierres et puis après  l'effort,le silence de la mer, seulement le silence  pour les recouvrir. Croire en ler présence,  même invisible et revenir  plus tard pour des retrouvailles ,dans le chaos des grèves.
Je vis différents passages de  mon existence dans une lumière diffuse. Je suis en sursis, déjà habitant  l'autre  monde.
D'un chantier sur  l'autre, je fais des rencontres. Ils me demandent  d'où je suis, comme  pour se rassurer. Je leur répond que je suis du monde et que je m'en vais de ce pas, vers  l'autre. Ils passent leur chemin.

Elle m'avait dit : tu verras, c'est un  homme tout  à fait bien. Oui, mais rencontrer  un poète n'est pas une sinécure. Il faut montrer patte blanche. J'ai la  peau brune, tannée  par la route. J'attends toujours sa réponse. Ah! ces postures de  poètes fonctionnaires qui  leur assurent la reconnaissance des cadres de catégorie A. La hiérarchie est  plaisante dans la nature. Elle est  pleine de  bois  morts dans la vie.
Cette canicule devient pesante pour pratiquer le land art. Je rêve d'une  pluie enveloppante qui demande  un peu de courage pour l'affronter. De cette  pluie qui tombe oblique, prend le gris de la mer, vides les plages. Elle resserre les idées et fait aller  à  l'essentiel.
Entre les pierres et  moi se joue la partition du  jour. Je retiens trois notes  : dépouillement, dénuement, détachement. Qu'ai-je  à faire dans ces beaux salons  mondains qui s’ouvrent  à  moi ? Rien.
Je suis fasciné par la beauté tranquille de  l'étang,  à peine effleurée par une brume de chaleur. Vivre au seuil des mondes invisibles, tendre  l'oreille au silence habité de ces  lieux , s'impose. Basculer dans l'irréel, le rêve éveillé, et croire que je suis bien là, vivant, capable d'avancer encore,  me rassure.
 Quelques très jeunes merles m'ont accompagné dans  ma dernière sortie  à Locmariaquer.Ils  picorent dans la laisse de  mer et se déplacent dans  un mouvement  fluide, plus  près de la course que du vol. On dirait des petites  poules.

Qui a mis ces cerisiers sauvages sur la route? Je fais  une provision de ces  fruits rouges succulents.Les cerises sont petites, charnues et colorées. Pendant trois jours, je vais renouveler  ces cueillettes et les compléter de joncs, de tiges de fougères, des dernières fleurs de digitales de la saison, de fleurs des champs diverses. Le tout sert à réaliser de petites installations géométriques. Simple exercice où  j'exprime le bonheur de jouer avec les formes, les couleurs du temps. Cela me permet de me libérer de  l'angoisse qui parfois me saisit, par la simple contemplation d'une œuvre aboutie qui  mène  à la sérénité.

Vers Locoal-Mendon, je trouve  un chantier d'abattage pratiquement abandonné. Cet effacement d'une partie de la forêt sent la mort. De grands arbres entassés en vrac, tête-bêche, les os brisés, me font penser  à un bûcher expiatoire. Je vais travailler au  pied d'un arbre abattu, resté en contact avec sa souche. Je veux trouver le moyen d'exprimer la vie dans ce  lieu sinistre. Je vais le faire  en réalisant une spirale avec les écorces de cet arbre. La simple volonté de faire naître cette forme dynamique le ramène  à la vie de manière éphémère et relance son  histoire de sujet. Je le sauve provisoirement d'un anonymat mortifère. Je pense  à Thomassaint, Jégou, Pélieu, Quéré. Sont-ils  oubliés aussi ?

Je reprends la route aveugle avec  une seule envie : vivre.


Roger Dautais



Allée couverte du Miniou
( Guiscriff)

à  mon père 

Charpentées de détresse
mais raidies jusqu'à  l'extrême
ces  pierres
guettent
plus que leur part d'infini

Marie-Josée Christien

Un monde  pierres  2001
BLANC  SILEX 
   ÉDITIONS



" J'aime tout ce qui s'écrit sur le silence,
                  l'immobilité,
  L'écriture est alors  l'imperceptible
                  mouvement,
L'à  peine audible respiration d'un infini,
      Un  instant attentif  à  l'homme. "

                                                                          Paul Quéré
                                                                        ( 1931-1993 )

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Landartiste, photographe, auteur de livres pour enfants, Roger Dautais est aussi un artiste atypique, sensible et attachant.Il a sû, dans la diversité de ses expressions, trouver une harmonie par la pratique quotidienne de cet art éphémère : le Land Art. Il dit "y puiser forces et ressources qui lui permettent, également, depuis de nombreuses années, d'intervenir auprès de personnes en grande difficulté ( Centre de détention pour longues peines et personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer) pour les aider par la médiation de l'art.